Monde / Culture

«Terrace House» est-il un fidèle reflet de la jeunesse japonaise?

Temps de lecture : 12 min

La télé-réalité japonaise diffusée par Netflix suscite une fascination palpable à l’étranger, où l’on semble y voir un témoignage authentique du quotidien des jeunes Japonais.

Les membres d'«Opening New Doors», la nouvelle saison de «Terrace House», dans leur salon | Capture d'écran via Netflix
Les membres d'«Opening New Doors», la nouvelle saison de «Terrace House», dans leur salon | Capture d'écran via Netflix

Attention: cet article dévoile des éléments-clés des trois saisons de la télé-réalité Terrace House, diffusée sur Netflix.

Imaginez une télé-réalité où les candidats se respectent, apprennent de leurs erreurs et font de leur mieux pour s’aider mutuellement. Une télé-réalité où l’objectif n’est plus de faire son marché auprès de prétendantes constamment malmenées ou de se lancer dans un «jeu des problèmes» dérangeant, mais bien d’explorer les voies de la camaraderie, de poursuivre ses rêves et, peut-être, de trouver l’amour.

Ce concept, invraisemblable dans notre monde occidental, existe bel et bien au Japon, à des milliers de kilomètres de Julien Tanti et de son équipe de «Marseillais» dopés au thé détox sponsorisés.

«A show about nothing»

Depuis 2012, trois ans avant d’être rejoint en co-production par Netflix, Fuji Television diffuse Terrace House, une télé-réalité où l’on suit trois hommes et trois femmes –tous hétéros à ce jour– qui emménagent dans une maison pour… vivre leur vie, tout simplement. Ils ne sont pas enfermés (ils continuent leur travail, leurs études et sortent avec leurs proches), peuvent quitter l’émission quand ils le souhaitent, et c’est à peu près tout.

Ce n’est pas pour rien que Buzzfeed, dans un long papier consacré à Terrace House, a dressé un parallèle avec la série Seinfeld, «a show about nothing» («une série où il ne se passe rien»). Il arrive parfois que des candidats sortent ensemble, encaissent un râteau ou se prennent la tête, mais jamais vous ne verrez de scène de sexe en caméra infrarouge ou de candidats en venir aux mains.

Les caméras et les producteurs, eux, se refusent à tout sensationnalisme. Seule l’équipe de commentateurs, qui intervient en plateau plusieurs fois par épisode pour commenter et se moquer –gentiment– des candidats, apporte une dose de frivolité et de grivoiserie dans l’émission.

Depuis qu’elle a rejoint Netflix, Terrace House bénéficie d’une communauté de fans aux quatre coins du globe (en France notamment), souvent fascinés par le faux-voyeurisme qu’elle déploie et par l’évolution sentimentale et professionnelle des candidats.

En plus des classiques mèmes et gifs dédiés, il existe sur Facebook de petits groupes «de soutien», privés ou public, où chacun peut partager ses frustrations ou son amour pour tel ou tel candidat. Sur Reddit, où les conversations sont les plus intenses, il n’est pas rare que les fans anglophones partagent aussi leurs interrogations sur une culture qui n’a, a priori, rien à voir avec la leur: À quoi correspond le suffixe «-chan» ajouté au nom des candidats? Pourquoi les couples dans l’émission ne se font pas de câlins? Pourquoi demandent-ils «C’est quoi ton type de mec/fille?» dès qu'ils se rencontrent?

Des questions qui, en réalité, interrogent l’émission sur ce qu’elle raconte vraiment de la jeunesse japonaise de 2018. Sans prétendre en établir un constat exhaustif, Terrace House permet effectivement d’en explorer différents aspects.

«Se tenir la main au Japon est une grande étape»

Quand il a rejoint Tokyo pour la saison Boys & Girls in the City en 2015, Arman Bitaraf, aspirant pompier originaire de Hawaï, a suscité beaucoup de questions de la part de ses camarades. Métis (sa mère est japonaise et son père iranien), il s’est surtout fait remarquer à cause de ses tatouages, mal vus au Japon, et de sa façon plus occidentale de se comporter avec ses camarades.

Dans l’épisode quinze, lors de son ascension du mont Takao avec Arisa Ohata, qu’il tente de séduire, Arman décide de lui prendre la main. Un geste filmé de près par les caméras et qui surprend l’équipe de commentateurs: «Se tenir la main au Japon est une grande étape, explique l’un d’entre eux, Yoshimi Tokui. Il l’a fait tout simplement.»

Il faut dire que lorsque les candidats se rencontrent pour la première fois, il n’y pas de contact physique entre les hommes et les femmes: pas de bise, pas de câlin, simplement la traditionnelle salutation respectueuse japonaise, appelée ojigi.

