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«Si je n’avais pas commencé des recherches pour un article, je n’aurais probablement jamais été camgirl»

Temps de lecture : 22 min

En quatre ans, Carmina a parcouru un long chemin. Des sites de webcams aux tournages de porno, elle nous le raconte.

«Je découvre la webcam, la photographie, la lumière, les angles, le montage. Et comme ça tourne autour du sexe, toutes mes passions se recoupent.» | Kevin Utting via Flickr License by

Deuxième épisode d'une série d'articles intitulée Derrière la porte close, dans laquelle Lucile Bellan interroge des personnes sur leur rapport singulier au sexe, à l'amour, à la baise, aux autres, à elles-mêmes.

Quand j’ai commencé à rencontrer des gens pour qu’ils me parlent de leur sexualité, je me suis naturellement tournée vers celle qu’on a dans l'intimité de la chambre à coucher. Avant de réaliser qu'il allait falloir en sortir. Carmina est une performeuse. Depuis trois ans, elle se produit en public via une webcam dans des shows sexy regardés par des milliers de personnes. Récemment, elle a sauté le pas et s’est mise à tourner des films pornographiques, comme actrice et comme réalisatrice. Via les réseaux sociaux, j’ai suivi son parcours ces dernières années. Je l’ai vue s’épanouir, assumer sa féminité et ses choix, toujours revendiquer son parcours atypique et passionnant.

Je l’avais croisée une fois à une soirée en grande banlieue. Ce soir-là, il n’y avait que du beau monde, et le charme naturel et doux de cette femme m’avait touchée. Il faut nous imaginer dans la cuisine, couvertes de paillettes, à surveiller une pizza en train de cuire. Très vite, elle a partagé avec moi ses doutes et ses peines de cœur du moment. Malgré l’épanchement et un décolleté pas facile à oublier, elle s’est ouverte à moi, une totale inconnue, avec une vraie intelligence et une grande pudeur. J’ai eu envie de la connaître. J’ai eu envie de la consoler. J’avais le sentiment que c’était une rencontre furtive, un de ces moments où les femmes se comprennent et partagent quelque chose d’un peu magique. Quelque chose de beau. Quelque chose qu’on oublie vite.

Nous avons mis un an à nous revoir. J’ai suivi son travail, nous avons sporadiquement échangé. Et puis j’ai commencé à me pencher sur les sexualités des gens, et elle s’est imposée. Si je voulais parler de plaisir, de fantasmes, de désirs aboutis, je ne pouvais pas fermer la porte à celles qui sont parfois à l’origine de ces fantasmes. Celles qui sont de l’autre côté de l’écran.

«Pourquoi? Pourquoi avant tu ne faisais pas des trucs pour toi?»

Elle m’a demandé de la rejoindre dans les bureaux du Tag Parfait, là où tout a commencé pour elle. Juste avant de me recevoir, elle était interviewée par deux étudiantes travaillant sur le milieu du porno. Je m’installe face à elle, et dans cette alcôve sous les toits, je lui demande qui elle était avant.

«J’ai l’impression que j’étais complètement une autre personne, en fait. En regardant en arrière, j’ai l’impression que c’était une autre vie. Une autre moi. J’avais 29 ans. Je n’aime pas trop raconter ça parce que d’un point de vue féministe c’est moche de dire ça, mais tout a commencé quand le mec avec qui j’étais depuis huit ans m’a plaquée pour une copine à moi. Ce qui m’embête, c’est que c’est à ce moment-là que j’ai commencé à m’occuper de moi. Avec le recul, je me demande: “Pourquoi? Pourquoi avant tu ne faisais pas des trucs pour toi?” C’était il y a un peu moins de quatre ans. J’habitais dans l’est de la France, j’étais vendeuse à mi-temps dans un magasin de prêt-à-porter pour enfants d'un centre commercial en périphérie de ville. Vu que je ne gagnais qu’un demi-salaire et que j’habitais chez lui, dans sa ville, que ses amis c’était mes amis et que mes amis c’était ses collègues ou sa famille, il a fallu que je me barre. Et donc je me suis barrée. C’est à ce moment-là que je me suis retrouvée toute seule avec rien, pas de boulot, pas d’appart', pas de bagnole. Je me suis dit “tu vas faire quoi maintenant?”. J’ai passé beaucoup de temps sur Twitter, déjà. À lire les articles du Tag Parfait, à discuter avec les rédacteurs… Et puis j’ai commencé à leur dire que j’avais envie d’écrire.»

