Politique

Nicolas Sarkozy, héros de la droite, devient-il son boulet?

Temps de lecture : 6 min

Mis en examen, renvoyé devant le tribunal correctionnel, cité dans des "affaires", l'ancien président est dans le collimateur de la justice. Longtemps atout de la droite, toujours adulé chez Les Républicains, est-il une bombe à retardement?

Nicolas Sarkozy, en mai 2016. | Jeff Pachoud  / AFP
Nicolas Sarkozy, en mai 2016. | Jeff Pachoud / AFP

De deux choses l'une. Ou bien les magistrats ont des biscuits, comme dit le langage populaire, ou bien ils n'en ont pas. Dans un cas, c'est mauvais pour la personne suspectée, dans l'autre, c'est plutôt bon.

Les juges d'instruction qui, au terme de sa garde à vue, ont mis en examen Nicolas Sarkozy, le 21 mars, sur les chefs de «financement illicite de campagne électorale», «corruption passive» et «recel de détournement de fonds publics libyens» estimaient qu'ils en avaient suffisamment, des biscuits! Et que penser de son renvoi, huit jours plus tard, devant le tribunal correctionnel dans l'affaire dite des écoutes? Lui-même, son avocat, Thierry Herzog, et un magistrat, Gilbert Azibert, sont poursuivis pour des soupçons de «corruption» et de «trafic d'influence» à la Cour de cassation.

Dans la première procédure, l'ancien président de la République nie, en bloc, les faits qui lui sont reprochés et ses avocats ont fait savoir qu'ils feraient appel des mesures du contrôle judiciaire qui a accompagné sa nouvelle mise en examen. Dans la seconde, ses avocats font valoir qu'un appel –un recours en nullité– avait été déposé préalablement contre cette procédure avant le renvoi devant le tribunal qui vient d'intervenir: il sera examiné par la chambre de l’instruction de la cour d’appel de Paris, le 25 juin. La situation est cocasse.

S'agissant du dossier libyen, c'est la campagne présidentielle de 2007 en l'espèce, si on peut dire, qui est au coeur de cette affaire, vieille maintenant de onze ans. Mais elle n'est apparue dans les radars qu'en 2012, à la suite d'un renversement d'alliance à l'endroit du colonel Kadhafi.

Du "Guide de la révolution libyenne" à "Paul Bismuth"

Après la lune de miel qui avait conduit le président fraîchement élu à recevoir le «Guide de la révolution libyenne», en grandes pompes, à Paris, pour une visite d'État, en décembre 2007, le président avait pris fait et cause pour ses opposants, quatre ans plus tard. L'année suivante, en mars, Médiapart lâchait une bombe, en affirmant :«Kadhafi aurait financé Sarkozy», en 2007. A dire vrai, l'ensemble de la presse était restée assez dubitative devant cette révélation.

Mouammar Kadhafi et Nicolas Sarkozy à l'Élysée, le 10 décembre 2007. | Patrick Herttzog / Pool / AFP

Depuis, le site a alimenté un abondant dossier, multipliant les pièces à charge, pendant cinq années, contre l'entourage de l'ancien président de la République et l'intéressé lui-même. Jusqu'à cette accélération subite, en mars 2018, avec l'audition en garde à vue de Sarkozy, puis sa mise en examen. Fidèle à lui-même, l'ancien chef de l'État se bat pied à pied, quitte à noyer le poisson ou à tordre volontairement les faits. Le Figaro a publié l'intégralité de «plaidoirie» en défense devant les juges.

Le dossier des écoutes, lui, est un peu, comment dire, une affaire par raccroc. Alors que le portable de Sarkozy est l'objet d'une «bretelle téléphonique» judiciaire dans le cadre des soupçons de financement libyen de sa campagne 2007, justement, les enquêteurs découvrent au moins deux choses. Un, il converse avec son avocat avec un autre téléphone que celui qui est écouté, acheté sous le faux nom de Paul Bismuth; deux, il essaierait d'obtenir via un magistrat, Guy Azibert, avocat général près la Cour de cassation, des informations concernant la restitution de ses agendas saisis dans un autre dossier, l'affaire Bettencourt. Celle-ci s'est achevée par un non-lieu en 2013.

La fameuse colonne vertébrale du peuple de droite

En l'état, l'ex-président est mis en examen dans une affaire (financement de sa campagne 2007), il est renvoyé en correctionnelle dans deux autres (Bygmalion et les écoutes pour lesquelles la chambre de l'instruction examinera ses appels, respectivement le 16 mai et le 26 juin) et son nom apparaît dans plusieurs autres dossiers: le journal Les Échos a d'ailleurs recensé «ces affaires qui empoisonnent» sa vie. Les spécialistes de la chose judiciaire disent que ça peu durer plusieurs années encore.

