Sociéte

Les voix dissidentes écartées du rassemblement musulman du Bourget

Temps de lecture : 6 min

La 35e Rencontre annuelle des Musulmans de France s'est tenue du 30 mars au 2 avril au Bourget, sans plusieurs personnalités jugées cette année indésirables.

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Au Salon des musulmans de France, le 30 mars 2018 au Bourget | Jacques Demarthon / AFP

Issue, à l’origine, de la matrice des Frères musulmans, l’ex-Union des organisations islamiques de France (UOIF) avait pris l’habitude, ces dernières années, d’inviter des conférenciers iconoclastes à son grand salon annuel du Bourget, en Seine-Saint-Denis –dont la 35e édition, coïncidant comme de coutume avec le long week-end de Pâques, s’est achevée lundi.

Ces voix, pas étrangères à la famille musulmane, différentes en ce qu’elles s’attaquent aux dogmes et aux citadelles, ont cette fois-ci fait défaut. Leur absence a été d’autant plus remarquée qu’elles sont en règle générale peu nombreuses à se produire dans le chaudron de l’ex-UOIF, devenue Musulmans de France.

Présence non souhaitée

«Je sais que commence pour moi une traversée du désert», réagit Omero Marongiu-Perria. Ce sociologue des religions d’origine sarde, élevé dans le Nord minier, converti à l’islam à l’adolescence et passé par l’UOIF avant d’en démissionner en 2005, est l’une de ces voix faisant résonner l’altérité, d’ordinaire présentes les autres années.

Alors que d’anciens fréristes comme lui ont choisi de rompre toute relation avec l'instance, jugée par plusieurs observateurs comme le principal foyer de l’islam politique en France, lui, par son approche historico-critique des textes et un progressisme théologique revendiqué, continuait d’y tenir un discours détonant, propre à ébranler les repères habituels des musulmans.

Sa venue au Bourget aurait pu lui causer des ennuis: en février, dans un article paru sur le site musulman Oumma.com, il dénonçait «la stratégie suicidaire des ramadanien.ne.s» s’exprimant en faveur de l’islamologue suisse, mis en examen pour viols et placé en détention provisoire depuis le 2 février.

Le stand Free Tariq Ramadan a rarement désempli au cours des quatre jours de la «Rencontre», le hashtag new look du rassemblement du Bourget. Omero Marongiu-Perria, qui a publié en 2017 Rouvrir les portes de l’islam (éditions Atlande), pouvait craindre les mauvaises rencontres.

Le stand Free Tariq Ramadan, le 30 mars 2018 | Jacques Demarthon / AFP

«Les conférenciers ne sont pas désignés pour toujours», justifiait dimanche Amar Lasfar, président de Musulmans de France et pilier de l’UOIF première mouture, homme d’affaires exerçant une influence certaine dans le Nord de la France: originaire du Maroc, il a largement contribué à l’ouverture et au succès du lycée Averroès de Lille, sous contrat avec l’État, un moment dans la tourmente après les attentats de janvier 2015, en raison d’accusations d’antisémitisme portées par un ancien professeur.

«Omero Marongiu-Perria, ce n'est pas toujours l’idéal», ajoutait-il. Mais il se montrait encore plus dur avec Ousmane Timera, autre franc-tireur écarté du Bourget, qui a sur l’islam des positions jugées ébouriffantes –proches de celles d’Omero Marongiu-Perria– et pouvant plaire à une frange musulmane occidentalisée plutôt jeune, lassée des dilemmes et des conflits d’allégeance.

«Il a fait des dégâts», dit à son propos Amar Lasfar. Ce dernier lui reproche de vouloir «jeter l’héritage jurisprudentiel» –autrement dit et pour aller vite, de chercher à repenser le cadre juridique de la charia. Il est manifestement des bases religieuses auxquelles on ne touche pas, surtout lorsque, comme Musulmans de France, la tendance frériste de l’islam en France, on se retrouve en concurrence avec la très peu moderne branche salafiste, dont la vision binaire de l’existence –le licite et l’illicite– offre un refuge aux demandeurs de repères plus simples.

Manquait aussi à l’appel l’imam d’Évry Mohamed Bajrafil, docteur en linguistique, auteur de Réveillons-nous! Lettre à un jeune Français musulman (éditions Plein Jour). Bien que s’appuyant sur la tradition, il prône un islam débarrassé de tout conflit de loyauté entre l’islam et la République, entre le fidèle et le citoyen.

Lui et Omero Marongiu-Perria avaient été de la brève aventure Al-Kawakibi, qui entendait en 2015 jeter les bases d’un aggiornamento de l’islam, ce qui leur avait valu des menaces directes de l’organisation État islamique. Contrairement à Marongiu-Perria et Timera (lequel nous n’avons pas réussi à joindre), Bajrafil était invité cette année par les organisateurs de la rencontre du Bourget, mais n’a pas pu s’y rendre.

On a bien noté la présence du philosophe et essayiste Abdennour Bidar, un critique sans concession de l’islam politique et, à l’occasion, de l’ex-UOIF. Mais à la différence des trois autres conférenciers, sa personne n’est directement porteuse d’aucun enjeu religieux auprès de la communauté. Sa capacité de bouleversement est objectivement moindre que celle des personnes précédemment évoquées.