Pornophilie décomplexée

Elle aborde la pornographie de manière décomplexée, comme n’importe quel autre sujet.

«Depuis que je l'ai découverte, la pornographie me fascine. C’est un sujet qui m’intéresse vraiment, au même titre que certains pourraient être intéressés par l’œnologie. Je me suis donc dit que j’allais essayer d’écrire pour le Tag. J’ai écrit un petit truc, je l’ai envoyé et quasiment tout de suite, j’avais une réponse du genre “ouais super, on publie direct”. Et je me retrouve donc du jour au lendemain avec un article publié en ligne dans un média dont je n’avais pas mesuré l’audience à l’époque. Je ne pensais pas que c’était si connu et reconnu, que ce soit chez les internautes ou dans le milieu du porno. On est peut-être le seul média qui parle de pornographie de cette manière-là dans le monde. Je n’avais pas remarqué combien le Tag était important dans le paysage médiatique français. Après, tout s’est enchaîné. J’ai vraiment l’impression, comme une métaphore, que c’était ce moment où tu as presque fini ton puzzle et que tu trouves une pièce qui permet à toutes les autres de s’emboîter parfaitement. J’ai le sentiment que ma vie, depuis que j’ai commencé à écrire au Tag, ça a fait ça. J’ai commencé à écrire.

«Je veux poser nue, est-ce que tu es chaud?»

À l’époque, il y avait Les Parfaites, un peu comme les playmates où tous les mois des filles faisaient des photos. Je me suis dit “j’ai envie d’être Parfaite”, sauf que le mois où j’ai demandé à être Parfaite, le photographe avait le choix entre deux meufs, moi et une grande brune mince tatouée, trop belle. Évidemment il a pris l’autre. Et là, ça m’a énervée, j’ai appelé d’autres photographes moi-même pour dire “je veux poser nue, est-ce que tu es chaud?” C’est comme ça que j’ai commencé à faire de la photo nue avec Monsieur Bazin, tout début 2014. Dans la foulée, Stephen [des Aulnois, fondateur du Tag Parfait, ndlr] commence à me parler de la webcam, à me dire “c’est le sujet de l’avenir, il faut qu’on commence à le traiter”. On commence à regarder, et je me dis que je vais essayer en tant que modèle pour voir de l’autre côté de l'objectif. Résultat: l'expérience était trop marrante, trop intéressante et m'a donné matière à faire un bel article pour le Tag. J’ai commencé à prendre des notes, des notes, des notes.»

Alors que quelques mois plus tôt à peine, elle se morfondait dans son appartement, Carmina devient camgirl. Elle me raconte sa première fois: «J’ai fait un tout petit show webcam, quasiment rien. Je sortais de ma douche, j’avais mon peignoir sur moi et je me suis connectée. J’ai calé la webcam à peu près en dessous des yeux pour qu’on ne me reconnaisse pas, parce que je ne savais pas trop où j’allais. J’ai discuté avec les mecs, je me suis légèrement déshabillée, j'ai montré un peu mes seins, ma bouche, quelque chose d’hyper soft et même un peu cucul. C’est bizarrement devenu un peu mon domaine».

Stupéfaction de ma part. Même si j’ai déjà vu des photos d’elle en pyjama Hello Kitty, je ne l’imagine pas s’être fait une spécialité dans ce qu’elle appelle le domaine «cucul». «Je ne fais jamais dans l’hyperfrontal, alors que pourtant j’adore. Mais je n’ose pas faire ça. J’ai toujours une sorte de barrière psychologique qui s'installe.»

I woke up like dis.

Une publication partagée par Carm_ina (@carm_ina) le

La première fois, ils sont presque 300 à la regarder.

