Monde

Il existe une façon de toucher la Russie (et Vladimir Poutine) là où ça fait mal

Temps de lecture : 8 min

Dans l'affaire de l'empoisonnement de Sergueï Skripal, ce n’est pas de déclarations tonitruantes mais de patience stratégique dont la Grande-Bretagne a besoin.

Vladimir Poutine en novembre 2017 | YURI KADOBNOV / POOL / AFP
Vladimir Poutine en novembre 2017 | YURI KADOBNOV / POOL / AFP

De nombreuses voix se sont élevées pour louer la Première ministre britannique Theresa May et la poigne de fer avec laquelle elle a réagi à la tentative d’assassinat sur Sergueï Skripal dans la ville britannique endormie de Salisbury. Ces compliments sont bien exagérés. Au contraire, les autorités britanniques ont réagi à la fois trop vite et trop violemment à l’attaque contre Skripal, un ancien officier des services de renseignements militaires russes, jugé en Russie coupable d’avoir agi comme agent double au profit de la Grande-Bretagne, avant d’être libéré en 2010 dans le cadre d’un échange d’espions qui incluait notamment la séduisante et brillante agente dormante russe Anna Chapman.

Sergueï Skripal en 2006, dans l'attente de son procès à Moscou. | Yuri Senatorov/ Kommersant Photo/ AFP

La volonté de May d'apparaître comme forte

May était secrétaire d’État à l’Intérieur en 2014 lorsqu’elle avait autorisé l’organisation d’une enquête sur l’assassinat en novembre 2006 à Londres de l’ancien agent du FSB Alexandre Litvinenko, après en avoir refusé l’autorisation les années précédentes. Devenue Première ministre, elle veut, de façon prévisible, montrer qu’elle défendra les intérêts supérieurs de la nation britannique. Il lui est vital d’être perçue comme forte, particulièrement à un moment où les unes des journaux décrient sa gestion des négociations du Brexit avec l’Union européenne. Il était certain que le parlement britannique souhaiterait des mesures sérieuses, car un espion échangé est censé ne pas pouvoir faire l’objet de représailles. Pire, la fille de Skripal ainsi qu’un agent de police local venu à leur secours ont été atteints sur le territoire britannique par un poison agissant chimiquement sur le système nerveux.

Mais de la même façon que réagir trop rapidement peut se retourner contre soi, il est également contreproductif de réagir trop lentement ou de façon trop conciliante. Il faut se souvenir que neuf longues années s’étaient écoulées entre le meurtre de Litvinenko et la conclusion de l’enquête, qui avait jugé responsables deux agents des renseignements russes, Andreï Logovoï et Dimitri Kovtun. L’enquête sur Litvinenko avait conclu au terme d’une procédure approfondie que le président russe Vladimir Poutine avait «probablement» donné l’ordre ayant mené à la mort horrible de l’ex-agent par empoisonnement au polonium-210 radioactif. J’ai participé à cette enquête en tant qu’expert et bien que j’ai admiré la minutie du juge Robert Owen, c’est dommage qu’il ne se soit pas senti autorisé à en dire plus sur la nature des preuves l’ayant poussé à faire remonter la piste jusqu’à Vladimir Poutine. Peut-être avait-il reçu du gouvernement britannique la consigne de ne pas en dire plus. Mystère.

Ce que nous savons en revanche, c’est que tous les gens s’étant exprimé sur l’affaire au nom de la Russie, y compris le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov, ont tourné en ridicule l’usage du mot «probablement», et plusieurs journaux moscovites d’ordinaire capables de critiquer Poutine se sont joints au concert de moqueries. La gestion politique de l’empoisonnement de Skripal a soumis le gouvernement britannique au même traitement de la part des dirigeants russes. Mais cette fois-ci, Downing Street a décidé d’accuser Poutine sans même prendre la peine de présenter des preuves de ses assertions.

Un atout abandonné aux mains du Kremlin

Parmi la population britannique, la méfiance envers les annonces gouvernementales est grande depuis les déclarations manipulatrices de Tony Blair ayant mené en 2003 à l’entrée de la Grande-Bretagne dans la guerre en Irak. Il sera peut-être bientôt prouvé que les accusations paniquées de May contre Poutine étaient fondées, mais il aurait été plus sage d’exposer des suspicions plausibles et de mettre en place une enquête qui susciteraient plus facilement la confiance au Royaume-Uni et à l’étranger. Après tout, s’adresser aux citoyens russes compte également si l’Ouest entend un jour s’attaquer à la popularité dont Poutine jouit aujourd’hui chez la plupart des Russes.

