Société

Procès d'Edith Scaravetti: «Je veux que Maman reste le moins longtemps possible à la maison d’arrêt»

Temps de lecture : 11 min

[Épisode 4] Après avoir entendu les témoignages des enfants du couple Baca-Scaravetti et les plaidoiries, les jurés vont devoir juger selon leur intime conviction.

Alex Ronsdorf via Unsplash CC License by
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Août 2014, Laurent Baca disparaît après une dispute avec sa compagne. Mars 2018, celle-ci comparaît pour meurtre devant la cour d'assises de Toulouse.

Récit du procès d'Edith Scaravetti.

Épisode 1: «Je suis un monstre, je suis un monstre! J’ai retourné l’arme contre lui»

Épisode 2: «Il n’y avait pas de bleus, pas de traces, et elle marchait très bien»

Épisode 3: «Je m’y suis mal prise, c’est vrai. Mais je voulais vraiment l’aider»

À la maison d’arrêt de Seysses, près de Toulouse, Edith Scaravetti suit des cours de remise à niveau pour passer un bac STG en comptabilité gestion. Pendant son temps libre, elle écrit et dessine pour ses enfants.

Les experts psychiatres évoquent le «fonctionnement apaisant de l’incarcération», où elle peut nouer des contacts. «Elle se sent bien car elle n’éprouve plus ce sentiment de solitude», écrit l’un d’entre eux. De la même façon que le rapport des experts dit que la jeune femme, rassurée par la présence des enquêteurs lors de la perquisition, a pu ainsi les mener au corps de Laurent Baca, il est consigné qu'«Edith Scaravetti se sent bien et libérée en détention».

Une psychologue appelée à la barre explique qu’Edith demeure anxieuse («Elle a pu donner la mort mais elle a du mal à l’intégrer») et qu’elle «ne parvient pas à éprouver de la sérénité à l’idée de [la] mort [de Laurent Baca]». Face aux tâches du test de Rorschach, elle lâche un jour: «Les deux femmes, elles ont un truc lourd dessus. Ces deux points rouges… on dirait qu’elles ont quelque chose au-dessus d’elles».

Planche du test de Rorschach

Au plafond de la chambre conjugale, au-dessus du lit, il y a une autre tache. Une tache d’humidité. Pile à l’endroit où, de l’autre côté, se trouvait le corps, caché dans le coffrage. Même là, même emmuré dans les combles, Laurent Baca était toujours au-dessus d’elle. Il la dominait, encore.

«Je m’étais persuadée que ça n’était pas arrivé, qu’il allait revenir, a dit Edith Scaravetti lors de son procès. Je sais que j’ai menti à tout le monde. Je sais que j’ai fait tout ça. Mais j’étais sûre qu’il allait rentrer.»

La première année, Edith parle de lui au présent. «J’ai l’impression de le voir au parloir», raconte-t-elle aux experts. Un jour son avocat, Me Boguet, lui rend visite en détention. Il lui demande si ça va. Elle répond que non. Que Laurent Baca vient la voir la nuit. «Cet homme, il vous aura marquée», constatera l’avocat. Edith se met alors à déboutonner son chemisier. L’homme reste interdit.

Durant sa carrière, il aura vu toutes sortes d’âmes. Des êtres humains désespérés, effrayés et en proie à l’angoisse jusqu’à disjoncter. C’est ce que provoque la résignation, il le sait. Il y a un moment de flottement. Il attend. Et c’est là qu’il la voit. Une petite cicatrice en forme de L, gravée sur la poitrine d’Edith. Il comprend ce qu’elle lui montre: «Edith! Pourquoi vous n’en avez pas parlé?»

La jeune femme lui répond qu’il y a aussi les initiales de Laurent Baca –LB– incrustées sur sa fesse droite. L’avocat ne demande pas à voir. Il se rue chez la juge d’instruction. Un médecin légiste doit immédiatement constater les marques.

