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Derrière l'accueil des Juifs séfarades en Israël, une discrimination d'État

Temps de lecture : 8 min

L'ouverture d'archives révèle au grand jour l'existence, dans les années 1950 et 1960, d'un plan officiel des autorités israéliennes pour contrôler l'installation des Juifs d'Afrique du Nord.

Dans le désert du Néguev, où les Juifs séfarades ont été contraints de s'installer | Capture écran issue de «Salah, voici la Terre d’Israël» via YouTube
Dans le désert du Néguev, où les Juifs séfarades ont été contraints de s'installer | Capture écran issue de «Salah, voici la Terre d’Israël» via YouTube

Il aura fallu soixante-dix ans pour qu'en Israël, les archives s’ouvrent et les langues se délient. Des faits, racontés par les protagonistes mais souvent démentis par les autorités, sont devenus une réalité douloureuse de l’histoire de l’immigration juive en Israël dans les années 1950-1960.

À la création de l’État d’Israël, sur injonction des dirigeants sionistes historiques –et notamment du premier d’entre eux, David Ben Gourion, le pays imposa une discrimination officielle à l’égard des Juifs originaires d’Afrique du Nord.

Création d'un sous-prolétariat juif

Selon les leaders de l’époque, il s’agissait d’une nécessité impérieuse, face à la situation critique que traversait le pays en création. Sur le plan démographique et pour des raisons sécuritaires, il fallait peupler le désert du Néguev, face à Gaza. Sur le plan économique, des industries devaient être créées pour occuper des immigrants venus du monde entier.

Mais les mesures prises à haut niveau ne furent appliquées qu’aux seuls originaires d’Afrique du Nord; deux générations de Séfarades ont été sacrifiées dans l’intérêt unique des Juifs de l’Est, les Ashkénazes.

Un début de scandale a suivi la diffusion de la série documentaire Salah, voici la Terre d’Israël, réalisée par David Dhéri, Ruth Yuval et Doron Glazer, qui a révélé des décisions gouvernementales incroyables.

Tout a commencé dans les années 1950 dans les villes du sud du Maroc et de la Tunisie, où de nombreux Juifs, très peu touchés par le modernisme importé par le colonialisme, vivaient dans des conditions misérables. Certains dirigeants israéliens avaient alors un raisonnement étonnant: «Les Juifs de certains villages s’habillaient comme les Arabes, parlaient leur langue, mangeaient comme eux. Ils étaient donc des ennemis, comme les Arabes».

Il est vrai que rien ne distinguait les Juifs des autochtones arabes; on pouvait donc les traiter différemment des Européens, «plus civilisés». Mais au Maroc, ils avaient leur travail, leurs habitudes et leurs traditions religieuses, dans un pays qui les tolérait. Alors Israël, qui avait besoin de populations pour consolider le pays, n’hésita pas à créer un sous-prolétariat juif.

Israël, qui comptait en 1950 1,3 million d’habitants, lorgnait sur les 200.000 Juifs du sud du Maroc, jugés peu exigeants. Des membres de l’Agence juive, organisme d’État, ont été envoyés pour faire venir ces Juifs, afin de réaliser la prophétie lue chaque année à Pessa'h (Pâque juive), «l’an prochain à Jérusalem». C’était le rêve de tous ceux qui attendent le Messie, mais en particulier celui des Marocains.

Envoyés dans le désert du Néguev

Les délégués israéliens furent aidés dans leur propagande par les pogroms d’origine arabe en Afrique du nord. Le 5 août 1934, un pogrom exécuté par une foule musulmane fanatisée déferla sur le quartier juif de Constantine (Algérie), chef-lieu d’un département français du même nom. Pendant toute une journée, la foule avait égorgé et pillé impunément, faisant vingt-sept morts –dont vingt-cinq citoyens français juifs.

Le pogrom de Tripoli (Libye) en 1945 fut le plus violent massacre de Juifs en Afrique: entre les 5 et 7 novembre, plus de 140 Juifs ont été tués.