«Au début, sur Cam4 [site dédié à la cam, ndlr], on a un petit badge “nouvelle” donc les gens aiment bien. J’y suis retournée deux jours après, parce que comme les gens m’avaient donné des sous, j’avais envie de voir comment marchait la monétisation. J’ai recommencé à prendre plein de notes, mais au bout d’un moment je me suis dit que j’avais trop de choses à raconter, parce que c’était trop intéressant, il y a toute une communauté, un aspect social incroyable, la mécanique… C’est un monde à part. Donc j’ai fait un article, mais j’ai gardé toutes mes notes en me disant que j'allais mettre tout ça sur un blog. Ça a bien marché et les gens ont voulu savoir la suite. Mais pour avoir des choses à raconter, il fallait que je continue la webcam. Et ça s’est fait un peu comme ça, un cercle vicieux et vertueux. Vertueux mais dans le vice. Au début c’était très soft. Mais rapidement, je suis passée à un show sexe complet. Je me pomponnais en plus. J’étais dans une période de grosse déprime, je ne sortais pas trop, je ne voyais pas trop de gens, et c’était cool d’avoir ce petit moment où je m’occupais de moi, où je sortais ma belle lingerie, les bas, les corsets, du maquillage et tout. Et en plus je gagnais ma vie. Il y avait le plaisir sexuel qui s'ajoutait à cela, parce qu’au bout d’un moment ça arrivait que je me fasse jouir à la webcam et c’était super.»

Les autres après soi

Face à moi, dans cette alcôve où nous ne tenons pas debout, se tient cette femme épanouie et complexe, qui assume ses désirs. J’ai du mal à imaginer qu’elle ait pu être, il y a seulement quelques années dans une relation «hétérosexuelle, hétérocentrée, monogame, classique» qui l’étouffait.

«Quand je me suis retrouvée toute seule, il a fallu que je me prenne par la main et que je commence à faire des trucs pour moi. Ma personnalité, c'est que je ne fais jamais les choses pour moi en premier. C'est toujours d'abord pour les autres. J’ai déménagé à l’autre bout du pays pour mon copain. On voyageait ensemble, on faisait des trucs à deux, je faisais des trucs pour lui mais jamais pour moi. Alors à ce moment-là, j’ai commencé à faire des choses... C'est un peu con, mais aller à un concert toute seule, je l’avais jamais fait. C’est comme ça que j’ai commencé à écrire, à faire de la photo et de la webcam. Parce que c’était cool, que ça me plaisait, que ça me maintenait occupée. Avec l’écriture, j’avais satisfait le côté intellectuel dont j'ai besoin. Sans ça, ça m’aurait peut-être moins intéressée. Tout de suite, j’ai hyper intellectualisé la chose. J’ai vite cherché à comprendre comment ça marche, qui sont ces gens, pourquoi ils font ça… Je me suis posé mille questions. Ce qui est sûr, c’est que si je n’avais jamais écrit pour le Tag et si je n’avais pas commencé des recherches pour un article, je n’aurais probablement jamais fait de webcams. Ce n’est pas un truc qui me serait venu à l’idée, en fait. Parce que je suis super complexée par mon corps et puis je suis pas exhibitionniste du tout. A priori je n'avais donc aucun intérêt à aller là-dedans.»

Par les photos et la cam, Carmina se trouve, se rencontre, s’apprivoise:

«J’ai commencé à me sentir plus à l’aise avec mon corps, plus à l’aise avec le sexe aussi. Peut-être un peu à le désacraliser quelque part parce que je me suis aussi rendu compte qu’on peut faire ça pour le travail. Ça m’a fait réaliser que je pouvais plaire et pas juste à une personne, à 100, 200, 300, 400, 500, 1.000.»

Puisqu'elle me parle de chiffres, je veux savoir quel est le nombre maximum de spectateurs qu’elle a connu:

«En solo j’ai du atteindre les 1.200, peut-être un peu plus. Et en duo je suis déjà arrivée à 5.500, en top 1 de Chaturbate. C’est fou de se dire qu’il y a 5.500 personnes qui sont en train de te regarder.» Est-ce qu'on réalise ça au moment où c'est en train d'arriver? «Non. Enfin je me rends compte qu’il y a plein de gens et que du coup les gens donnent des sous donc c’est cool. Mais après je réalise que ça fait un Zénith. Et du coup à chaque fois que je vais dans un Zénith je me dis “putain meuf c’est comme si là tu étais sur scène en train de faire des trucs à poil”. Et c’est mortel parce qu’une fois que tu as fait ça, tu n’as plus peur de rien. Et c’est ça aussi qui a vachement changé. Une fois que tu l'as fait, que tu as ton cul sur internet, tes photos sur internet, que les gens t’ont vue te toucher, te mettre à poil, n’importe, plus rien ne te fait peur.»