Les photographies de l’expert sont montrées à la cour. Le médecin parle de «traces cicatricielles de 0,9 à 1 cm de long», de «séquelles plates et non boursouflées», et d’érosions «impossibles à dater». Il explique qu’il y a deux façons de regarder ces clichés.

«Soit vous demandez “qu’est-ce que vous voyez?”, ce que j’ai fait avec mes confrères, et aucun n’a distingué les lettres L et B; soit vous demandez “est-ce que vous distinguez des lettres?” et alors le contenu des réponses est différent.»

C’était un soir, dans le lit. Edith était nue, à quatre pattes, elle a senti des picotements à l’arrière. Elle n’a pas compris tout de suite. Puis Laurent l’a retournée, il a passé la lame de son couteau sous la flamme d’un briquet, et a commencé à la piquer sur la poitrine. Quand elle a vu ce qu’il faisait, elle a repoussé sa main.

Scaravetti n’est pas morte, c’est elle qui a tué

Edith Scaravetti est l’exception statistique. En France, les derniers chiffres officiels de 2016 parlent de 123 femmes tuées par leur conjoint, soit une toutes les trois jours. Quatre femmes sur cinq ne portent pas plainte pour violences conjugales, et moins de la moitié prend contact auprès des professionnels ou professionnelles de santé ou d’une association.

Edith Scaravetti n’est pas morte, c’est elle qui a tué. Mais l’affaire n’a pas eu de retentissement médiatique parce qu’Edith est une exception statistique. Là où Jacqueline Sauvage a appelé les secours après avoir tiré les coups de feu, Edith Scaravetti est restée avec le corps durant plusieurs mois, chez elle.

«Vous avez invité des amis de vos enfants? Vous leur avez fait des goûters dans cette maison? Vous avez laissé des rires, des sourires, exister sous le cadavre du père? C’est ça que vous avez fait?», s’emporte l’avocat des parties civiles, Me Martial.

Edith tire sur son long gilet noir et pleure en silence. L’avocat insiste. «Vous vous rendez compte que l’image que vous donnez, c’est celle d’une femme organisée? Que peu de gens seraient capables de transporter un corps comme vous l’avez fait? Quelle énergie! Quelle détermination! Et après, cette technicité [qu’il a fallu] pour cacher le corps… Vous comprenez que nous soyons éberlués?»

À l’audience, Me Nougier, du barreau de Nîmes, évoque Gaétan*, le fils aîné de Laurent Baca, dont il est l’avocat. Quand il a su que son père avait disparu, qu’il était peut-être parti pour le rejoindre, l’adolescent de quatorze ans est devenu plus attentif. Il s’est mis à observer les hommes seuls, dans les rues de Nîmes, à la recherche de traits familiers.

Et puis un jour où il entrait dans une maison de la presse pour acheter des bonbons, il a vu la couverture du Nouveau Détective: «Pendant trois mois, ils ont dormi avec le cadavre de leur père!». Il a reconnu l’homme sur la photo. Au lieu de prendre les bonbons, il a dépensé son argent pour acheter le magazine. «Personne n’a pris la peine d’avertir cet enfant», dit son avocat. Gaétan le lit, seul dans sa chambre, jusqu’à l’apprendre par coeur.

Alors qu’elle est en détention, Edith lui écrit six mois plus tard une carte d’anniversaire pour ses quinze ans et Gaétan «est choqué par ce geste», raconte Me Nougier. Il ne comprend pas comment «elle peut oser faire ça».

Élodie, fille de Laurent Baca et Edith Scaravetti

Cela fait trois ans et demi aussi pour les trois autres enfants, Élodie*, Franck* et Justine*. Le grand frère d’Edith et sa compagne, qui ont déjà deux enfants, les ont pris avec eux. Ils sont en train d’agrandir la maison pour que chacun puisse avoir sa propre chambre.

