Sociéte

Pour mieux vivre, n'essayez pas d'imprimer votre marque sur le monde

Temps de lecture : 7 min

À cinquante ans, si on se souvient de toi après ta mort, c’est que t’as raté ta vie.

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Coup de gomme | Mattia Merlo via Flickr CC License by

Cet article est publié en partenariat avec l'hebdomadaire Stylist, distribué gratuitement à Paris et dans une dizaine de grandes villes de France. Pour accéder à l'intégralité du numéro en ligne, c'est par ici.

Vous vous trouviez un brin creepy avec la photo de feu votre arrière-grand-mère encadrée en format A4 sur l’enfilade du salon? Soyez tranquille: Barbra Streisand vient de confier à Variety avoir fait cloner deux fois sa chienne décédée, Samantha, histoire d’être sûre de ne jamais s’en séparer. Et Céline Dion continue de checker la fausse main moulée de René avant chaque concert.

Bref, le monde entier a l’air de refuser de laisser s’en aller les gens morts, ou même de partir sans faire pipi sur les murs. Un peu à la manière de Casey Affleck dans A Ghost Story, qui n’est tellement pas à l’aise avec l’idée de mourir qu’il continue de hanter sa femme et sa maison sous la forme d’un drap blanc un peu niais, notre époque nous conditionne largement à laisser des petits souvenirs de nous sur notre passage, pour la postérité.

Tabula rasa

Heureusement, des gens comme Russell Crowe sont là pour résister. Montres de marque, Mercedes, et même armure de Maximus arborée dans Gladiator: le 7 avril prochain, vous pourrez piocher dans la collection personnelle de l’acteur, lors d’une vente aux enchères Sotheby’s aussi improbable qu’officielle.

Séparé de Danielle Spencer depuis des années, il s’allège le cœur avec une tabula rasa d’intérieur et bazarde quatorze ans de vie commune, histoire de ne surtout rien laisser derrière lui.

Russell Crowe incarne un nouvel idéal qui dit, peu ou prou, que quand c’est mort, c’est dead. Une pensée récente, qui considère que nous devrions nous faire plus légers lors de notre éphémère passage sur Terre, semble en train d’émerger.

Un imaginaire «service des encombrants» que l’on retrouve dans The Gentle Art of Swedish Death Cleaning. Le livre de Margareta Magnusson nous explique combien nous gagnerions en points de karma si nous suivions cette coutume nordique consistant à se débarrasser progressivement du superflu, à mesure que notre fin approche.

Outre le soulagement de nos héritiers de ne pas avoir à tergiverser sur la postérité du sex-toy exhumé d’un placard, cette philosophie d’intérieur nous apprend surtout comment il faut vivre: sans chercher à tout prix à semer des traces. On vous explique comment «laisser cet endroit comme vous l’avez trouvé» est en passe de s’imposer comme la nouvelle clef d’une existence heureuse.

4ever dans le nuage

250 milliards: c’est le nombre de photos téléchargées depuis le lancement de Facebook en 2006. Une quantité astronomique de déchets –pardon pour les souvenirs de votre gala d’école promo 08– qui oblige même l’entreprise à adapter ses infrastructures –il faut les ranger, les 250.000 téraoctets.

Vous-même avez pris plus de photos durant l’anniversaire de votre filleul le week-end dernier que la somme de clichés immortalisés par vos parents durant votre puberté tout entière.

«Il n’est pas rare qu’une personne prenne plusieurs centaines de photos chaque année. Le visionnage de ces images dans vingt ans lui demandera un temps considérable, un temps qu’elle ne sera probablement pas prête à lui accorder», écrivent Serge Abiteboul et Valérie Peugeot dans Terra Data (Le Pommier).

Des souvenirs inutiles qui prouvent combien le numérique a rendu notre disparition complète impossible. Profils en ligne, cookies, historiques de navigation, données personnelles: autant de marques laissées sur notre passage, qui nous confèrent malgré nous une forme de néo-immortalité.

Suite logique, cette traçabilité indélébile devient aujourd’hui un objet de fantasme et de critique dans l’art et la sci-fi. À l'image du premier épisode de la saison deux de Black Mirror, «Be Right Back», où une entreprise exploite les données laissées par des personnes décédées pour recréer leur double virtuel et aider les proches à surmonter le deuil.

Après moi, mon double numérique, comme le souligne Ghosts of Your Souvenir, la série d’autoportraits d’Émilie Brout et Maxime Marion. Après avoir vadrouillé dans des lieux touristiques, ces deux artistes ont épluché les réseaux pour retrouver leur visage sur des clichés d’anonymes –oui, comme quand vous avez photobombé cette demande en mariage à Central Park. Ils avaient beau avoir quitté le Colisée, ils avaient pourtant malgré eux laissé l’empreinte de leur passage.

«La consistance du monde a changé, tout fait trace, tout est devenu surface et s’y imprime», explique Stéphanie Vidal, journaliste spécialisée dans les arts et les cultures numériques et commissaire en résidence à la Maison Populaire de Montreuil.

Elle y exposait jusque fin mars En fuyant ils cherchent une arme, un projet artistique qui interroge la manière de résister dans un monde de traçabilité permanente de nos gestes, de nos paroles ou de nos trajets.

