Sports / Monde

Coupe du monde 2026: le Maroc peut encore rêver

Temps de lecture : 6 min

Dans sa stratégie du coup d’éclat, le Maroc tente de décrocher l’organisation de la Coupe du monde de football 2026 face à trois géants associés: les États-Unis, le Canada et le Mexique. Verdict le 13 juin. Si le Maroc n’a pas été écarté de la course d’ici là...

C'est la quatrième fois que le Maroc rêve de l'organisation d'une Coupe du monde. |
Capture d'écran du spot officiel de candidature via YouTube.
C'est la quatrième fois que le Maroc rêve de l'organisation d'une Coupe du monde. | Capture d'écran du spot officiel de candidature via YouTube.

Le 13 juin prochain, à Moscou, à la veille du coup d’envoi de la Coupe du monde de football et à l’occasion de son 68e congrès, la Fédération internationale de football association (FIFA) désignera l’hôte de l’édition 2026 de ce rendez-vous planétaire.

Cette compétition –dans huit ans– sera accompagnée d'un grand bouleversement, avec l’élargissement à quarante-huit pays d’une phase finale qui en compte actuellement trente-deux (total qui sera toujours valable lors de la Coupe du monde 2022, au Qatar).

Pour accueillir cet événement, deux propositions s’opposent. Les États-Unis, le Mexique et le Canada, en lice depuis avril 2017, font candidature commune: le championnat serait disséminé sur ces trois territoires. Soixante des quatre-vingt matchs auraient lieu aux États-Unis, dont l’intégralité des rencontres à partir des quarts de finale. Face à ces trois géants, le «petit» Maroc s’est lancé tout seul dans cette aventure (et dans la bataille) en janvier dernier. Sur le papier, il n’y a pas de match. Mais lorsqu’il s’agit de football, et particulièrement de la Fifa, il vaut mieux rester prudent jusqu’à la dernière seconde.

Nouveau départ ou retour à la case zéro?

Il y a sept ans, en décembre 2010, à Zurich, la Fifa avait attribué, en même temps, les deux Coupes du monde de 2018 (Russie) et 2022 (Qatar) et la surprise avait été totale, particulièrement dans le deuxième cas –le Qatar dominant les États-Unis quatorze voix à huit. Ce vote fut le point de départ de la chute de la Fifa de Sepp Blatter, son président de l’époque, qui allait s’effondrer d’un bloc, minée par la corruption, et brisée par les coups de boutoir de la justice américaine qui lança un raid, en mai 2015, dans un hôtel suisse pour arrêter sept personnes.

Pour signaler un changement d’ère après cette longue période mortifère, la Fifa a modifié le mode de désignation des pays hôtes de la Coupe du monde. Les vingt-deux membres de son comité exécutif, qui avaient officié il y a sept ans, ont été remplacés par les 211 membres des nations affiliées qui se prononceront dans la capitale russe. Avec une transparence garantie jusqu’au bout puisque les 210 votes (le Guatemala est suspendu) seront ensuite rendus publics.

En apparence, tout cela semble parfait. Sauf que la Fifa, dans un souci de rigueur extrême, a ajouté le travail d’une commission de cinq personnes, chargée d’examiner les deux dossiers et d’étudier la crédibilité de ceux-ci, quitte à retoquer un pays avant même le vote du 13 juin. Cette procédure a été adoptée bien avant que le Maroc n’entre en campagne, mais ses supporters au sein de la Confédération africaine de football (CAF) en ont profité pour remettre en cause, mi-mars, à Bogota, ce comité d’évaluation –craignant que le Maroc ne soit écarté au profit du Canada, du Mexique et surtout des États-Unis.

Lors d’une réunion de la Fifa, la CAF a contesté, en vain, ce pouvoir éliminatoire, lors d’un vote qui a bien confirmé la mission de cette «task force». C’était un mouvement tactique pour mettre en difficulté Gianni Infantino, élu président de la Fifa en 2016 grâce à l’apport décisif du vote des États-Unis et de Sunil Gulati, alors président de la fédération américaine de soccer, et par ailleurs l’un des piliers de cette candidature nord-américaine.

Faire croire que les dés seraient pipés au profit notamment des États-Unis, peut-être une forme de facilité au pays de la Fifa, mais un bon moyen pour semer le doute.