Une série de pogroms eut également lieu les 7 et 8 juin 1948, au lendemain de la création de l’État d’Israël, dans les villes d'Oujda et de Jerada, au nord-est du Maroc, faisant quarante-deux victimes juives.

Ces attaques contre les Juifs ont facilité le travail des délégués de l’Agence juive, qui ont exploité la peur pour pousser les Juifs du Maroc à émigrer.

Des bateaux d’immigrants ont accosté au port de Haïfa, déversant des dizaines de milliers de candidats désireux de réaliser le rêve sioniste. Mais ils ignoraient le protocole défini en secret par les autorités: les immigrants –femmes, enfants et vieillards– qui s’attendaient à rejoindre Jérusalem, ou à la rigueur Tel-Aviv, ont été entassés dans des camions pour parcourir des centaines de kilomètres jusqu’au désert du Néguev, dans ce qui allait devenir les villes de Yeruham, Netivot, Dimona ou Kyriat Chemona.

Yeruham était à l'origine un camp de transit pour les nombreux Roumains arrivés en 1951, qui se sont installés quelques années après dans les grandes villes du centre pour être remplacés par les Juifs du Maroc, envoyés dans cette zone-frontière pour assurer la sécurité du sud du pays.

Les immigrants étaient transportés en pleine nuit pour éviter la contestation, mais face au désert dans lequel on voulait les parquer, beaucoup ont refusé de descendre des camions, arguant qu’on les avait amenés dans «un camp de la mort».

Ils n’avaient malheureusement pas le choix, sauf à être jetés à terre avec leurs baluchons; ils avaient découvert trop tard qu’on les avait bernés. Au lieu de Jérusalem, ils avaient été envoyés «au bout du monde, à droite». Leurs passeports, souvent un simple laissez-passer de voyage, leur furent confisqués pour empêcher tout retour au pays d’origine.

Orientation imposée

Le protocole d’intégration des Juifs du Maroc avait été conçu par des bureaucrates israéliens agissant sur ordre de David Ben Gourion, qui avait déclaré en 1949: «Nous avons conquis des territoires, mais ils n'ont pas, sans colonies, de valeur décisive; telle est la conquête véritable! L'avenir de l'État dépend de l'immigration».

Le chef de département de l'Agence juive, Giora Yoseftal, avait consciemment créé ce camp de transit comme «une cité dans le Néguev, un désert, une région désolée qui offre un passage aux infiltrés et bandits de la Bande de Gaza vers la Jordanie». Les archives le désignent aujourd’hui comme le concepteur principal du plan d’intégration des nouveaux venus, qui durent se contenter de tentes militaires ou au mieux de baraques de bois sans confort minimum.

Israël avait importé de la main-d’œuvre en feignant d’ignorer que ces Juifs bénéficiaient au Maroc de l’école française de la République, qui permettait au plus grand nombre d’évoluer dans l’échelle sociale.

L’objectif était de maintenir un sous-prolétariat aux ordres des Ashkénazes, les Juifs de l’Est de l’Europe. Une école primaire avait certes été installée à Yeruham, mais tous les jeunes sans exception n’avaient qu’une seule orientation imposée, quelles que soient leurs prédispositions: l’école professionnelle, qui formait des ouvriers, ou l’école agricole, pour les futurs travailleurs des champs.

Globalement, ces Marocains n’avaient pour avenir que le travail manuel, dans des usines de textiles ou de fabrication de bouteilles. Volontairement, aucun lycée n’avait été prévu: les études devaient s’arrêter au primaire. Tels furent les ordres de la nomenklatura ashkénaze, qui s’estimait en droit de choisir les immigrants privilégiés pouvant disposer des logements et des emplois. Les Marocains ne faisaient pas partie de leur liste.

À l’époque, l’unique syndicat, la Histadrout, faisait la pluie et le beau temps. Aucun contestataire ne pouvait quitter Yeruham sans se retrouver banni, boycotté par tous les employeurs sur ordre du syndicat.

Polonais favorisés, Marocains «arriérés»

Les Juifs du Maroc ont subi une véritable discrimination, par opposition aux immigrés juifs de Pologne, arrivés en Israël dans les années 1956-1959.

