Sociéte

Pourquoi déteste-t-on les cheminots?*

Temps de lecture : 7 min

*Et les cheminotes.

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Illustration par Laurence Bentz

Non, Slate ne déteste pas les cheminots. Notre nouvelle série «Pourquoi déteste-t-on les…?» recense les préjugés courants pour mieux les démonter.

Supporters, gros, journalistes… Retrouvez chaque semaine la déconstruction d'un nouveau stéréotype, et découvrez les articles déjà parus:

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Penché à la fenêtre de sa loco, poigne de fer, sourcils froncés, lunettes de mécanicien vissées sur le front, Jean Gabin incarne le mythe du cheminot. En 1938, la belle gueule du 7e art crève l’écran dans La Bête Humaine de Jean Renoir. Cette même année, la Société nationale des chemins de fer français voit le jour.

Quatre-vingts ans plus tard, les travailleurs du rail défilent, manifestent, se mettent en grève pour «défendre un service public ferroviaire». Un blocage qui ravive un vieux débat, celui du statut des cheminots, ces soi-disant «privilégiés».

«C’est un chiffon rouge agité pour monter les gens contre nous, soupire Julien, membre de la CFDT-Cheminots de Lyon. Alors qu’en réalité, on se bat pour que 9.000 km de lignes TER ne disparaissent pas, pour continuer d’assurer le fret, pour que le ferroviaire ne soit pas à terme privatisé. Alors oui, ce statut est positif pour nous. Mais quand on travaille le week-end ou la nuit, on est moins payé que dans le privé. Si on nous l’enlève, on sera perdant.»

Justification permanente

Se justifier, expliquer, débattre, dézinguer un à un les stéréotypes: c’est devenu le quotidien des cheminots. Julien, qui travaille comme régulateur à la SNCF depuis 2004, ne connaît que trop bien cette scène.

«Dans les familles de cheminots, on a toujours un beau-frère qui se plaint que son train a eu dix minutes de retard, et qui va nous dire que ce n’est pas normal que telle profession soit plus ou moins payée qu’une autre. On en a marre de devoir toujours se justifier. Surtout quand on entend des énormités et des mensonges dans les discussions ou dans les médias. Dire que nos jours de grève sont payés, que le salaire d’un cheminot est de 3.500€ en moyenne ou entendre Jean-Pierre Pernaut dire qu’on a soixante jours de congés par an, c’est blessant.»

En 2016 avec la diffusion de ce reportage de TF1 qui avait fait grincer des dents ou aujourd’hui, alors que les cheminots sont attaqués sur leurs «privilèges», les employés de la SNCF sont de plus en plus nombreux à poster leurs fiches de paie sur les réseaux sociaux, devenus un nouvel espace pour se justifier.

Pour le quatre-vingtième anniversaire de la création de la SNCF, conducteurs, contrôleurs ou aiguilleurs ont aussi pris la plume sur Twitter pour afficher leur «fierté d’être cheminot».

Tribu à part

Déclarations d’amour et envolées nostalgiques s’opposent à ce que le magazine spécialisé La Vie du Rail a baptisé début mars le «SNCF bashing». La face obscure des réseaux sociaux crache clichés et coups de gueule: «ras-le-bol d’être pris en otage par des nantis»,« vous bloquez le pays pour vos privilèges, ça me dégoûte»…

Face à ces attaques, certains préfèrent cacher qu’ils travaillent à la SNCF, quand d’autres se souviennent des jours heureux: «À l’époque de ta grand-mère, avoir un voisin qui travaillait à la SNCF, c’était mieux qu’habiter à côté de l’Élysée. Aujourd’hui, ce voisin, on le regarde avec mépris et derrière son dos, on le traite de fainéant.»

C’était la belle époque. Celle où les cheminots constituaient ce que l’écrivain Henri Vincennot appelait en 1975 «une tribu à part, en marge de la cité des hommes».

Mais cet âge d’or a-t-il vraiment existé? Dans son essai Les Cheminots, l’historien Georges Ribeill écrivait déjà en 1984: «Les stéréotypes l’emportent toujours, véhiculés par une littérature passéiste célébrant la cause héroïque du mécanicien de locomotive à vapeur, ou brossant un tableau impressionniste des “grandeurs et misères” de la “race cheminote”, ou par des pamphlets politiques dénonçant les “privilèges abusifs” d’une corporation jugée trop protégée derrière un statut particulier.»