Les États-Unis garantiraient la Coupe la plus lucrative de l'histoire

C’est la quatrième candidature du Maroc à l’organisation d’une Coupe du monde, mais celle-ci est évidemment d’une autre dimension par rapport aux précédentes, au regard de l’accueil de quarante-sept délégations venues de l’étranger. Quatorze stades ont été présélectionnés: neuf entièrement nouveaux, et six modulables pour être reconfigurés une fois la compétition terminée. L’hôtellerie et les transports devraient suivre. Un budget de seize milliards de dollars (treize milliards d’euros) a été calculé, une somme vertigineuse au regard des dépassements possibles et presque inévitables dans des projets semblables. Aujourd’hui, une telle somme serait jugée totalement inacceptable par le Comité international olympique dans le cadre de Jeux olympiques.

Face à l’Amérique du Nord et au Mexique, qui proposeraient seize enceintes déjà existantes, et garantiraient la Coupe du monde la plus lucrative de l’histoire, le Maroc fait donc une proposition plus risquée en termes de crédibilité pour la Fifa, déjà suffisamment gênée aux entournures par la crise diplomatique qui va impacter la Coupe du monde en Russie. Sans compter toutes les questions pesant sur celle de 2022 en raison du blocus que subit le Qatar, pris en tenaille par ses voisins.

Un projet «extravagant»

Le royaume chérifien n’est pas non plus dans une forme éblouissante. Si sa croissance économique a crû de plus de 4% en 2017, ce n’est pas suffisant selon le FMI. Socialement, le taux de chômage est massif chez les jeunes. Le Maroc périphérique, «invisible», est en souffrance, loin des pôles touristiques tellement appréciés des Européens. Pierre Vermeren, professeur d'histoire contemporaine à l'Université Panthéon-Sorbonne, voit dans cette candidature osée «la diplomatie du coup d’éclat» du roi Mohammed VI.

«Contrairement à son père, Hassan II, qui pouvait être rétif au tourisme de masse, pour des raisons liées notamment aux mœurs, Mohammed VI n’a pas transigé sur ce point en visant entre dix et quinze millions de touristes par an, explique-t-il. Quinze millions, c’est un objectif pharaonique, qui fait écho à ce projet de Coupe du monde, lui-même presque extravagant, et en décalage avec la misère qui touche une grande partie de la population.»

En cas de victoire, il resterait à assumer le financement d’une manifestation aussi colossale, qui serait forcément indexée à une aide extérieure. Les États du Golfe avec lesquels le Maroc, monarchie sunnite très prestigieuse, maintient de solides relations, devraient probablement mettre la main au portefeuille, mais le grave différend actuel entre le Qatar et ses voisins, à commencer par ses ennemis du moment, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, nécessiterait peut-être un arbitrage si la crise venait à durer.

«Le Maroc est très lié à l’Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis, souligne Pierre Vermeren. C’est aussi le cas avec le Qatar, mais je constate que lorsque ce pays s’est mis à rencontrer des difficultés et à voir remise en cause l’organisation de la Coupe du monde 2022, le Maroc s’est placé pour celle de 2026.»

Rien n'est joué

Notons aussi que l’Afrique, hôte de la Coupe du monde en 2010 en Afrique du Sud, et le monde arabe, qui a hérité de celle de 2022 au Qatar, ont été récemment «servis» –ce qui peut également handicaper le Maroc dans sa quête. L’Amérique du Nord quant à elle a été mise à distance depuis l’édition 1994 aux États-Unis.

Pour les États-Unis, le Mexique et le Canada, les incertitudes existent néanmoins dans cette énième version de David contre Goliath. Donald Trump ne sera plus à la Maison-Blanche en 2026, mais certains pourraient tenter d’infliger une sorte de camouflet diplomatique aux Américains, en juin prochain –à commencer par les Russes et leurs alliés (avec ce raffinement suprême que constitue un vote organisé à Moscou).

Le fait que les États-Unis et le Mexique marchent main dans la main en dépit des propos musclés qu’ils ont échangés au sujet du mur voulu par Donald Trump est un atout, vite contrebalancé par le désir de revanche de certaines fédérations nationales de football toujours sous le choc des investigations de la justice américaine qui ont déstabilisé la Fifa. Quelques-unes auront peut-être envie aussi de se «payer» Gianni Infantino, président de la Fifa depuis 2016, grâce au soutien décisif des États-Unis, ce qui lui vaut, on l’a dit, d’être soupçonné de pencher pour la candidature nord-américaine.

La Fifa d’hier est donc loin d’être complètement morte, et cela donne quelque espoir au Maroc.

Yannick Cochennec Journaliste

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