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Les Chinois, «étrangers inassimilables» de l'histoire américaine

Temps de lecture : 6 min

Les États-Unis n'ont pas tiré les leçons de leur passé d'exclusion des immigrants venus de Chine au XIXe siècle.

Des pêcheurs chinois à Monterey, en Californie, en 1875 | Albert Dressler via Wikimedia Commons License by

Ce sont deux sales documents. En 1882, dans sa caricature «Que faire de nos jeunes?», George Keller dessine un ouvrier chinois sous la forme d'une pieuvre obscène de productivité, une tâche au bout de chaque bras.

Privés d'usine tandis que le «coolie» [terme employé pour désigner les Asiatiques qui s'engageaient comme travailleurs dans une colonie, ndlr] fait tout le boulot, les jeunes blancs –fragiles et rachitiques– traînent dans les rues. Un policier vient d'en arrêter un. Son oisiveté semble avoir tourné au délit.

Via Wikimedia Commons

Au lendemain de la mort de vingt-huit ouvriers chinois, tués par des mineurs blancs à Rock Springs, dans le Wyoming, un édito du journal local fait mention de «Chinois haïs», retournant en ville escortés par des soldats et cherchant à se faire «un tas d'or» de leurs maisons réduites en cendres.

Non content des dommages causés à la communauté chinoise le 2 septembre 1885, le chroniqueur se lamente: «Tous les mineurs blancs de Rock Springs, sauf ceux qui sont absolument nécessaires, seront remplacés par de la manœuvre chinoise. [...] Pour les hommes blancs, si un tel programme est mené à bien, cela sonne la mort de Rock Springs.»

Consensus autour de la législation d'exclusion

Aux États-Unis, ce sont autant de reliques racistes qui donneront naissance aux lois d'exclusion des Chinois, à la fin du XIXe siècle. Dans son livre The Chinese Must Go: Violence, Exclusion, and the Making of the Alien in America, Beth Lew-Williams, historienne à Princeton, raconte dans un style cru et brutal l'histoire du consensus social qui fera éclore cette législation.

The Chinese Must Go montre comment un pays qui était en train d'accorder, lentement et laborieusement, la citoyenneté aux anciens esclaves et aux Amérindiens en venait à interdire de naturalisation une autre population. Selon Lew-Williams, les lois d'exclusion des Chinois allaient créer le concept d'«étranger inassimilable», une notion toujours dommageable à l'Amérique contemporaine.

Dans les années 1860 et 1870, les contacts entre les migrants chinois et les Américains blancs étaient fréquents, que ce soit sur les lieux de travail ou ceux de vie. Les logements, d'après l'auteure, n'étaient pas aussi spatialement ségrégués que pourrait le faire croire l'«icône de la ghettoïsation spatiale et culturelle chinoise», le «Chinatown» classique.

En 1880 à Seattle, par exemple, 84% des habitants chinois avaient des non-chinois pour voisins. «Ces contacts fréquents d'un côté et de l'autre de la frontière de couleur n'a pas empêché les anti-Chinois de croire “Chinaman” extérieur à leur communauté américaine imaginaire, écrit Lew-Williams. Ce qui exigeait d'occulter la réalité sociale».

À l'époque du Far West, la violence que des groupes de blancs exerçaient contre des immigrés chinois –les morts de mineurs de Rock Springs; l'expulsion de toute la communauté chinoise de Tacoma, dans l’État de Washington, le 3 novembre 1885; les nombreux autres cas de meurtres et de destructions de propriétés– était évidemment raciste. Mais elle était aussi fondamentalement liée aux lois que le gouvernement américain avaient conçues pour exclure les immigrés chinois.

Entremêlement des lois et des flambées de violence

Lew-Williams parle souvent de «plateaux» pour évoquer l'idée que les actions d'une personne peuvent être locales (s'en prendre à des voisins), nationales (des discours politiques hostiles à l'immigration) ou transnationales (des choix en matière de commerce ou de traités) et que toutes ces actions, dans chacun de leurs contextes, ont des répercussions universelles –que ce soit de l'autre côté de la rue ou à l'autre bout de la planète.

Si la notion peut sembler absconse, elle est très révélatrice et montre l'entremêlement des lois et des flambées de violence, même à une époque où les transports et les communications n'allaient pas aussi vite qu'aujourd'hui.

Pour justifier leurs actes, les factieux anti-Chinois mentionnaient souvent l'incapacité du gouvernement à faire appliquer les lois existantes en matière d'immigration. Les législateurs, à leur tour, faisaient référence aux actes de violence passés et futurs pour appuyer des argumentaires soi-disant humanitaires en faveur de l'exclusion.

Cette classe persécutée d'immigrants non blancs, si on suivait la logique, s'avérait intrinsèquement inassimilable et ne devait pas être admise. C'était pour leur bien, après tout; le gouvernement ne pouvait pas les protéger.

Surveillance citoyenne

Mais les lois d'exclusion n'allaient pas mettre fin au racisme anti-Chinois. Après le passage en 1882 de la loi d'exclusion des Chinois, de son extension encore plus draconienne en 1892, la loi Geary, et de la victoire du gouvernement devant la Cour suprême en 1893 dans le dossier Fong Yue Ting v. U.S., les immigrés chinois pouvaient se faire arrêter n'importe où aux États-Unis et devaient justifier de leur domicile. Les Chinois qui n'avaient pas leurs papiers sur eux risquaient l'expulsion du territoire national. Telle était la loi –en théorie.

