Politique / Sociéte

Des crèches et des croix, ou la France malade de sa laïcité 

Temps de lecture : 12 min

Dans son nouveau livre, «La grande peur des catholiques de France», Henry Tincq interroge notre rapport aux religions.

Notre-Dame de Paris | Patrick Kovarik / AFP
Notre-Dame de Paris | Patrick Kovarik / AFP

«Je ne reconnais plus mon Église». C’est par cette phrase que notre collaborateur Henri Tincq, l’un des plus grands spécialistes français du catholicisme, commence son essai. L’Église de France, qui avait si bien su s’assouplir dans la deuxième moitié du XXe siècle, est devenue tout autre. Elle vit dans la peur, une peur confortée par une incontestable agressivité anti-religieuse et un légitime sentiment de désarroi. Extraits de son analyse, précise et extrêmement bien documentée, intitulée La grande peur des catholiques de France.

Les catholiques français se perçoivent comme les héritiers d’une histoire collective, complexe et controversée, où la question religieuse resurgit toujours comme une ligne de fracture. Mémoire d’une Révolution maudite par un clergé déchiré entre ses prêtres «assermentés» et ses «réfractaires» poursuivis, arrêtés, victimes pendant la Terreur d’exécutions massives. Mémoire du combat virulent contre l’école catholique à l’époque de la franc-maçonnerie triomphante. De l’affaire Dreyfus qui réactive les haines antisémites au sein de l’Église. Des expulsions de congrégations religieuses enseignantes au début du siècle. De la loi de 1905 séparant les Églises et l’État que les catholiques «intransigeants» interpréteront comme un acte de spoliation et d’oppression, contre Jaurès et Briand qui voulaient en faire une loi d’apaisement. Mémoire de la «querelle des inventaires» des biens ecclésiastiques qui donna lieu à d’incroyables scènes de violence dans les presbytères et les églises. Mémoire plus récente de la guerre, de l’occupation, des compromissions honteuses d’un épiscopat pétainiste et d’un clergé collaborationniste.

Après les empoignades sur l’école privée sous contrat qui ont culminé dans les rues en 1984, le souvenir des batailles laïques s’était un peu estompé. En partie, faute de combattants. Vigilant face aux pressions de l’Église et aux dérives de l’islam, le camp ultra-laïque voyait fondre ses bataillons et décroître son mordant et son influence. De son côté, l’Église prenait son parti des règles de séparation avec l’État dont elle mesurait mieux les avantages pour son indépendance financière et politique. Elle n’a plus de comptes à rendre aux autorités publiques. Sa hiérarchie, sa presse, ses militants se font entendre et participent librement aux débats sur l’éducation, la famille, la procréation, la fin de vie, la bioéthique médicale, la défense des droits des immigrés ou des démunis.

Mais avec le terrorisme, avec l’exploitation politique des malaises et des peurs liées à l’islam et à la religion en général, le débat sur la laïcité se radicalise à nouveau en France. Les pressions politiques augmentent pour en étendre le champ, élargir toujours davantage son périmètre juridique. Vingt ans après l’interdiction des signes religieux «ostensibles» à l’école publique, des personnalités de droite comme de gauche réclament l’interdiction du voile islamique à l’université ou contestent le droit de mères musulmanes voilées à accompagner des sorties scolaires. Les menus de «substitution» (à la viande de porc) dans les cantines scolaires suscitent de régulières polémiques, jusque devant les tribunaux. Dans les entreprises, les demandes à caractère religieux sont croissantes et font l’objet de contrôles tâtillons, avant probablement d’être régies par une loi.

Les associations laïques à l'attaque

De même, des associations laïques multiplient les recours pour limiter l'intrusion de la religion, déposent des plaintes par exemple contre la présence de crèches de Noël dans les mairies et autres établissements publics. En décembre 2016, Laurent Wauquiez, président de droite de la région Auvergne-Rhône-Alpes, fait installer une crèche géante dans son hôtel de région à Lyon. Mais près d’un an plus tard, le Tribunal administratif, saisi par Ligue de défense des droits de l’homme et la Libre Pensée, le condamnera à retirer cette crèche qui «méconnaît le principe de neutralité en l’absence de caractère culturel, artistique et festif». A l’inverse, une crèche de Noël qui avait pris place dans le hall du conseil départemental de Vendée, à La Roche-sur-Yon, a été déclarée légale en octobre 2017 par la cour administrative d'appel de Nantes, pour qui cette pratique est un usage culturel local pouvant donc déroger au principe de neutralité.