Pendant toute une semaine après l’attaque au poison de Salisbury, la première chaîne de télévision russe a diffusé des commentaires se moquant d’«Albion» pour ne pas s’être montrée capable de s’occuper de ses invités russes et qualifiant de russophobie officielle les accusations britanniques au sujet du long bras armé de la Russie. En plus de réclamer des preuves, la chaîne de télévision tout comme certains diplomates russes ont sous-entendu que l’attaque contre Skripal était un plan diabolique des services secrets britanniques pour susciter la haine de la Russie et perturber ses préparatifs pour la Coupe du monde de football 2018.

La plupart des Russes s’informent principalement par les chaînes de télévision de Moscou, qui s’alignent servilement sur la ligne du Kremlin. L’attribution sans preuves de la responsabilité de l’attaque à Poutine par la Première ministre britannique est en fait un atout abandonné aux mains du Kremlin. Cela vaut aussi pour le ministre des Affaires étrangères Boris Johnson, qui dit si volontiers la première chose qui lui passe par la tête qu’il est aujourd’hui coutumier des buts contre son camp. Johnson avait sous-entendu que l’équipe de football anglaise pourrait se retirer de la Coupe du monde avant de répéter le spectacle de son idiotie en comparant Poutine à Hitler, une question extrêmement sensible pour la plupart des Russes, qu’unit la fierté du rôle joué par l’Union soviétique dans la défaite du Troisième Reich.

Être malin et miser sur le long terme

Le gouvernement May commence à se remettre de ses fragiles débuts. Mais si autrefois le soutien de Washington et Bruxelles à une réponse diplomatique ferme de la Grande-Bretagne à la Russie aurait été garanti, le ressentiment européen suscité par le Brexit ainsi que l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis ne rendent plus cela automatique aujourd’hui. Trump a parfois montré une réticence certaine à critiquer le président russe, même lorsque différents acteurs de son administration mettaient en place des mesures allant à l’encontre des intérêts russes. Malgré cela, May a réussi à obtenir de Trump un certain soutien, et elle et Johnson ont finalement réussi à être entendus des chefs d’État européens. Ils ont également accueilli des inspecteurs de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques et ont même persuadé l’administration Trump et plusieurs États européens de procéder simultanément à l’expulsion de nombreux diplomates russes.

Que May et Johnson aient parlé plus librement aux dirigeants des États-Unis et de l’Union européenne qu’ils ne l’ont fait en public au sujet des preuves faisant remonter la piste de l’empoisonnement de Skripal jusqu’à Poutine reste un mystère. Ils feraient bien de le faire, même avec des précautions. Lorsque les autorités russes sèment la zizanie en proposant de collaborer à l’enquête, la réponse la plus efficace serait d’accepter, leur laisser un échantillon du poison, puis de soumettre la réponse du Kremlin à la même technique de moquerie ciblée que celle appliquée par les Russes aux annonces officielles britanniques. Il est vrai que cela comporte le risque de laisser Lavrov pontifier et Russia Today diffuser sa propagande, mais les démocraties occidentales devraient avoir plus confiance en leur propre résilience.

Theresa May et Boris Johnson au 10 Downing Street en juin 2017 | Leon Neal / Pool / AFP

La transparence politique est sur le long terme plus efficace que l’obstination dans le secret, les gens en ont marre des politiciens qui cherchent à préserver leur accès exclusif à des informations qui ne posent pourtant pas de danger pour la sécurité nationale. Les autorités russes se sont lancées dans le piratage systématique de processus politiques démocratiques. Elles se sont immiscées dans des élections, elles ont tué des Russes à l’étranger, mais pour des raisons pratiques et morales, les pays occidentaux ne peuvent répondre à ces agressions trop directement et le système politique russe dans son ensemble est invulnérable aux manipulations de l’étranger car son élite au pouvoir détermine à l’avance les élections d’importance majeure. Il existe en revanche d’autres domaines où la Grande-Bretagne, les États-Unis et l’Union européenne ont des moyens de pression. La seule façon de toucher la Russie là où ça fait mal est de montrer clairement à Poutine que l’intérêt de la Russie de maintenir ses relations avec l’Ouest est plus grand que l’intérêt de l’Ouest à en faire de même.

