Tech & internet / Économie

Quand même Trump n'en peut plus d'Amazon

Temps de lecture : 6 min

Il ne se passe pratiquement pas un jour sans que l'on apprenne une nouvelle initiative du groupe. Les gouvernements s'inquiètent et le marché s'interroge sur la conduite à tenir.

Jeff Bezos,fondateur et PDG d'Amazon, le 18 mai 2016, à Washington.| Alex Wong / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP
Jeff Bezos,fondateur et PDG d'Amazon, le 18 mai 2016, à Washington.| Alex Wong / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Le 26 mars, Amazon et Monoprix (groupe Casino) annoncent que les clients du service Amazon Prime Now vont pouvoir se faire livrer en express des milliers de produits alimentaires Monoprix à Paris et dans sa proche banlieue dès cette année. Aussitôt, les commentaires fusent. La plupart des obervateurs s'accordent à penser que c'est une bonne opération pour Amazon, qui cherche depuis longtemps à entrer sur le marché de la distribution alimentaire en région parisienne –mais expriment beaucoup de doutes en ce qui concerne Monoprix.

Certes, cet accord renforce la position de Casino à un moment où d'autres groupes de grande distribution, Leclerc en tête, s'apprêtent à venir contester l'hégémonie qu'il a acquise avec ses enseignes Monoprix, Naturalia et Franprix.

Après avoir passé un acccord avec le britannique Ocado pour les livraisons le lendemain de la commande, il se prépare ainsi à occuper le terrain pour les livraisons le jour même. Ce n'est pas un hasard si cette annonce a été faite au moment où Leclerc lançait son service de livraison à domicile dans le nord de Paris.

Les uns remarquent que Leclerc et la coopérative U, qui ont aussi été en discussion avec Amazon, ont refusé de s'engager avec le groupe américain parce qu'il était trop gourmand: on a parlé d'une commission de 8% sur le montant des achats. D'autres estiment qu'Amazon va profiter de la capacité du groupe Casino à négocier les prix d'achat les plus bas pour occuper le terrain et que c'est lui qui sera le gagnant parce qu'il aura accès à toutes les données apportées par les consommateurs sur son site, permettant ainsi au groupe de confiquer la relation client avec le distributeur. La preuve des risques qu'il y aurait à s'associer avec Amazon serait fournie par la chute de Toys "R"Us: la chaîne de magasins de jouets va fermer tous ses établissements aux États-Unis... tandis que le site de vente en ligne a pris la première place sur le marché.

Il est souvent dangereux de pactiser avec plus puissant que soi

Ces arguments l'ont emporté dans un premier temps à la Bourse de Paris: le lundi 26 mars, jour de cette annonce, le titre a reculé de 1,29%. Mais il s'est redressé très vite et, au total, il a regagné près de 6% au cours des trois jours suivants.

Plusieurs remarques doivent être faites. Si Jeff Bezos, président et fondateur d'Amazon, a fait la preuve de son talent d'entrepreneur, Jean-Charles Naouri, président de Casino, n'a rien oublié de ses études de mathématiques: on peut lui faire confiance pour calculer si un contrat est équilibré ou non. On ne sait d'ailleurs rien de ce que ce contrat contient exactement: ni sur la rémunération accordée à Amazon, ni sur les clauses de révision qui pourraient éventuellement jouer. Comme Jeff Bezos, Jean-Charles Naouri ne laisse filtrer que les informations imposées par les textes ou utiles à sa communication. Il faut noter également que le groupe Casino ne se met pas pieds et poings liés entre les mains d'Amazon en ce qui concerne la vente en ligne: non seulement il dispose déjà d'une solide expérience en ce domaine, mais il continuera à se développer sur ce créneau seul ou avec d'autres partenaires. La référence à Toys"R"Us n'est donc pas forcément pertinente.

Michel-Edouard Leclerc (Leclerc) discute avec Jean-Charles Naouri (Casino), en 2010. | AFP PHOTO / POOL / PHILIPPE WOJAZER

Cela dit, il est vrai qu'il est souvent dangereux de pactiser avec plus puissant que soi. Il peut être plus judicieux de relever le défi, comme se propose de le faire Michel-Edouard Leclerc, de se donner du temps –trois ans– pour réussir son implantation à Paris, à la fois par ses magasins et les livraisons à domicile. C'est aussi ce que tente de faire, aux États-Unis, le groupe Walmart, encore numéro un mondial de la distribution, qui a annoncé le 14 mars son intention d'assurer la livraison à domicile de produits alimentaires dans plus de cent métropoles américaines d'ici à la fin de l'année contre six actuellement.