Durant l’aventure, d’autres traditions, plus patriarcales, font également surface. Les hommes attendent souvent des femmes qu’elles cuisinent, que ce soit le repas du soir ou les traditionnels bento. Le danseur de claquettes Yuki Adachi a même osé, à peine arrivé dans la maison, un «On peut laisser les filles se charger de la cuisine?». Contrairement à ce que l’on pourrait croire, ces dernières n’ont pas hésité à faire face.

Captures d'écran via Netflix

Les hommes ont aussi une autre passion: demander aux candidates quel est leur type d’homme, et ce dès leur rencontre. Assez entreprenants, ils se montrent pour autant souvent maladroits quand il s’agit de flirter.

Yuudai dans la dernière saison, Opening New Doors, et Yusuke Aizawa dans la précédente, Aloha State, sollicitent régulièrement les conseils de leurs aînés. «Tomber amoureux, c’est tout un problème au Japon, estime Muriel Jolivet, professeure de sociologie donnant des cours à l’université Sophia de Tokyo et auteure notamment de Homo Japonicus (éditions Philippe Picquier, 2002). Les jeunes se demandent comment s'y prendre, car faire la cour à une femme a un côté humiliant dans une société où la moitié des mariages étaient encore arrangés au début des années 1970. Quand on agit seul, il y a forcément un risque de se faire repousser. Certains pensent même que c’est embêtant, que ça demande trop d’énergie.»

Le rapprochement physique à proprement parler survient en général après une déclaration d’amour officielle, appelée «kokuhaku». Masako Endo et Arman Bitaraf ne vont s’embrasser qu’après une déclaration de ce dernier, délivrée sur un bateau face à un coucher de soleil.

Les choses ont été plus complexes pour Tatsuya Uchihara (dit Uchi) et Minori Nakada: il a fallu que la jeune femme écrive le mot «lâche» avec du ketchup sur une omelette au riz (omurice) pour qu’Uchi se décide, la forçant presque à l’embrasser, et que leur couple s’officialise.

Même après cette étape symbolique, les gestes d’affection surviennent rarement en public et sont souvent réservés à l’intimité de la chambre. «Au Japon, peu de couples se tiennent la main ou s’embrassent en public, note Masahiro Yamada, sociologue spécialisé dans le couple au Japon et professeur à l’université de Chûô. Les gens qui le font sont à la fois enviés et critiqués, parce que l’on pense que s’embrasser en public est grossier. Même après le mariage, les couples s’embrassent et se tiennent la main plutôt dans leur maison. La plupart des enfants japonais ne voient pas leurs parents s’embrasser devant eux.»

Capture d'écran via Netflix

Et le mot «sexfriend» fût lâché

Pour autant, et contrairement aux clichés que ces scènes peuvent cultiver, il est intéressant de constater que les relations sexuelles des candidats, sans être montrées bien sûr, sont parfois discutées, voire débattues.

Dans Boys and Girls in the City, Minori Nakada se montre gênée quand sa sœur veut discuter de sa sexualité et de celle de son petit ami Tatsuya. Mais dans Opening New Doors, la saison diffusée depuis peu sur Netflix, la candidate Mizuki Haruta renoue à Tokyo un ex avec qui elle a entretenu une relation essentiellement physique pendant deux semaines.

Ses colocs s’amusent de ses nuits passées à l’hôtel et en plateau, Yoshimi Tokui demande s’il a le droit de parler de «sexfriend». «Oui, c’est bon», répond sa collègue You, avec qui il n’a pas peur de faire des blagues grivoises.

«Le Japon n’est pas un pays chrétien, ce sont les missionnaires qui ont importé l’idée que la virginité était importante, souligne Muriel Jolivet. Mais si le mariage reste fondamental, il y a également une grande liberté face à la sexualité. Parmi mes étudiants, il y en a qui n’ont jamais eu de relation et qui ont besoin de l’aide d’une entremetteuse informelle, mais il y a aussi ceux qui s’amusent bien. Je me souviens d’un pot avec mes étudiants, où l’une d’entre elles expliquait avoir rompu avec son petit ami. J’étais vraiment désolée pour elle, mais elle en avait retrouvé un autre peu de temps après. Le sociologue japonais Masahiro Yamada dit aussi qu'il y a des personnes qui n'ont que l'embarras du choix, et d'autres qui ne fréquentent ou n'ont jamais fréquenté qui que ce soit.»

«Au Japon et dans les pays asiatiques développés, il y a beaucoup de façons de s’amuser sans avoir d’épouse ou d’amant, nous a justement expliqué par mail Masahiro Yamada. Beaucoup de personnes non mariées prennent du plaisir dans l’amour virtuel ou l’amour éphémère.»