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Conscience cheminote à l'agonie

Aujourd’hui, l’historien spécialiste des chemins de fer a une vision plus tranchée: «Autrefois, à l’arrivée en gare, le mécanicien penchait la tête depuis sa cabine et attendait le coup de chapeau des voyageurs qui le remerciaient de les avoir transportés. Tout cela est fini avec des TER ou des TGV qui ont banalisé le voyage. La conscience cheminote est morte dans les années 1990-2000. Aux “cheminots” d’hier ont succédé des “agents SNCF”. Le nouveau management et la tertiarisation des métiers ont permis l'émergence d'une nouvelle culture, plus individualiste, des agents. Les fils de cheminots, jadis prisés, ont été perçus comme de la “mauvaise graine” trop corporatiste, à remplacer par du sang neuf. Le recrutement des femmes et des jeunes issus des banlieues a facilité la rupture avec cette culture cheminote, vue comme un carcan rigide.»

Le recrutement sur l’hérédité a longtemps persisté. Faire entrer un enfant, un cousin, un conjoint dans la compagnie ferroviaire était même un privilège inscrit dans les statuts du personnel.

Supprimée en 1920, la coutume lamarckiste a persisté; elle est encore ironisée aujourd’hui. Dans sa chronique du 6 mars sur France Inter, l’humoriste Frédérick Sigrist raillait une réalité vieillissante: «Travailler à la SNCF, ça demande du piston et nous, on connait personne! D'ailleurs, je sais même pas si il y a une école pour devenir cheminot... Je crois que c'est comme la noblesse, tu nais cheminot. Ça se transmet par le père, je crois.»

Dans la Revue d’histoire des chemins de fer, David Lamoureux s’inquiétait de cette perte des savoirs légués: «L’embauche de jeunes cheminots, entre 1998 et 2002, a fait apparaître l’urgence d’une sauvegarde de la mémoire professionnelle de l’entreprise. Cette perte inclut des savoir-faire passés et des spécificités professionnelles propres au monde ferroviaire, qui ont forgé l’identité de la SNCF et du monde cheminot.»

Perte de prestige

L’ébranlement de l’identité commune et de la conscience corporatiste a précipité la détérioration de l’image populaire. Christian Chevandier, professeur d'histoire contemporaine à l'université du Havre et auteur de Cheminots en grève ou la construction d’une identité (1848-2001), explique: «Cette solidarité autrefois très forte s’est dissipée. Comme dans l’ensemble de la société, la valeur du travail a périclité dans les années 1950-1960. Il y a eu une perte du prestige de la technique ferroviaire. L’abandon de la traction vapeur pour le diesel puis l’électrique a été un grand tournant.»

Pour ce spécialiste des mouvements sociaux, la mobilisation syndicaliste intrinsèquement liée à l’identité cheminote joue sur l’image des travailleurs du rail. «Ces stéréotypes ne sont pas étonnants, et pourtant on a l’impression que la représentation négative des cheminots est nouvelle. Mais dans les années 1920, on voyait déjà ce type de représentations! C’est lié aux mouvements sociaux; ça touche toutes les corporations à part les infirmières, qui sont épargnées. Dans les années 1950 et 1960, on disait la même chose des mineurs: “privilégiés”, “logés par le patron”... Depuis les grandes grèves des années 1980, les cheminots sont devenus plus combatifs, plus revendicatifs. Il y a eu un avant et un après 1986 [entre le 18 décembre 1986 et le 15 janvier 1987, la SNCF a connu l'un des plus longs conflits sociaux de son histoire, ndlr]

Volte-face de l'opinion

L’historien Georges Ribeill estime qu’après les Trente Glorieuses, le rapport au train a radicalement changé. Depuis, le regard de la société a fait volte-face: «Avec la banlieusardisation des grandes villes, le chemin de fer est dans l’image populaire de plus en plus perçu comme le moyen d’aller au boulot plutôt qu'en vacances sur les plages bretonnes. Les retards de ces “trains du quotidien” sont redoutés par leurs usagers. Or la SNCF a dégraissé en parallèle ses agents opérationnels, notamment ceux “en réserve”, chargés d’assurer le dépannage et la relève en cas de pépin sur la ligne.»

Désormais, on ne pardonne plus. Une panne, un retard, et c’est la mise au pilori. François Caron, l’historien auteur de Regards sur les cheminots et leurs métiers, publié en 2007, ébauchait la longue liste des instrumentalisations de l’image du cheminot: «Le parfait républicain loué par Léon Gambetta et par Victor Hugo, le militant syndical transformé en avant-garde du prolétariat ou en instrument de la lutte des classes par les syndicalistes révolutionnaires ou communistes, l’ouvrier modèle décrit par la presse de droite, le héros de la reconstruction devenu l’instrument du redressement de la France à la Libération…»

Aujourd’hui, face aux critiques que reçoivent les cheminots, Christian Chevandier évoque une «certaine mauvaise foi». Le cheminot serait devenu «le Malaussène de Daniel Pennac»: un bouc-émissaire professionnel.

Justine Boulo

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