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La fusillade chez YouTube, une sinistre mise en abyme

Temps de lecture : 3 min

L'entreprise a commencé à faire le ménage dans ses contenus. Mais il est loin d'être terminé.

Une journaliste suit sur son ordinateur la fusillade chez YouTube, le 3 avril 2018 | STAFF / AFP
Une journaliste suit sur son ordinateur la fusillade chez YouTube, le 3 avril 2018 | STAFF / AFP

Mardi 3 avril, une femme a ouvert le feu dans les locaux de YouTube à San Bruno (Californie); plusieurs personnes blessées par balles ont été hospitalisées. La tireuse s’est suicidée. Elle s’appelait Nasim Aghdam. On ne connaît pas encore les raisons de son geste. Selon le Los Angeles Times, les forces de l’ordre parlent d’un «différend d’ordre personnel» –mais l’enquête débute à peine. Ce que l’on sait, en revanche, c’est que YouTube a entamé une réflexion de grande envergure sur les armes à feu il y a peu; plusieurs types de contenus consacrés aux armes (dont des vidéos d’intox) ont été retirées de la plateforme.

YouTube a déjà commencé à agir

Au lendemain de la fusillade de masse qui a frappé la Marjory Stoneman Douglas High School (Parkland, Floride) en février dernier, YouTube est devenu un acteur d’importance dans le débat national sur les armes à feu. Les médias d’extrême droite, comme InfoWars (d’Alex Jones), ont utilisé cette plateforme pour s’attaquer à David Hogg, lycéen survivant de la tuerie devenu porte-parole du mouvement plaidant pour un contrôle plus strict des armes à feu. InfoWars a ainsi relayé l’intox conspirationniste selon laquelle Hogg serait un «acteur de crise» engagé pour susciter l’émoi médiatique dans le seul but de restreindre les droits des possesseurs d’armes. Une semaine après la fusillade, une énième diatribe conspirationniste consacrée à «l’acteur» David Hogg arrivait en tête des tendances YouTube. Le site Motherboard a rapporté que la vidéo en question avait été visionnée plus de 200.000 fois; YouTube a alors décidé de la retirer.

Il faut replacer l’attitude récente de YouTube dans son contexte. Voilà bien longtemps que Google et YouTube sont considérées comme des sources d’informations peu fiables au lendemain des tragédies nationales –et tout particulièrement des fusillades de masses. En novembre dernier, une fusillade faisait vingt-six morts dans une église baptiste de Sutherland Springs (Texas). Dans les heures qui suivirent, les trois premiers résultats de recherche YouTube montraient deux fils d’actualités conservateurs et une chaîne créée par TruthNews Network, qui dit se focaliser sur «l’actu tremblements de terre, la Corée du Nord & bien plus encore». Après la fusillade de Las Vegas en octobre dernier, Google faisait figurer en tête des résultats de recherche le site 4chan, tristement célèbre pour ses trolls peu recommandables.

Il y a du mieux; c’est indéniable. Dans l’après-midi du mardi 3 avril, la recherche «fusillade YouTube» donnait des vidéos issues d’organes de presse fiables et sérieux; ABC, le Washington Post et CBS étaient en tête.

Il reste quantité de vidéos dangereuses à supprimer

YouTube ne se contente pas de retirer les vidéos conspirationnistes de sa plateforme pendant les événements très médiatisés. En mars, l’hébergeur –sans doute influencé par la fusillade de Parkland et par sa forte médiatisation– a déclaré qu’il interdirait dorénavant les vidéos présentant des liens vers des sites de vente d’armes à feu et d’accessoires pour armes à feu, comme les «bump stocks», qui permettent d’accélérer la cadence de tir des fusils semi-automatiques. Seront également interdites les vidéos expliquant comment monter sa propre arme à feu. La question d’une potentielle restriction des ventes d’armes est revenue sur le devant de la scène avec la fusillade de Parkland; depuis, le mouvement des fabricants d’armes amateurs est en plein essor.

La décision d’interdire les vidéos comportant des liens vers des sites de vente d’armes et d’accessoires n’est pas passées inaperçue: la National Rifle Association (NRA) s’en est violemment prise à YouTube sur sa chaîne NRA-TV, dénonçant une «censure motivée par la politique» et encourageant les amoureux des armes à feu à «riposter» en continuant de diffuser leurs vidéos sur YouTube pour «submerger ces gauchistes californiens»: «Ils veulent vous censurer? Qu’ils essayent!»

Ce n’est pas la première fois que YouTube agit de la sorte. Après la fusillade de Las Vegas, l’hébergeur avait déjà interdit les tutoriels d’installation de «bump stocks». YouTube interdit par ailleurs les vidéos de vente d’armes depuis plusieurs années.

Il va sans dire que Google et YouTube pourraient encore apporter plusieurs améliorations à leurs services. Dans la soirée du mardi 3 avril, sur Google Shopping, il était encore possible d’acheter des chargeurs rapides pour AR-15 et AK-47. Par ailleurs, malgré l’interdiction qui frappe les vidéos de vente d’armes, censée prendre effet ce mois-ci, nous avons trouvé de nombreuses vidéos consacrées à la vente de fusils automatiques et semi-automatiques sur YouTube: «Tout ce que vous avez besoin de savoir avant d’acheter une variante d’AK47»; «Guide d’achat AK47»; «Top 6 des AK 47 à moins de 800$». YouTube est en état de choc, et ses employés prendront autant de temps qu’ils le jugeront nécessaire pour affronter cette épreuve. Lorsque l’entreprise aura surmonté ce traumatisme, il serait bon qu’elle songe à supprimer les vidéos en question –et toutes celles de ce type.

April Glaser Journaliste tech à Slate.com

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