La santé en état d'alerte aux États-Unis

Ces grandes manoeuvres sont révélatrices d'un changement d'état d'esprit: depuis que la librairie en ligne Amazon a entrepris d'élargir son activité à tous les produits de consommation, ses concurrents n'attendent plus qu'il soit trop tard pour réagir. La bataille qui s'engage en ce moment dans la livraison à domicile de produits alimentaires de part et d'autre de l'Atlantique n'en est pas la seule illustration.

Aux États-Unis, on assiste depuis quelques mois à une frénésie de rapprochements dans le secteur de la santé pour agir préventivement contre Amazon qui n'a encore pourtant avancé que quelques pions sur ce terrain –mais assez pour déclencher l'alerte générale. Amazon vend déjà des médicaments en libre accès, mais son ambition est d'entrer sur le marché de la vente sur ordonnance. Une première expérience est en cours au Japon, avec le concours de deux chaînes locales de pharmacies.

Aux États-Unis, une telle introduction doit être méticuleusement préparée, car le système est particulièrement complexe, avec ses programmes fédéraux, ses mesures prises au niveau des États et des municipalités, ses assurances privées qui ont créé leurs propres réseaux de soins –les HMO (Health Maintenance Organization)– ses pharmacies indépendantes, de moins en moins nombreuses, et celles qui appatiennent à des chaînes.

Le prix des médicaments est libre, avec des rabais obligatoires dans le cadre des programmes d'assurance publics et négociés dans le cadre des assurances privées. Ces rabais sont obtenus par des gestionnaires de prestations pharmaceutiques, les PBM (Pharmacy benefit managers), qui offrent leurs services aux employeurs, aux compagnies d'assurance et aux organismes gouvernementaux. Dans ce système complexe, malgré les négociations de rabais, les prix restent élevés et il ne fait pas de doute que l'arrivée d'Amazon pourrait remettre en cause bien des situations acquises.

Fin janvier, le distributeur a annoncé qu'il s'était associé au financier Berkshire Hathaway et à la banque JP Morgan pour lancer avec eux une nouvelle structure destinée à offrir des services de santé à un moindre coût aux salariés des trois groupes. Et depuis plusieurs mois, des informations circulent dans la presse américaine selon lesquelles Amazon aurait obtenu l'autorisation de vendre des médicaments sur prescription dans plusieurs États.

Les réactions sont nombreuses. Dès le mois de décembre 2017, l'un des plus importants PBM, CVS Health, a racheté une compagnie d'assurance santé, Aetna, pour 69 milliards de dollars. En février 2018, la chaîne de supermarchés Albertons a procédé à l'acquisition de la chaîne de pharmacies Rite Aid. En mars, l'assureur santé Cigna a racheté le PBM Express Scripts Holdings, pour environ 67 milliards de dollars.

Cette réorganisation du secteur se fera-t-elle au profit des malade? Certains en doutent: ces opérations financières ont un coût et leurs promoteurs devront montrer à leurs actionnaires qu'elles sont rentables. Il n'est pas certain que le prix des médicaments baissera beaucoup, mais en revanche il est probable qu'Amazon devra affronter des concurrents bien décidés à ne pas se laisser marginaliser.

Et Donald Trump se lance dans la mêlée

Dans cette affaire, on peut s'interroger sur le rôle que jouera Donal Trump. D'un côté, il dénonce depuis longtemps le coût excessif de la santé aux États-Unis et devrait donc logiquement se réjouir de voir un nouveau venu bousculer les positions acquises. Mais de l'autre côté, il n'aime pas beaucoup les entreprises de la nouvelle économie de la côte ouest et déteste particulièrement Jeff Bezos, par ailleurs propriétaire du Washington Post.

Jeff Bezos (Amazon) et Donald Trump, pas les meillleurs amis du monde. | Mandel Ngan / AFP

Ces derniers jours, il a multiplié les tweets assassins contre le groupe Amazon, accusé de ne pas payer assez d'impôts, de coûter cher à la poste et de provoquer la failite de milliers de petits commerçants. Avant même la première salve, le 28 mars, à la suite de déclarations que Donald Trump aurait faites à son entourage, le titre Amazon a chuté en bourse de 7,4%, soit 53,3 milliards de dollars, l'équivalent de la capitalisation de General Motors...

Pour Amazon, le principal danger à redouter n'est peut-être pas la concurrence, ni les autorités européennes qui veulent s'attaquer à ses pratiques fiscales, mais bien le président des États-Unis.

Gérard Horny Journaliste

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