La France deviendrait-elle malade de sa laïcité ? Un climat de «révisionnisme antichrétien» est en place, accuse la presse de droite et d’extrême-droite. Un jour, c’est un élu socialiste qui décroche un crucifix au conseil général du Haut-Rhin. Un autre, ce sont d’obscurs fonctionnaires de la RATP qui censurent la mention «au profit des chrétiens d’Orient» sur des centaines d’affiches faisant la promotion d’un concert du groupe Les Prêtres dirigé par un évêque, Jean-Michel di Falco. Censure au nom du principe de séparation de la religion et du service public, comme si la laïcité était la négation du fait religieux, comme si le mot «chrétien» brûlait encore les lèvres, comme si les chrétiens d’Orient étaient les acteurs et responsables de conflits dont ils sont surtout les victimes!

Ce n’est pas tout. Des pétitions circulent visant à supprimer la croix à l’entrée des cimetières. Ou le fléchage de rues qui indique dans certaines villes la direction de l’ «évêché». En 2017, la direction de Lidl, une chaîne de magasins d’alimentation, décide d’effacer la croix des églises grecques qui illustrent une gamme de produits venus de ce pays. Carrefour, Nestlé, en font autant sur des paquets de yaourts brassés à la grecque. Une députée de droite, Valérie Boyer, catholique de choc, s’en étonne dans un courrier auprès du PDG de Carrefour. Elle fait observer que le croissant musulman figure toujours sur les produits hallal qu’il propose dans ses magasins!

Le 15 octobre 2017, c’est Jean-Luc Mélenchon qui réclame la suppression du drapeau européen à l’Assemblée nationale, au prétexte que les douze étoiles d’or du drapeau sur fond bleu constitueraient un symbole marial inspiré de la «médaille miraculeuse» de la Vierge que Paris invoquait pendant l’épidémie de choléra de 1832. «Pas de religion en politique, tonne le député de la France Insoumise. Ce n’est pas au moment où nous sommes en train de combattre l’islamisme politique qu’il faut afficher un drapeau qui ne rend pas possible le rassemblement du peuple en Europe. Il faut que les institutions soient strictement laïques.»

«Dès lors que la croix constitue un signe ou un emblème religieux, au sens de l’article 28 de la loi du 9 décembre 1905, et que son installation par la commune n’entre dans aucune des exceptions ménagées par cet article, sa présence dans un emplacement public est contraire à cette loi»

Décision du Conseil d'État, octobre 2017

Quelques jours plus tard, après des poursuites engagées par la Libre Pensée et la Ligue des droits de l’homme, c’est le Conseil d’État qui donne six mois à la ville de Ploermel, 9000 habitants (Côtes d’Armor), pour retirer une croix qui surplombe une statue de Jean-Paul II: «Dès lors que la croix constitue un signe ou un emblème religieux, au sens de l’article 28 de la loi du 9 décembre 1905, et que son installation par la commune n’entre dans aucune des exceptions ménagées par cet article, sa présence dans un emplacement public est contraire à cette loi», estiment les sages du Conseil. La riposte s’organise sur le champ, des croix inondent Twitter. Sous le hashtag #MontreTaCroix, les internautes affichent leurs photos préférées de calvaires, de crucifix et même de croix de Lorraine! «Cette décision inique participe à l’oeuvre de destruction de notre civilisation judéo-chrétienne», s’insurge Louis Alliot, vice-président du Front national, tandis que Valéry Boyer et Christine Boutin volent dans des pétitions au secours de la croix de Ploermel.

La croix de la discorde, à Ploërmel. | David Ademas / AFP

Elles sont à rire ou pleurer ces affaires de crèches et de croix! Dans aucun autre pays voisin de la France, on se pince ainsi le nez à l’évocation d’une confession religieuse. C’est sans doute l’héritage d’un laïcisme dépassé, étroit, d’une histoire traversée par des haines recuites, par les flots d’une littérature de combat. Mais il y aurait une autre raison de plus en plus presante: surveiller les emblêmes chrétiens, sanctionner les atteintes à la laïcité, ce serait une manière de ne pas déplaire aux musulmans, de ne pas offenser l’islam. Dans Le Figaro, un intellectuel franco-israélien, Gilles-William Goldnadel, s’insurge contre ce nouveau recul devant l’islam.