Les limites? Quelles limites?

Mon instinct maternel se réveille. Comme la première fois où nous parlions dans la cuisine et où j’avais eu envie de la consoler, je me demande si elle assume tout ce qu’elle a fait, et si elle n’a pas peur de le regretter plus tard. Est-ce que, sans le vouloir, elle n’aurait pas dépassé sans une limite qu’elle s’était fixée?

«Non, ma limite c’est mon envie. Donc si je l’ai fait c’est soit que ça me dit, soit que ça ne me dérange pas. Par exemple je sais qu’il y a beaucoup de gens fétichistes des pieds, moi je m’en fous mais la semaine dernière j’ai fait un show avec une copine et un mec nous a demandé si on pouvait se lécher les pieds en échange d’une somme d’argent. Et oui, si ça fait plaisir au mec et qu’il paye, moi ça me va. Du coup, on découvre un peu des trucs. Les pieds, c’est un truc que j’avais pas trop exploré. Je me rends compte qu’il y a des gens qui s’excitent sur des choses hyper précises: les pieds, les aisselles, certains types de godes, de sextoys, se lécher les doigts. Il y a plein de gens qui me demandent des choses hyper spécifiques parce que c’est leurs fantasmes et je me dis que c’est mortel: ils ont identifié ce qui les excite. Je trouve ça génial parce que si on me demande ce que j’aime, surtout avant –c’était pire avant–, bah je sais pas.»

Et aujourd’hui, en sait-elle plus?

«Un peu mais c’est compliqué. Je commence à travailler avec des performers porn et j’ai tourné moi-même dans deux films porno. Là, on te demande quelles sont tes limites, ce que tu fais et ce que tu fais pas. Et j’en ai aucune putain d’idée parce qu’on m’a jamais posé la question. Il a fallu que j’attende mes 32 ans pour coucher avec un mec qui me demande: “Qu’est ce que tu veux que je te fasse, qu’est ce que tu aimes?”. Dans le cadre d’un plan cul, on ne m’avait jamais demandé. Mais ça vient aussi du fait que je n’ai pas eu trop d’expériences... Je n’ai pas couché avec beaucoup de personnes, d'ailleurs les gens s’imaginent que j’ai une vie sexuelle débridée et folle mais non, j’ai des amies qui font des choses bien plus dingues que moi. À part faire de la cam et des porno, je n'ai rien fait de fou.»

Je ne m’y attendais pas, mais presque sentimentalement, Carmina tient une liste: «Pas très longue, du coup. Encore une fois ça me permet d’intellectualiser. Je précise le contexte entre parenthèses: tournage, webcam… Parce que tout ça n'a rien à voir, en fait». Même si elle a du plaisir? «Ça n’a rien à voir. J’avais peur de ne pas arriver à avoir un rapport sexuel alors que c’est le travail, et finalement si. Et ce n'est vraiment pas pareil. C’est vraiment du travail. Tu arrives, il est 9h, on se prépare, on se maquille, on pose les caméras et à un moment on se pose tous ou toutes les deux: “Bon… qu’est-ce qu’on fait, qu’est-ce qu’on ne fait pas, quelles sont tes limites, de quoi tu n’as pas envie?”. La communication, le consentement, c’est un truc de fou. Il a fallu que j’attende tellement longtemps pour découvrir ça.»

«Au fait, quand on reprend, tu évites de me toucher là parce que je me suis rendu compte que ça m’avait bloquée»

C’est un apprentissage qui s’est fait lors de sa première scène porno.