La Russie ne peut pas rester isolée

Une partie de l’élite dirigeante en Russie est déjà touchée par les sanctions économiques décidées suite à la loi Magnitski de 2012 ainsi que par les mesures mises en place après l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014. L’arrivée à la Maison-Blanche d’un nouveau président plus favorable à la Russie n’a même pas suffi à empêcher de nouvelles sanctions. Les deux chambres du Congrès états-unien voient avec suspicion toute tentative de compromis avec Moscou. De plus, les entreprises russes actives dans des secteurs économiques stratégiques ont été empêchées de lever de fonds auprès de banques situées aux États-Unis ou chez leurs alliés. Poutine lui-même a admis en serrant les dents que son pays doit être intégré dans l’économie mondiale et parvenir à attirer des investissements directs étrangers. Si la Russie veut rester une grande puissance, elle doit devenir une «puissance technologique» sérieuse également, et les dirigeants russes le savent.

En envahissant la Crimée, une portion de territoire très réduite rapportée à l’immense étendue de la Fédération de Russie, Poutine s’est privé de plus que de la seule possibilité de bénéficier de l’apport de capitaux occidentaux. L’appropriation territoriale de la Crimée a empêché la Russie de se poser en puissance d’équilibre entre les États-Unis et la Chine. À présent, c’est Beijing qui dirige la manœuvre lorsqu’elle négocie avec Moscou. Le président Xi Jinping met vigoureusement en œuvre les ambitions chinoises et la vaste initiative Ceinture et Route conçue pour connecter directement la Chine à l’Europe passera par les États post-soviétiques d’Asie centrale que la Russie considère comme son «étranger proche». Il est vrai que Poutine et Xi ont soutenu l’organisation d’exercices militaires conjoints, mais la coopération économique n’est pas à la mesure des attentes russes et la Chine place toujours au premier rang l’intérêt national chinois.

Lorsque les feux d’artifice diplomatiques actuels auront fini de briller, la Russie devra recommencer à parler amicalement aux États-Unis et à l’Europe. Dans l’état actuel des choses, Poutine semble très confiant dans la voie singulière qu’il a tracée pour la Russie, mais d’autres au Kremlin n’apprécient guère ses provocations incessantes envers les opinions publiques occidentales.

Le déclin de la croissance économique russe est une chose que les dirigeants russes devront bien un jour enrayer par des mesures autres que l’accaparement de territoires appartenant à des pays issus de l’Union soviétique. Le fait que la Grande-Bretagne ait réussi à persuader ses alliés les plus proches d’expulser des diplomates russes par solidarité avec sa propre colère n’est pas un témoignage que sa réponse ait été adéquate. La plupart des autres pays du monde doivent encore être convaincus de la pertinence de la position de May, et cet objectif sera bien plus sûrement atteint si la Grande-Bretagne présente des preuves aussi complètes que la raison d’État l’autorise et témoigne de la patience et de la fermeté que cette situation exigera, plutôt que si elle persiste à dénoncer le méchant Poutine à chaque fois que l’opportunité se présente. Il est temps de penser sur le long terme.

Robert Service Professeur émérite d'histoire russe

Newsletters

Aux États-Unis, les millennials divorcent moins que les baby boomers

Aux États-Unis, les millennials divorcent moins que les baby boomers

Entre 2008 et 2016, le taux de divorce américain a diminué de 18%.

Le juge Kavanaugh tente de se défendre en disant qu'il était vierge au lycée

Le juge Kavanaugh tente de se défendre en disant qu'il était vierge au lycée

Accusé d’agression sexuelle, le candidat à la Cour Suprême raconte sur Fox News qu’il a perdu sa virginité sur le tard.

Aux États-Unis, les overdoses font baisser les temps d'attente pour dons d'organe

Aux États-Unis, les overdoses font baisser les temps d'attente pour dons d'organe

Les listes de demandes d’organes raccourcissent, mais ce n'est pas une bonne nouvelle.

Newsletters