Vidéo embarrassante

Le week-end du président de Musulmans de France a été en partie perturbé par une vidéo datant de 1994, exhumée des profondeurs du net par l’ancienne journaliste de Charlie Hebdo Zineb El Rhazoui et relayée par la maison d’éditions controversée Ring.

Dans un extrait d’une quinzaine de minutes, on y voit et entend Amar Lasfar exposant en arabe –traduit par la journaliste– quatre voies possibles pour une conquête à tout le moins idéologique de l’Occident. On a le vague sentiment d’une anticipation au roman lui-même d’anticipation Soumission, de Michel Houellebecq. Dans cette vidéo, la voix d’Amar Lasfar est claire et forte, sans affect particulier, comme débitant une feuille de route avec plusieurs variantes: le combat, les élections, la pensée, l’éducation.

Y est cité le parti «Tahrir»: «Il s’agit du Hizb ut Tahrir, le Parti de la libération, une formation sunnite présente au Liban», nous explique sans se démonter Amar Lasfar, qui dit «assumer cette conférence faite en 1994 à Leyde, aux Pays-Bas».

Amar Lasfar, président de Musulmans de France, le 30 mars 2018 | Jacques Demarthon / AFP

Dans ce film retrouvé, il est question un moment des «cousins», les juifs, qui ont «soumis l’Occident, ses lois et ses richesses au service d’une cause existentielle pour eux, à savoir leur présence sur cette terre». En d’autres termes, les musulmans n’ont pas à avoir de complexes: si les juifs sont parvenus à ce résultat, ils n’ont aucune raison de ne pas y arriver, comprend-on.

«L’islam de France n’existait pas encore, minimise aujourd’hui Amar Lasfar. La vidéo de 1994 dure cinquante-cinq minutes. J’y dis mon refus de la violence et soutiens la voie de l’éducation, par laquelle les gens acquerront un esprit critique.»

Cette interprétation de propos tenus il y a plus de vingt ans peut paraître avantageuse. Elle s’inscrit à l’évidence dans un contexte désormais bien différent, celui des attentats et de leurs conséquences sur un fragile vivre-ensemble, qui réclame pondération et modération. «J’ai évolué, on a tous évolué», confie le président de Musulmans de France, qui admet à demi-mot la tonalité radicale de son discours d’alors.

C’était l’époque naissante de l’islam politique en Europe. Omero Marongiu-Perria s’en souvient parfaitement: il avait participé en 1993, un an avant la vidéo de Leyde, à un séminaire organisé par l’UOIF à Château-Chinon dans la Nièvre, là où l’organisation islamique avait et a toujours un centre de formation de cadres religieux.

«Nous étions les militants d’une cause, raconte-t-il. On nous avait enseigné la théorie des spots, lesquels doivent éclairer la vie du musulman de la naissance à la mort. Cela faisait référence à la choumouliya, la globalité, en lien avec un islam totalisant. Il s’agissait de recréer la société musulmane dans laquelle vont être plongés les musulmans.»

Arène politique délaissée

La 35e édition de la Rencontre annuelle des musulmans de France –qui ne représente pas tous les musulmans, peut-être pas même la majorité d’entre eux– s’est voulu rassurante dans un moment anxiogène; une minute de silence a été observée en mémoire du colonel Arnaud Beltrame et de Mireille Knoll.

Probablement est-ce aussi la raison pour laquelle la présence de personnes jugées «borderline», comme Omero Marongiu-Perria ou Ousmane Timera, n’était pas souhaitée: le doute déstabilise plus qu’il ne sécurise les fidèles.

Ceux-ci, au Bourget, ont surtout donné l’impression de vouloir oublier l’arène politique, lui préférant la grande halle accueillant la foire des commerçants et les œuvres de charité. Cette année, le nombre de femmes et de filles non voilées paraissait en baisse, alors qu’il atteignait quasiment la moitié des visiteuses les années précédentes. On avait l’impression d’un retour de dix ans en arrière, toutefois instruit des «événements» survenus dans l’intervalle.

Les stands consacrés à Jérusalem, avec des maquettes géantes représentant le dôme du Rocher et la mosquée Al-Aqsa, ont rencontré le succès habituel, dans le contexte de la répression israélienne sanglante des rassemblements palestiniens à Gaza. Aucun énervement à noter, cependant: il y avait une envie d’évasion des passions violentes.

Maquette de la mosquée Al-Aqsa, le 30 mars 2018 | Jacques Demarthon / AFP

Un stand proposait le «turban de Mennel», celui de la jeune chanteuse aux tweets conspirationnistes, qui s’en était excusée et dont le grand retour musical serait pour bientôt. On a subrepticement pu l'apercevoir, dans «The Voice», samedi soir, sans toutefois l’entendre, alors qu’elle avait remporté la «battle» l’opposant à deux concurrents. «Elle portait un turban pailleté argent et or, assure la responsable du stand. Je le sais, c’est moi qui l’ai fabriqué.»

Antoine Menusier

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