«Mon partenaire m’a touchée au niveau du ventre, et j’ai eu un moment de recul hyper violent parce que je déteste ça. Mais comme je n’avais jamais verbalisé ça, je n’ai pas pensé à prévenir. Ça vient de mes complexes, tout simplement. Parce que j’ai toujours été un peu en surpoids, et comme la société veut qu’on soit toutes grandes et minces je me suis toujours sentie pas comme il faut. Donc je n’aime pas qu’on me touche le ventre, je déteste ça. Dès la première pause, je suis tout de suite allée le voir et je lui ai dit “au fait, quand on reprend, tu évites de me toucher là parce que je me suis rendu compte que ça m’avait bloquée et ça va se voir à l’écran parce que mon visage se ferme complètement”. Il m’a répondu “OK, pas de problème, pardon, je ne savais pas”. Et c’est tout ça qui est génial parce qu’on verbalise, on verbalise et après on se pose à deux et on se connecte. Il y a toujours ce petit moment où tu vas chercher l’autre personne. C’est pas comme quand tu rencontres quelqu’un, c’est pas comme dans la chanson de Cabrel, “Samedi soir sur la Terre”. Elle est super cette chanson, parce que c’est exactement ça, il y a les regards qui se font, les peaux qui se frôlent. Mais pas là, non. Là, c’est le travail, tu te poses devant la personne et tu vas la chercher.»

L'orgasme face caméra, c'est pas automatique

Son professionnalisme lui permet même de partager une cam avec une amie proche qu’elle compare à un membre de sa famille. Malgré l’appréhension, le travail reprend le dessus et l’expérience se passe bien même si elle m’explique qu’elle n’a pas réussi à jouir. Je lui demande alors si c’est plus difficile devant la caméra.

«J’ai failli jouir à la webcam avec elle, j’ai failli jouir pendant mon deuxième tournage, mais à chaque fois au bout d’un moment, ça sert à rien de filmer vingt minutes de cuni. En vrai, je crois que j’ai tourné vingt à vingt-cinq minutes de cuni et il faudrait que j’envoie un bouquet de fleurs au mec avec qui j’ai tourné… Mais après, c’est moi la réalisatrice donc je fais ce que je veux. Mais c’est parce que je voulais donner un vrai orgasme… Finalement j’ai laissé tomber, je savais que ça n’allait pas marcher même si ça a failli. Parce que j’avais le cerveau trop occupé aux angles de caméra, à la lumière, tout ça. À la cam c’est long mais j’y arrive. J’ai choisi de pas faire semblant.»

Shooting en cours

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Souvent, les camgirls se créent un personnage pour répondre aux besoins et désirs du public. Je lui demande si ce n’est pas compliqué quand on décide de ne pas faire semblant: «Je ne parle pas de ma vie privée, mais mon personnage c’est la meuf qui n’a pas de personnage. C’est hyper meta, mais c’est un personnage qui ne fait semblant de rien, donc je ne fais pas semblant de jouir, je trouve que ça n’a pas d’intérêt. En show public, ils savent que je ne fais pas semblant, que je mets des plombes à jouir et que c’est authentique. Je vais peut-être mettre un quart d’heure et ceux qui s’ennuient se barrent, mais ceux qui savent que ça va être fort et beau restent».

Elle précise que malgré les gens «de passage», elle regroupe autour d’elle un noyau dur d’habitués, dont un qui la suit depuis la toute première fois. Elle ne les rencontre pas, c’est une barrière qu’elle s’est fixée. Malgré les demandes incessantes et la multiplication des shows privés, Carmina se refuse à aller boire un café ou un verre avec un de ses clients. Elle précise tout de même qu’ils restent les bienvenus aux événements qu’elle organise, comme la projection de ses films.

«Je n’aurais pas pu être bonne sœur, j’aime trop le sexe, j’ai toujours adoré ça»

Soudain, une évidence. Carmina m’a expliqué au début de notre entretien avoir entamé ce chemin en réponse au fait d’avoir passé des années à vouloir faire plaisir à quelqu’un… Désormais, elle s’attèle à faire plaisir à des centaines de gens. «Oui, mais je le fais pour de l’argent (rires). Mais en fait on n’y peut rien, on est comme on est.» Sur le ton de la plaisanterie, je lui demande si elle n’aurait pas pu devenir bonne sœur ou s’engager dans une association: «J’ai été dans une association pour aider les petits chats. J’aime bien les petits chats. Donnez des sous pour aider des petits chats dans la rue».

Carmina est donc passionnée par les petits chats et le porno. «Oui, c’est ce qui me définit. Mais c’est pour ça que je n’aurais pas pu être bonne sœur, j’aime trop le sexe, j’ai toujours adoré ça. J’ai couché avec des gens bien, ça s’est toujours bien passé avec mes partenaires –même si j’avais mes complexes qui m’ont beaucoup retenue, empêchée d’être épanouie–, surtout depuis mes 29 ans et depuis que je suis en relation libre. J’ai pécho des gens plutôt beaux en plus!»