L’idée qu’un individu est réductible à la somme des traces qu’il laisse, c’est aussi le cœur de la pièce d’anticipation de Tiphaine Raffier, France-Fantôme. Nous sommes en France, au XXVe siècle, et la science permet aux humains de télécharger leurs souvenirs pour pouvoir ressusciter dans le corps d’un autre.

«Je voulais montrer que les réseaux sociaux, nourris de toutes les traces qu’on leur laisse, resteront après notre mort: ce sera bientôt la grande plaque commémorative de l’humanité», explique la metteuse en scène. Frissonnade.

Le soulagement d'être nobod'

Entre over-visibilité et angoissante impossibilité de l’oubli, une autre voie, qui consiste à chercher à ne surtout pas marquer son époque, apparaît aujourd’hui comme un horizon bien plus désirable. Objectif: ne pas avoir sa page Wikipedia.

Éreintés par la compét' pour devenir l’employé du mois, des salariés cherchent à s’épanouir au travail en œuvrant pour le bien collectif, sans tenter de laisser la preuve de leur passage dans l’entreprise.

Ils sont le sujet du livre de David Zweig, auteur américain qui s’est intéressé à cette nouvelle éthique de la discrétion en open-space dans Invisibles, le pouvoir du travail anonyme à l’heure de l’autopromotion perpétuelle (Portfolio Hardcover), paru en 2014.

Il rencontre des interprètes de l’ONU, des factcheckeurs ou les techniciens des guitares du groupe Radiohead: si leurs compétences sont indispensables, elles ne nécessitent pas de mise en avant particulière.

Faire son métier sans en faire des caisses: une low attitude que l’on retrouve chez Sébastien Bras. Le chef triplement étoilé du restaurant Le Suquet à Laguiole (Aveyron) a tout simplement refusé de figurer dans le guide Michelin 2018.

Une attitude qui rappelle celle du mathématicien russe Grigori Perelman. Après avoir réussi en 2002 à résoudre la conjecture de Poincaré, que le monde des maths a essayé de décoder en vain pendant près d’un siècle, l’homme refuse la médaille Fields et le prix Clay (un million de dollars à la clef), sans parler des milliers de demandes d’interviews –«Vous me dérangez, je suis en train de ramasser des champignons», aurait-il répondu à un journaliste qui avait obtenu son 06. Pire, sitôt le problème résolu, il se serait barricadé chez sa mère et aurait démissionné de son poste de chercheur.

«Notre modernité ne se caractériserait pas seulement par une lutte effrénée pour la reconnaissance et la visibilité, mais tout autant par une lutte souterraine, plus calme mais tout aussi tenace pour l’anonymat et l’invisibilité», confirme le philosophe Pierre Zaoui dans La Discrétion, ou l’art de disparaître, qui ressort en mai aux éditions Autrement.

Vous commencez à avoir envie de vivre sans faire de coups d’éclat mémorables? Lisez N’être personne (éditions Verticales), un roman de Gaëlle Obiégly édité il y a quelques mois. Son héroïne hôtesse d’accueil restée coincée pour le week-end dans les toilettes de son entreprise, se retrouve à phosphorer et écrit: «Les gens que j’aime sincèrement, je ne veux pas les décevoir en réussissant trop ma vie.» Avouez que ça fait rêver.

Ranger sa chambre

Si cette nouvelle utopie d’une vie sans sillage semble si séduisante aujourd’hui, c’est aussi parce qu’elle répond à un nouvel impératif écologique qui paraît de plus en plus acquis –sauf pour ceux qui essuient leurs grosses rangers sur l’Accord de Paris.

Le leave no trace, ce mouvement né dans les années 1990 en Amérique du Nord et qui promeut un idéal d’invisibilité, rencontre de plus en plus d’adeptes. Un but: ne pas détériorer Mère Nature, en respectant une série de commandements –dormir à distance des rivières pour ne pas abîmer les berges, toucher la faune et la flore avec les yeux, ne pas nourrir d’animaux sauvages.

Un peu comme si on rappelait à votre bon souvenir que vous n’êtes là (sur Terre) que pour un moment, et que ce serait cool qu’on oublie votre présence une fois que vous serez parti. Une conviction qui va plus loin aujourd’hui, chez les décroissants et les Ginksgreen inclined, no kids»), des militants écolos qui refusent d’avoir des enfants, histoire de ne pas surcharger encore plus une planète déjà squattée par 7,5 milliards de personnes. Une mouvance qui démontre que pour toute une partie de nos congénères, mourir en laissant une descendance et perpétuer notre nom sur des générations et des générations perd de son sens.

Et, bonne nouvelle, il existe aujourd’hui des moyens de réellement disparaître pour de bon. S’il va falloir faire de la place dans les cimetières pour les 800.000 décès par an estimés en 2020, une prise de conscience autour des enterrements verts émerge aujourd’hui –autrement dit, à quoi bon se tuer les adducteurs à vie sur un vélo, si c’est pour polluer la planète avec son cercueil en bois massif?

Vous pourrez ainsi jeter votre dévolu sur une urne en fibres de noix de coco ou, si vous vivez en Californie, opter à partir de 2020 pour la liquéfaction, dont l’empreinte carbone est dix fois moins élevée que l’enterrement ou la crémation. Fluide, tu étais, fluide, tu redeviendras.

Gautier Roos Journaliste

Stylist Mode, culture, beauté, société.

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