Pour Mia Nakaji Monnier, auteure pour Buzzfeed du passionnant article cité plus haut, «il se passe tellement de choses qu’il devient impossible de trop généraliser sur ce que sont les Japonais. Sont-ils timides et conservateurs dans leurs relations, comme certains des membres de la maison? Sont-ils à l’aise quand il s’agit de plaisanter à propos du sexe, comme les deux commentateurs You et Tokui? Les deux bien sûr, et l’idée d’une émission internationale qui évite délibérément les stéréotypes comme celui-ci me convient très bien.»

«Quel est ton objectif?»

En 2016, Sayata Murata publie un roman intitulé Konbini (traduit en France chez Denoël en janvier 2018). L’écrivaine s’est inspirée de sa propre vie pour y raconter le quotidien de Keiko Furukura, jeune femme célibataire de 36 ans et employée d’une supérette ouverte 24h/24, et surtout le regard que la société pose sur elle. En plus de critiques sur son célibat, elle y explique avoir même compté le nombre de fois où on lui a reproché de ne pas avoir un «vrai» travail –douze fois en deux semaines.

Ce n’est pas un hasard si Sayata Murata a reçu le prix Akutagawa, équivalent du Goncourt au Japon: son roman témoigne parfaitement de la pression considérable que les jeunes Japonais peuvent subir quant à leur carrière.

«Le travail est le principal vecteur de reconnaissance et de réussite sociale au Japon, explique Fabien Vautrin, directeur artistique d’une maison d’édition de mangas, marié à une Japonaise et spectateur attentif de Terrace House. Si vous ne participez pas à l’effort commun national en travaillant ou en élevant vos enfants, vous êtes vite considéré comme un parasite. La pression est à tous les échelons de la société.»

Il nous a également expliqué que, comme le montre d’ailleurs le très populaire film animé japonais Your Name, les élèves et étudiants passent des entretiens d’embauche bien avant l’obtention de leur diplôme, pour intégrer la vie active au plus vite: «Si vous ratez le coche, c’est le début des ennuis, car les “trous” dans un CV sont rédhibitoires.»

Terrace House s’en fait logiquement l’écho. Dès que les candidats se rencontrent, la même question revient: «Quel est ton objectif?» Chacun se doit d’avoir une carrière d’envergure, un rêve ambitieux et d'affirmer sa détermination.

Lauren Tsai est mannequin, mais préférerait être illustratrice. Arisa Ohata peaufine sa marque de chapeau. Yuto «Mr Perfect» Handa compte bien devenir un grand architecte. Yuki Adachi a fait pleurer Mizuki Shida: selon lui, son rêve de posséder son propre café est dérisoire. Quand Yuudai Arai, qui veut devenir chef, ne montre aucun signe de motivation, ses camarades lui reprochent frontalement. «En ayant un rêve, je pense que l’on peut travailler plus clairement et accélérer son évolution, estime l’un des présentateurs de l’émission, Ryota Yamasato. Mais je pense que c’est inutile pour une personne ayant un rêve d’aller mettre la pression à quelqu’un qui n’en a pas. [...] Il y a des personnes comme cela dans Terrace House, des personnes en colère contre ceux qui n’ont pas de rêve, je déteste ça.»

Terrace House ne peut pourtant pas montrer toute la réalité de cette pression sociétale, tout simplement parce, comme le note Mia Nakaji Monnier, «beaucoup de candidats dans Terrace House ont des jobs créatifs. Certains travaillent à mi-temps, et dans Opening New Doors, un membre dit à un de ses colocataires plus jeune qu’il n’y a pas de mal à prendre quelques années après l’école pour comprendre ce que l'on veut vraiment faire.»

«Si la sélection se contentait de personnes travaillant dans un bureau de 9h à 22h, ajoute Fabien Vautrin, il n’y aurait malheureusement pas grand-chose à raconter.» C’est pour cela que, dans Boys and Girls in the City, Yuto Handa se permet de lancer à Arman, plein d’affection: «Ta vocation n’est pas de devenir pompier. Je crois que c’est d’être aussi heureux que tu l’es maintenant. [...] Tu n’as pas besoin d’un titre.»

«Le chien le plus faible est celui qui aboie le plus fort»

Le dernier aspect qui frappe souvent les fans étrangers de Terrace House concerne la gestion des conflits. En France, les candidats de télé-réalité, confinés et alcoolisés, explosent à la moindre étincelle. Les producteurs se délectent de leurs joutes incohérentes, verbales et parfois physiques.