La cam, une psychanalyse

Les complexes, c’est quelque chose qui bloque Carmina depuis toujours: «J’ai fait quatre séances photo entre hier et avant-hier, c’est la même merde à chaque fois. Pourtant, je travaillais avec un photographe que je connais depuis longtemps et en qui j’ai confiance mais à chaque fois qu’il faut enlever le dernier vêtement, il faut que je prenne sur moi. Dans la vie, si j'ai la possibilité de ne pas être à poil, jamais, je le fais. Et j’en suis même des fois à me rendre compte que j’évite mon regard dans la glace quand j’ai pris un ou deux kilos. C’est très ancré en moi. La cam, c’est un peu une psychanalyse, tu es obligée de te regarder, tu as un retour. C’est très dur parce que le moindre truc ne pardonne pas.

Mais ça t’apprend à te tenir droite, à bien te caler, à choisir des belles lumières. À trouver des angles flatteurs. Et comme je commence à prendre des gens en photo et à les filmer, au niveau artistique, ça m’a appris plein de choses. J’adore apprendre. C’est aussi pour ça que j’aime ce que je fais, je découvre des milieux qui m’étaient totalement inconnus, des choses qui m’étaient totalement inconnues. Je découvre la webcam, la photographie, la lumière, les angles, le montage. J’apprends et ça me nourrit intellectuellement. Et comme ça tourne autour du sexe, toutes mes passions se recoupent. Écrire, je rêvais de le faire depuis toujours, et là les gens me réclament la suite. Tout se goupille bien, tout se nourrit donc là je suis satisfaite.»

Récemment, le harcèlement dont peuvent être victimes les actrices porno alors qu’elles ont décidé de mettre ce chapitre de leur vie derrière elles a été un peu médiatisé. Je lui demande donc si elle a déjà souffert de son choix: «Je me fais insulter très régulièrement. J’ai un ami qui ne me parle plus, il m’a dit qu’il n’aimait pas trop mon univers. Ça me fait chier mais je ne peux rien y faire». L’année dernière, Carmina a fait son coming out à sa famille. «Ils ne sont pas contents», résume-t-elle. Parce que son frère vient d’avoir un bébé, elle a eu peur d’être rejetée par sa propre famille. Mais ça n’a pas été le cas. Ce qui n'empêche pas sa soeur et ses parents de ne pas comprendre son choix.

«Avant d'être travailleur ou travailleuse du sexe, tu ne sais pas ce que les gens vivent au quotidien»

«Mes parents comprennent que je puisse écrire des articles, faire un documentaire... Si je faisais une thèse, ma mère serait même ravie, mais personne ne comprend que je m’exhibe. Je leur ai expliqué: maintenant que je suis travailleuse du sexe, il n’y a pas d’autre moyen possible. Tu peux pas connaître le métier si tu ne l’as jamais fait. Moi, ma position c’est que je veux faire des films en tant que réalisatrice mais je ne me vois pas dire aux gens “allez-y, mettez-vous en danger, foutez-vous à poil et baisez devant la caméra, moi je reste bien tranquille derrière la caméra et je vous regarde”. Il faut avoir l’expérience des deux côtés. Moi j’ai fait une école de commerce, mes premiers boulots c’était vendeuse. Parce qu’avant d’être manager ou directeur, on est d’accord qu’il faut connaître le terrain, c’est normal. Avant d'être travailleur ou travailleuse du sexe, tu ne sais pas ce que les gens vivent au quotidien. Et encore, je dis ça alors que je ne suis qu’en webcam, bien tranquille au chaud chez moi. Même si je suis piratée partout sur internet.»

Le point de non-retour

Fataliste, Carmina sait qu’elle est désormais marquée au fer rouge: «C’est trop tard maintenant. À partir du jour 1, c’est trop tard de toute façon. Et quelque part je le savais. Ça ne m’angoisse pas, je ne sais pas pourquoi. Je me dis que je vais peut-être avoir un retour de bâton terrible et regretter à fond. Je n’espère pas, ce serait triste. Parce que pour l’instant, c’est une super expérience dans ma vie. Donc ça me ferait chier de regretter tout ça. Mais je ne sais pas ce qu’il y a après, j’en ai aucune idée. Je ne sais pas mais je sais que toutes mes autres options sont cramées. Parce que maintenant, j'ai cette étiquette.»