En octobre 1956, le Comité central du Parti ouvrier unifié polonais (POUP) nomma Wladislaw Gomulka au poste de Premier secrétaire. S'ouvrait une période de dégel, bientôt suivie d’une recrudescence du climat antisémite dans la société. Les nouvelles autorités ont alors assoupli les procédures d’émigration pour les citoyens polonais d’origine juive, qui furent autorisés à partir en Israël contre des fonds américains.

En Israël, les Juifs polonais reçurent un traitement de faveur, en étant autorisés à s’installer au centre du pays et non dans le désert du Néguev, que ce soit à Holon, à Ra’anana, à Bat Yam ou bien à Tel-Aviv –où une partie d’entre eux a d’ailleurs été à l’origine de la création du quartier aujourd'hui huppé de Ramat Aviv, au nord de la ville, appelé non sans humour «Gomulkowo».

Les dirigeants juifs de l’époque se justifièrent en affirmant que les Marocains étaient «arriérés», au même titre que les Arabes. Leur erreur, volontaire, fut de ne donner aucune chance à la nouvelle génération, qui pouvait pourtant s’émanciper grâce à des études.

Les «arriérés» restèrent des années dans des baraques de bois couvertes de tôle ondulée, attendant qu’un «immigrant privilégié meurt, pour récupérer son appartement». Ils n’avaient le droit de vivre que «dans une prison entourée d’arbres», comme l’expliquait une jeune dans le reportage.

Tout a été planifié, écrit et enregistré sur des documents officiels, dactylographiés par les fonctionnaires scrupuleux de l’État. Ils avaient reçu des ordres d’en haut et, en bons «élèves soviétiques», ils les ont appliqués à la lettre. L’ouverture des archives a permis de connaître par le détail les mesures discriminatoires à l’égard des 200.000 premiers immigrants résignés du Maroc.

Mémoire d'un avenir sacrifié

Contrairement à leurs parents, de jeunes Marocains ont tenté de se révolter en 1971 à travers le mouvement israélien des Blacks Panthers, créé par Saadia Marciano et Reuven Abergel, mais ils étaient mal structurés.

Leurs manifestations de rue ont été réprimées avec violence par la police. Une bonne propagande les avait assimilés à des délinquants, alors qu’ils contestaient légitimement la discrimination dont ils étaient l’objet. Les forces de l'ordre avait réussi à les infiltrer, pour emprisonner les jeunes dirigeants, et le mouvement s’essouffla, en l'absence d'écho parmi la classe politique.

L’un des jeunes, Charlie Biton, fut accueilli par le parti communiste Hadash, qui lui offrit un poste de député sans envergure. Le parti, à majorité arabe, était déconsidéré par la population juive –ce qui aggrava son cas.

Cette discrimination à l’égard des Orientaux dura des décennies, et persiste encore aujourd’hui dans certains secteurs du pays –sauf à l’armée. Menahem Begin, le leader nationaliste du Likoud avait compris le problème: il s’appuya en 1977 sur cette communauté pour ravir le pouvoir aux travaillistes. Depuis, de nombreux Marocains eurent les honneurs du pouvoir, tel l’ancien maçon David Lévy –devenu à plusieurs reprises ministre des Affaires étrangères– et Gadi Eizenkot –actuel chef d’état-major de Tsahal.

Les épisodes des années 1950 restent malgré tout gravés dans les mémoires de ceux qui ne pardonneront jamais aux élites ashkénazes d’avoir sacrifié l’avenir de leurs parents et grands-parents.

Les archives, soustraites à la population durant soixante-dix ans, ravivent des souvenirs. De nombreux protagonistes, encore vivants, témoignent dans le documentaire Salah, voici la Terre d’Israël. Certains n’hésitent pas à faire un parallèle entre les Juifs du Maroc de l’époque et les Palestiniens d’aujourd’hui. C’est en ce sens que l’Histoire bégaie parfois.

Jacques Benillouche Journaliste

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