Une question vient inévitablement à l'esprit. Celui qui a été un incontestable atout pour la droite depuis le début des années 1990 peut-il devenir un handicap à la fin des années 2010? Successivement chabaniste –il milite pour Jacques Chaban-Delmas à l'élection présidentielle de 1974, chiraquien à l'aube des années 1980, puis balladurien anti-chiraquien forcené, à l'entrée des année 1990, ce qu'il a payé d'une traversée du désert après 1995 et ses premières fonctions ministérielles, Sarkozy donne naissance au sarkozysme au début des années 2000.

Doté d'une énergie d'acier et d'une plasticité en mousse, Sarkozy est un modèle pour le peuple de droite, une sorte de colonne vertébrale. Il fait l'objet d'une adulation aveugle, presque irrationnelle, de la part de ses partisans, et d'une détestation sans borne, presque aussi irrationnelle, de la part de ses adversaires. Dans un livre qui vient de paraître (Chaos, Histoires secrètes de la guerre des droites, éditions Michel Lafon), Frédéric Lefebvre, qui fut un de ses ministres et un porte-flingue du sarkozysme, rationalise parfaitement l'une et l'autre de ces deux attitudes.

Aveugle, il a fini par ouvrir les yeux, à bien comprendre son parcours. «La réussite de Nicolas Sarkozy je le vivais comme la mienne. Par procuration. Mais ça, je ne me le suis avoué que très tard. Lorsque tout s'est arrêté», écrit Lefebvre, en introduction de son ouvrage. La fameuse colonne vertébrale du peuple de droite. Ce pivot autour duquel tout s'articule pour faire fonctionner une belle mécanique bien huilée. Quand la colonne tient, tout roule, la droite s'identifie à son héros triomphant. Mais si elle se détraque, tout risque de s'effondrer.

Capacité de résistance proportionnelle au magnétisme

Pour ce peuple de droite, «Sarkozy est une star de cinéma, il a une vie romanesque, il fait partie de son histoire», résume Lefebvre. D'autant qu'il lui paraît insubmersible. Qui d'autre que lui pouvait survivre à l'humiliation subie lors de la primaire de la droite, à la fin 2016, qui le vit arriver troisième (20,6%), derrière François Fillon (44,1%), considéré comme un «collaborateur» quand il était son premier ministre, et Alain Juppé (28,6%) qu'il n'a cessé de flinguer pendant des années? Personne probablement!

Car il a la politique chevillée au corps. Autant nombre d'observateurs le soupçonnaient de s'accrocher à l'Élysée en 2012 et de vouloir y revenir en 2017 pour bénéficier d'une immunité qui l'aurait mis à l'abri des ennuis judiciaires, autant son acharnement à rester dans les coulisses de la scène politique, malgré toutes ses dénégations, apparaît comme une volonté de demeurer le Deus ex machina de la droite, donc d'être en quelque sorte un intouchable. Abandonner cette position, c'est risquer de tomber dans l'anonymat, de ne plus avoir de protection, au sens sicilien du terme.

Sa capacité de résistance est proportionnelle au magnétisme qu'il exerce sur les sympathisants du parti Les Républicains (LR). À preuve le dernier sondage de l'institut Harris interactive qui lui donne une cote de confiance de 71% dans ce segment de l'opinion et le place ainsi toujours comme leader des responsables de la droite pour les sympathisants LR. Loin devant le patron de la formation, Laurent Wauquiez, qui pointe à 47% seulement, derrière Juppé (56%) et François Baroin (54%).

Harris Interactive

Mais voilà, il y a la question des biscuits que détiennent les juges d'instruction et la justice. Sarkozy, qui bénéficie de la présomption d'innocence, a beau dénoncer «l'enfer de la calomnie» dont même la presse étrangère se fait l'écho pour mieux détailler les soupçons qui pèsent sur lui, la menace d'un retour de bâton est puissante. Lui compte évidemment être blanchi pour faire tonner sa vengeance qu'il espère faire avaler froide à ses détracteurs. A l'extérieur et à l'intérieur de son parti. Le risque est évidemment que le blanchiment se fasse attendre et que la noirceur s'abatte sur le prévenu. Dans cette hypothèse, les sentiments des fidèles pourraient sérieusement vaciller. Dans le reste de l'opinion, il ne se fait guère d'illusions, la bataille est perdue depuis un bon moment.

Harris Interactive

Les mois qui viennent sont cruciaux pour celui qui avait fait rêver la droite. Tout donne à penser qu'il tente d'échapper à son destin alors qu'il est encerclé par la justice. Sa fuite en avant est la phase ultime d'une partie de poker interminable qu'il joue depuis une dizaine d'années. Les premières levées lui ont été favorables mais la distribution des cartes a changé le cours du jeu. Longtemps Sarkozy a été un atout pour son camp car il en avait dans la main, des atouts. Mais les atouts, c'est comme les biscuits. Quand on en a plus, on devient un handicap. L'épilogue approche inexorablement.

Olivier Biffaud Journaliste

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