Actuellement, Carmina travaille à mi-temps «dans le web en communication». Elle me raconte avoir ainsi la liberté de mener à bien ses nombreux projets. Il y a peu, elle s’est inscrite à la fac.

«Dans cette optique de “fais les choses pour toi”, j’ai vu un jour qu’il y avait un cours d’aztèque à la fac de Toulouse, c’était une option avec la licence archéologie-histoire de l’art. Je me suis inscrite sur un coup de tête qui n’en était pas vraiment un. Ça faisait dix ans que je disais que je voulais faire ça. C’est comme le porno. Je me souviens qu'au lycée, je disais à des potes que si j’étais bonne je serais actrice porno. Sauf que je fais 1 mètre 60 et qu’à l’époque j’étais en surpoids, j’avais pas le physique des actrices des années 1990-début 2000. Ovidie commençait, et je trouvais ça incroyable parce qu’elle était hors norme avec son style un peu gothique. Mais je me voyais pas avec mon corps me pointer là-dedans. Ça a toujours été là. Comme l’archéologie.

#bonui par @britneyfierce - les autres clichés sur tributeto.tumblr.com

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Je me suis inscrite à la fac et c’était mortel. Et bizarrement ça m’a aidée dans tout ce que je fais. J’avais un cours de préhistoire et on parlait des premières représentations de la femme et du sexe féminin. En anthropologie, on a fait toute une section sur la sexualité et le genre. C’était très lié aux milieux dans lesquels j’évolue maintenant, le milieu queer, le milieu porno, le milieu où tu as des personnes trans, agenres ou autres. J’ai appris plein de choses qui ont nourri le blog, la webcam, ce que j’étais dans la vie. Et puis prendre un cours de langue aztèque, c’était une façon de remonter à mes origines, j’habite en France depuis tellement longtemps… C’était reprendre pied avec moi, pour moi. C’était génial et j’ai eu mon année. Sauf que quelque part au milieu du deuxième semestre, j’ai rencontré Parker avec qui j’ai décidé de faire un film et là c’était trop: la webcam, les études, le blog, les articles, le boulot et se mettre à écrire, réaliser, monter et sortir un porn, c’était pas possible. Donc j’ai décidé de ne pas retourner à la fac. Mais c’est une décision que j’ai prise toute seule pour la première fois de ma vie. Je sais que la fac sera encore là dans dix ans alors que le porno, il fallait le faire maintenant.»

Je lui demande alors quelle est la suite de son programme: «Là, je sais ce que je voudrais pour 2018. Je vais continuer à faire des photos parce que j’adore. Spécifiquement pour des gens qui travaillent dans le porno, parce qu’il y a déjà une certaine confiance de base qui s’établit par rapport à ça, et c’est des gens qui ont tout le temps besoin de photos pour leur travail. Et je voudrais me décider à envoyer des putains d’e-mails à toutes les productions de Berlin pour leur dire que je veux tourner pour elles. Je suis bloquée par mes complexes et je sais que c’est une autre démarche parce que je vais donner mon image à quelqu’un d’autre et je que ne pourrai pas la contrôler. Mais j’aimerais bien tourner parce que j’ai envie d’explorer ça, même sexuellement. C’est peut-être intéressant de tourner avec deux hommes, ou avec un homme que j’ai jamais rencontré de ma vie, ou avec deux femmes. J’ai envie d’avoir l’expérience en tant que performer pour m’améliorer en tant que réalisatrice».

Quand je lui parle de conclusion, Carmina cherche ses mots: «C’est pas parfait, mais maintenant je sais que mes décisions ont une incidence sur mon bonheur. Et si quelque chose ne va pas, on le change. Pour l’instant ça va». Quand j’éteins le dictaphone, elle a peur de ne pas m’en avoir assez dit. Encore une fois, comme à chaque fois, elle pense à l’autre avant de penser à elle-même.

Lucile Bellan Journaliste

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