En pratique, Lew-Williams montre que son application sera effectivement très difficile, vu que l'expulsion n'était pas une procédure bon marché. Les citoyens furent appelés à la rescousse. À San Francisco, les autorités syndicales recommandaient à leurs membres de «vérifier les noms et les adresses de tous les Chinois sans papier vivant ou travaillant dans les environs».

La surveillance populaire allait donner un coup de main aux fonctionnaires débordés. Ce système «laborieux et dispendieux», selon les termes de l'auteure, fera tout de même soixante-quatre prisonniers chinois dans la ville.

Dissolution des communautés

Les histoires de violence raciste et d'ostracisation communautaire sont difficiles à lire. Lew-Williams excelle tout particulièrement quand il s'agit d'évoquer les effets psychologiques de ces lois sur les Chinois vivant aux États-Unis: «Il est vital de savoir que des hommes et des femmes ont succombé à la violence anti-Chinois dans l'Ouest américain, écrit-elle, mais nous devons également nous souvenir de ceux qui subiront l'épreuve la plus commune: la survie précaire.» De nombreux migrants chinois, observe l'historienne, ne sont pas sortis des États-Unis: ils sont entrés dans la clandestinité.

La dissolution des communautés, souvent du fait de blancs violents, allait causer une «rupture» dans la vie des immigrés. Lew-Williams décrit ainsi les «pertes intangibles» accompagnant les pertes plus évidentes –les biens et les proches. «Un sentiment de sécurité, le confort de la routine et la confiance propre à la vie de la communauté. En fin de compte, ils subiront des pertes en vie, en liberté et en bonheur.»

Les migrants chinois de la province de Guangdong –d'où étaient originaires la plupart des immigrants chinois du XIXe siècle– croyaient qu'ils devaient être enterrés dans leur pays natal pour ne pas devenir des «fantômes errants». La mort de migrants chinois dans les massacres des années 1880 «alimenta la peur des os détruits ou oubliés» et un sentiment quotidien de déracinement.

Selon Lew-Williams, l'isolement et la ségrégation deviendront le lot commun des immigrés chinois installés aux États-Unis au début du XXe siècle. Le message d'exclusion avait été reçu cinq sur cinq. L'auteure cite un poème de Huang Zunxian, consul général chinois en poste à San Francisco de 1882 à 1885, soit lors de la pire flambée de violences anti-Chinois: «Les hommes ne sont plus considérés comme des hommes [ici] / molestés comme des animaux / Dans ce monde vaste et désolé / Où peuvent-ils trouver un point d'appui?»

Après l'exclusion, comme les migrants chinois ne faisaient plus confiance à leurs voisins blancs, ils se mirent à concevoir des «moyens alternatifs pour économiser et envoyer de l'argent, imprimer et diffuser des informations, fabriquer et administrer des médicaments, ouvrir et entretenir des commerces et punir les criminels».

Troubles contemporains

S'il pourrait manquer quelque chose au si passionnant The Chinese Must Go, déchirant et tellement bien écrit, c'est peut-être une connexion plus forte entre cette histoire d'exclusion et nos troubles contemporains. Citant le sénateur Samuel Pomeroy, un élu Républicain du Kansas, intervenant en 1870 lors d'un débat sur la naturalisation d'esclaves nés à l'étranger –«Si vous refusez la citoyenneté à une large population, vous avez là une classe dangereuse, une classe que vous pouvez asservir, une classe que vous pouvez isoler du reste de la communauté», Lew-Williams écrit: «[Pomeroy] voulait dire qu'une sous-classe d'étrangers permanents courait de graves dangers. Mais peu l'ont entendu.»

Je ne suis pas forcément fan des historiens qui ajoutent un dernier chapitre à leurs ouvrages pour nous expliquer comment le passé se relie au présent. Ces chapitres semblent toujours artificiels, écrits à la va-vite. Et je préfère autant que possible les généalogies aux analogies.

Pourtant, en lisant ce livre en 2018, quelque chose m'a manqué après les dernières phrases de Lew-Williams: «Si la notion américaine de citoyenneté représentait un rêve non réalisé d'égalité, les structures juridiques de l'extranéité contenaient la menace permanente de la tyrannie. Malgré les événements dramatiques du siècle suivant, ces fondamentaux continuent aujourd'hui de définir l'Amérique.»

Quand l'administration Trump annonce qu'elle veut inclure une question sur la citoyenneté dans le recensement de 2020, elle montre que le pouvoir cherche toujours des moyens de tirer profit de l'extranéité, en jouant sur les peurs que suscitent les sans-papiers –histoire d'obtenir des gains politiques.

Pourquoi aucune de nos réformes migratoires n'est-elle parvenue à corriger cette faille de notre système jusqu'à présent? Les leçons que nous pouvons tirer de l'époque des lois d'exclusion des Chinois ont-elles fait changer quiconque d'avis sur ce qu'il faudrait ou non faire? Si ce n'est pas le cas, pourquoi? Répondre à ces questions dépasse évidemment les objectifs de The Chinese Must Go, mais le livre est tellement bon que j'aimerais que Lew-Williams m'aide à y voir plus clair.

Rebecca Onion Journaliste

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