Il faut d’abord préciser que le système de colocation de Terrace House est encore assez rare au Japon. Pour le sociologue Masahiro Yamada, c’est parce que «la plupart des Japonais qui ne sont pas mariés vivent avec leurs parents», mais également parce qu’ils «évitent les conflits avec les autres. Et vivre avec d’autres personnes veut dire que l’on peut faire face à des conflits».

Dans l’émission, ces «affrontements» semblent souvent dérisoires, mais prennent parfois une dimension apocalyptique. La plus grosse dispute concernait un morceau de viande «volé», qui a entraîné un duel passif-agressif surréaliste et la quasi-rupture d’un couple. Le tout sans un seul cri ou une seule main levée, avec tout au plus quelques larmes versées.

Les tensions s’apaisent autour de la table ou dans les chambres, où chaque membre de la maison exprime librement le fond de sa pensée et demande pardon, si besoin. Le duel de regards entre Natsumi Saito et Misaki Tamori restera dans les annales de l’émission.

Captures d'écran via Netflix

«Parce que le conflit est ennuyant, je vais garder ce sentiment en moi, explique Ryota Yamasato. Quand les émotions et cette colère débordent, cela peut devenir violent. Mais cette confrontation se fera toujours avec des mots. Au fond, je n’aime pas le conflit, donc je vais essayer de ne pas lancer une dispute.»

Fabien Vautrin reconnaît avoir subi un choc culturel à ce sujet. «En Occident, on a tendance à exprimer très ouvertement son agacement pour le partager avec les autres. C’est une sorte d’exutoire, limite un sport national où l’on attend de ses interlocuteurs qu’ils prennent une posture similaire –le klaxon en voiture en est le parfait exemple. Au Japon, c’est exactement l’inverse, car le silence est vu comme une marque de sagesse. Celui qui hausse le ton ne sera pas considéré comme le dominant qui prend l’ascendant sur les autres, mais plutôt comme un idiot qui ne sait pas se contenir. Il y a bon nombre d’expressions à ce sujet, mais la plus imagée est “Le chien le plus faible est celui qui aboie le plus fort”.»

«Ce n’est pas scénarisé»

Tous ces moments peuvent sembler «purement japonais» –voire exotiques– aux yeux des spectateurs étrangers fascinés. Dans un reportage de The Verge consacré à Opening New Doors, le candidat Shion Okamoto évoquait justement cette attrait international: «Je pense que cela doit être divertissant, pour des gens qui trouvent les singularités japonaises intéressantes, de voir des choses qui peuvent leur sembler inattendues.»

Après tout, nous sommes à mille lieux du Bachelor ou de La Villa des Cœurs Brisés. La présentatrice You jure à chaque épisode que «ce n’est pas scénarisé». Les caméras semblent très discrètes et les candidats sont libres de faire ce qu’ils veulent. «Ils n’agissent pas différemment devant les caméras», nous jure l’animateur Ryota Yamasato, tout en reconnaissant qu’ils peuvent parfois avoir plus de mal à s’embrasser en étant filmés. «Ils peuvent être entièrement eux-mêmes. Je pense que l’on peut dire sans se tromper que Terrace House représente une jeunesse japonaise de 2018.»

Lors de la saison Boys and Girls in the city par exemple, des candidates comme Natsumi Saito ou Riko Nagai ont pourtant confié leur peur d’être jugées pour leur comportement devant les caméras, et de voir leur carrière en pâtir.

Les membres de la maison regardent aussi les épisodes, écoutent les remarques des commentateurs, et subissent les messages sur les réseaux sociaux. Riko, jeune «idol» au Japon, a d’ailleurs tenté de cacher sa relation amoureuse et intime avec un autre membre de la maison pour préserver son image. Les jeunes de Terrace House, à cause de la présence de caméras et du montage, sont forcément pris dans une forme de narration.

Impossible donc de tirer trop de généralités de cette émission et d’y voir un portrait réaliste et exhaustif des jeunes Japonais. Mia Nakaji Monnier nous a d’ailleurs rappelé un passage intéressant de la saison en cours.

Dans l’épisode sept, Yuudai cache ses larmes en posant deux doigts sur chaque œil. Le panel s’en amuse, expliquant que les spectateurs étrangers vont sûrement croire que les Japonais pleurent ainsi. «C’est à cause des baguettes, ils pleurent comme ça au Japon», ironise Yoshimi Tokui, pour faire rire ses camarades, mais surtout pour se moquer gentiment de ce fameux regard occidental que le monde pose sur cette émission et ses protagonistes qui, eux aussi, nous observent.

Capture d'écran via Netflix

Vincent Manilève Journaliste

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