Culture

Avec «Don’t Worry He Won’t Get Far on Foot», Gus Van Sant fonce droit vers le grand cinéma

Temps de lecture : 3 min

Le film s'inspire de la biographie d'un dessinateur ayant surmonté de terribles épreuves et déclenche une explosion d'énergie, grâce à la vigueur et à la liberté de sa mise en scène.

John (Joaquin Phoenix) et Donnie (Jonah Hill). | ©Metropolitan Filmexport
John (Joaquin Phoenix) et Donnie (Jonah Hill). | ©Metropolitan Filmexport

Ne vous inquiétez pas, donc. Au début, on voit ceci, et puis cela, et encore autre chose. Pas terrible, mais ça va venir.

On voit un type assez antipathique qui fonce dans les rues d’une banlieue américaine proprette en fauteuil roulant. On voit des réunions d’alcooliques anonymes. On voit le même type, avant, qui se biture éperdument. Son copain ivrogne aussi. L’Amérique provinciale classe moyenne, hideuse et satisfaite d’elle-même.

Bande annonce du film. | ©Metropolitan Filmexport

On perçoit que le personnage central du film a existé, qu’il est (un peu) célèbre. Il s’appelle John Callahan.

Pas la peine de savoir que ledit Callahan est devenu au début des années 1980 un cartoonist renommé, publiant ses dessins d’humour caustique dans de prestigieux médias, après avoir traversé les événements montrés par le film –alcool, accident grave, paralysie, réhabilitation, rencontre avec un gourou farfelu, histoire d'amour et succès paradoxal, avant le retour de la tragédie (le sida).

Parce que Gus Van Sant

Franchement, en principe, on devrait s’en ficher de cette affaire. Mais pas du tout. Parce que Gus Van Sant.

C'est-à-dire, ici, parce qu’une confiance absolue d'un cinéaste dans les ressources du jeu d’acteur, dans l’expressivité du mouvement, dans les effets des changements de tonalités. Parti pour aligner des situations conventionnelles, vues cent fois dans des films (surtout américains), Van Sant s’invente une place de conteur-filmeur tout à fait singulière.

Il ne déplace pas les règles du jeu comme il l’avait fait pour Elephant, ce qui lui a valu une très légitime Palme d’or. Il n’en invente pas de nouvelles comme dans Gerry. Il n’entre pas dans une connivence intime avec ses protagonistes comme dans Paranoid Park. Il ne transforme pas un épisode réel concernant une célébrité en conte métaphysique comme dans Last Days ni en manifeste comme dans Harvey Milk.

Non, il se «contente» d’accompagner au plus près la multitude de trajectoires qui sont la matière de ce récit, de parier sur la possible composition de niveaux et d’enjeux différents, avec l’idée d’une somme –très– supérieure aux éléments qui la composent.

Le film pourrait souffrir de courir trop de directions à la fois, de mélanger des enjeux qui n’ont pas grand-chose en commun, d’en rajouter sur l’humour noir, le sentiment, la provocation, la reconstitution d’époque, les métaphores. Affaire de rythme et d’harmoniques –et de dissonances, musicales et autres.

Callahan à fond de train sur son fauteuil, au risque de la chute. | ©Metropolitan Filmexport.

Il faut un exceptionnel sens de la composition pour faire exister tout cela, avec le renfort de comédiens à la pointe de leur talent –Joaquin Phoenix, Jonah Hill, Jack Black et Rooney Mara (aparté: retrouver à une semaine d’écart, sur les écrans français, Phoenix et Mara figés dans les bondieuseries hollywoodiennes de Marie Madeleine et ici palpitants de vitalité incertaine est particulièrement impressionnant).

Don’t Worry n’est pas le biopic de Callahan, personnage occasionnellement marginalisé par l’envahissant, agaçant et subtil Donnie, le riche dandy qui anime le groupe d’alcoolos sur le chemin du sevrage et des retrouvailles avec la vie avec des méthodes parfois inattendues. Pas non plus «un formidable hymne à la vie malgré tout bla bla bla…». Non. Ça pique pas mal, ça dérape, ça se contredit aussi.

Un feu d'artifice

Cette composition n’a rien d’une délicate marqueterie où chaque élément finirait par trouver sa juste place. Elle ressemble davantage à un feu d’artifice, un jaillissement lumineux et hétérogène.

Gus Van Sant a montré dans le passé qu’il pouvait aller très loin dans le cinéma méditatif (Gerry), stylisé (Elephant), marginal (My Own Private Idaho, Even Cowgirls Get the Blues), expérimental (Psycho) aussi bien que dans les récits plus classiquement composés (Prête à tout, Will Hunting, À la rencontre de Forrester). Don’t Worry He Won’t Get Far on Foot met en évidence, entre émotion, rire et angoisse, une autre facette de l’impressionnante versatilité stylistique du cinéaste de Portland.

Lui qui a si souvent filmé des surfeurs urbains invente ici une mise en scène surfant sur les énergies composites qui traversent en tous sens l’existence tumultueuse de John Callahan, et alimentent les dessins très politiquement incorrects qui feront sa célébrité.

Une vie nullement exemplaire, mais qui, d’être aussi bien filmée, devient une proposition où, au-delà des singularités du personnage, du contexte, de l'époque, chacun peut se mettre en relation avec ce qui le mobilise –et ce qui l’immobilise.

«À pied», c’est-à-dire en cheminant selon les chemins balisés de la fiction et de la narration, le film non plus ne serait pas allé très loin. Lancé à fonds les manettes et propulsé par une volonté d’aller de l’avant qui est à la fois affirmation vitale et véritable prise de risque, DWHWGFOF devient une très belle expérience.

Don't Worry He Won't Get Far on Foot

de Gus Van Sant avec Joaquin Phoenix, Jonah Hill, Rooney Mara, Jack Black.

Durée: 1h54. Sortie le 4 avril 2018

Séances

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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