Il défend le maintien de signes chrétiens contre un nouvel ostracisme qui voudrait que «la religion des natifs ne bénéficie pas des mêmes prévenantes attentions que celle des nouveaux arrivants, du voile jusqu’au burkini». Habitué à plus de modération, le philosophe catholique Rémi Brague, bon connaisseur des origines de l’islam, écrira quant à lui: «Certains laïcards rêvent d'en finir avec le christianisme, en lui donnant le coup de grâce tant attendu depuis le XVIII ème siècle. Ils exploitent la trouille que bien des gens ont de l'islam pour essayer de chasser de l'espace public toute trace de la religion chrétienne, laquelle est justement celle contre laquelle l'islam, depuis le début, a défini ses dogmes».

Neutralité religieuse et racines chrétiennes

La question de fond est de savoir où faire passer la frontière entre l’espace privé, bien sûr ouvert à l’expression des convictions, et l’espace public qui exige cette fameuse «neutralité religieuse» devenue la nouvelle catégorie indépassable. Neutralité religieuse à l’école et dans l’entreprise, neutralité religieuse dans les cantines scolaires, neutralité religieuse à l’université pourtant ouverte à des milliers d’étudiants étrangers, neutralité religieuse dans les piscines ou sur les plages qui interdisent le port du burkini. Il faut «neutraliser» l’espace public, tout l’espace public, de façon à le préserver contre l’ «islamo-gauchisme», à défendre les «valeurs de la République» pour reprendre le langage de Manuel Valls. Dans une célèbre passe d’armes datant de 2016, Jean-Louis Bianco, président de l’Observatoire de la laïcité, avait mis en garde celui qui était encore premier ministre contre les dangers d’une extension indéfinie de l’exigence laïque: «Les choses se passent bien dans les écoles, dans les universités, dans les entreprises quand les règles de la laïcité sont connues. Pourquoi en changer?».

La France laïque se trouve à des encablures de pays anglo-saxons où l’affirmation de l’appartenance religieuse fait partie des règles élémentaires de sociabilité. Contrairement à des pays qui proposent de longue date un enseignement substantiel du «fait religieux», elle n’a accepté des éléments de culture religieuse dans les programmes scolaires qu’au tournant des années 2000, grâce à des personnalités comme Régis Debray ou à la Ligue de l’enseignement inquiète devant l’impuissance des professeurs d’histoire, de philosophie, de lettres, d’arts plastiques à enseigner Bossuet, Pascal ou la Réforme à des jeunes qui n’ont aucune référence biblique, qui sont des «analphabètes religieux», pour reprendre le mot de Jean-Pierre Chevènement, ancien ministre de l’éducation.

Sans doute après les attentats de janvier 2015 contre Charlie-Hebdo et l’hyper-Casher de la porte de Vincennes, après la manifestation de trois millions de personnes à Paris le 11 de ce mois, un débat de haute tenue s’imposait sur l’attachement aux valeurs de la République, sur les racines spirituelles de la France, sur la place faite aux religions, sur l’ignorance en partie responsable de la montée des intolérances. Sur l’avenir même de cette «laïcité à la française»: née dans le combat révolutionnaire contre la toute puissance de l’Église catholique, héritage d’une pensée positiviste qui pronostiquait le dépérissement de la religion, elle se trouve aujourd’hui bien mal équipée pour résister au radicalisme musulman et elle doit être ardemment défendue.

Débat sacrifié sur l'autel des récupérations politiques

Mais ce débat a été sacrifié sur l'autel des a priori idéologiques et des récupérations politiciennes. Une Marine Le Pen mène une guerre sans merci à l’extrémisme musulman qualifié de «cancer »: «Si on continue les comportements à risque, comme le communautarisme et l'affaissement de la laïcité, alors il y a un risque de métastase». Un François Fillon, pendant la campagne présidentielle, a lui-même demandé aux catholiques de s’incliner devant l’exigence d’une laïcité plus radicale pour lutter contre des dérives islamistes qui étaient ignorées de la loi de 1905, mais qu’il faut bien prendre en compte aujourd’hui.

De même, toute une partie du monde intellectuel s’est divisé sur une question d’un autre âge : le droit au … blasphème! Contre les campagnes d’intimidation antiracistes, contre les accusations d’islamophobie, les militants laïques revendiquent un droit absolu au blasphème et à la critique universelle des religions. Une Caroline Fourest fait du blasphème «la bougie qui guide les esprits libres menacés par les fanatiques», alors qu’Emmanuel Todd dénonce le nom de «Charlie» qui «associe désormais l’identité nationale française au droit de blasphémer Mahomet». Une anthropologue comme Jeanne Favret-Saada, spécialiste de la liberté d’expression, s’élève dans son dernier ouvrage contre les «coalitions dévotes», chrétiennes ou musulmanes qui, en l’absence de législation punissant le blasphème, se battent pour imposer l’interdiction d’oeuvres qui blessent la sensibilité des croyants.

La laïcité est un acquis irréversible. Mais elle ne peut se confondre avec la négation hystérique de ces religions.

Au plus fort de la stigmatisation de l’islam, on a entendu des voix de droite et d’extrême-droite invoquer les «racines judéo-chrétiennes» de la France comme pour faire pièce à un islam envahissant, rappeler que la France «n’est pas musulmane» et ne se laissera jamais imposer la burqa ou les minarets. Mais ce débat sur les racines est obscurci, lui aussi, par les arrière-pensées partisanes. Tantôt on flirte avec les obsessions du Front national, tantôt on se drape dans la vertu d’une laïcité rigoureuse. En 2003, le président Jacques Chirac, son premier ministre Lionel Jospin et Valéry Giscard d’Estaing, président de la Convention européenne, avaient invoqué la tradition française de séparation de l’Église et de l’État pour faire obstacle à la mention des «racines chrétiennes» de l’Europe dans le préambule du Traité constitutionnel. De même, l’indignation avait secoué tout le camp laïque quand Nicolas Sarkozy, alors président de la République, en visite à Saint-Jean-de-Latran à Rome en décembre 2007, avait osé mettre sur le même plan le rôle du «curé» et celui de l’ «instituteur» dans l’éveil à la conscience des jeunes Français.

La laïcité est un acquis irréversible. Mais elle ne peut se confondre avec la négation hystérique de ces religions qui inspirent notre histoire, nos références culturelles, nos valeurs de civilisation, qui sont des réservoirs d’expérience, des patrimoines, des racines et des traditions. Elles sont des instances de normes et de sens et, à ce titre, légitimes pour faire des propositions sur l’éducation, la bioéthique, la famille, la fin de vie, la solidarité avec les exclus, les réfugiés, les sans-papiers, les prisonniers. Comment ignorer, écrivait en 2015 le philosophe Paul Thibaud, ancien directeur d’Esprit, que si «les religions se barricadent derrière leurs certitudes», c’est précisément parce qu’elles n’ont plus droit de cité? Et comment fermer les yeux, ajoutait avec regret la philosophe catholique Chantal Delsol, dans son ouvrage Les Pierres d’angle, sur les héritages du passé religieux de la France qui impressionne encore ses paysages, son patrimoine, son architecture, ses oeuvres artistiques, le nom même de ses villes, jusqu’aux fêtes du calendrier.

La montée en puissance, dans les années 2010, d’un catholicisme de droite et d’extrême-droite est certainement le fruit de cette histoire française particulière où sont en jeu l’identité, les racines, les valeurs chrétiennes. Encore faut-il veiller à ce que le combat contre la «cathophobie» et une laïcité trop restrictive ne soit pas annexé par des forces conservatrices et un mouvement intégriste qui, pour sa part, n’en finit pas aussi de régler des comptes avec les libertés. Leurs discours et leurs méthodes fournissent des arguments providentiels aux porte-parole de l’antichristianisme, à ceux qui se font un malin plaisir de réveiller les fantasmes de l’obscurantisme. Les religions ne pourront rejouer leur rôle qu’en évacuant leurs dérives et en favorisant toutes les formes de dialogue avec la société laïque.

Henri Tincq Journaliste

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