L’administratrice ad hoc, chargée de veiller à l’intérêt des enfants, dit à la cour qu’Élodie, Franck et Justine sont très intelligents, «brillants même», qu’ils réussissent très bien à l’école.

Lorsque le président lui avait demandé comment ça se passait pour eux, la compagne du grand-frère d’Edith avait exprimé à la barre: «Ils sont stressés en ce moment, parce qu’ils savent ce qui se passe». Puis: «Ils me disent “oui mais comment on peut être sûr que notre avocate va bien dire ce qu’on lui a dit ?» Elle avait eu un sourire d’attendrissement en le disant. «Voilà, c’est leur seule crainte».

Leur avocate, Me Chmani, va les voir régulièrement. Ils sont contents d’avoir quelqu’un à qui en parler. La dernière fois, Elodie, l’aînée, lui a raconté: «Il y a eu un souci à l’école. C’est quand je suis entrée au collège, c’est passé à la télé. Heureusement, une copine m’a aidée, elle a dit que c’était pas ma famille dont on parlait à la télé et après ça, les autres, ils ont arrêté».

Durant les quarante minutes de sa plaidoirie, le jury, composé de six femmes et un homme –le deuxième s’étant fait déclarer indisponible pour raisons personnelles au cours de l’audience– ne quitte pas des yeux Me Chmani.

«Élodie dit: “Au parloir on a quarante-cinq minutes, à trois, ça passe vite. Maman elle est pas en prison, elle est en maison d’arrêt.” Quand on lui demande ce que cela veut dire elle explique: “La prison c’est pour les criminels, la maison d’arrêt, c’est quand il y a l’enquête. Et à la maison d’arrêt, il y a pas la tenue.»

Élodie avoue qu’elle aimerait passer du temps seule avec sa mère. Sa petite soeur Justine raconte:

«Elodie pleure beaucoup. J’ai pas vu papa taper maman. Ils allaient au garage et on avait pas le droit d’aller au garage. [...] Des fois je prenais la douche avec maman et je voyais ses bleus. Ce que je comprends pas de tout ça, c’est pourquoi maman elle l’a pas dit tout de suite.»

L’aînée de la fratrie reconnaît: «Ça me fait du bien d’en parler, mais ça me rend triste. Parfois, je pleure toute seule et j’ai l’impression d’être une mauvaise sœur parce que Franck et Justine veulent jouer et moi je veux pas. Franck il veut que je l’aide pour ses devoirs, et moi je peux pas. J’y arrive pas.»

«Moi j’aimerais savoir, il y a une question que je me pose, c’est où qu’on a retrouvé le corps? On m’a dit que j’étais trop petit pour savoir, j’ai peur de savoir. Quand j’aurais dix-huit ans, je veux voir le dossier, raconte Franck. Il y a deux versions. On me l’a dit, j’ai compris. Il y a celle de Papi et Mamie et celle de Tonton et Tatie.»

Le petit garçon de douze ans indique: «Il y a la version de Tonton et Tatie, que c’est un accident, et la version de Papi et Mamie, qui eux disent que c’est pas un accident. Moi ce que j’en pense, c’est que c’était un accident parce que Papa il buvait trop et que le matin Maman elle avait des bleus».

Il admet qu’il y a autre chose qui le travaille: «Il doit être silencieux le fusil, parce que je n’ai pas entendu le coup et je ne comprends pas».

Et puis, elle leur a dit qu’il reviendrait, et ils ne comprennent pas non plus pourquoi elle leur a menti.

La belle-sœur d'Edith Scaravetti

Tonton et Tatie les emmènent presque tous les samedis voir leur mère à la maison d’arrêt de Seysses, et c’est Papi et Mamie qui les emmènent sur la tombe de Papa.

«Leurs parents resteront leurs parents. On n’essaie pas de les éloigner de ça», déclarait la tante d’Élodie, Franck et Justine –et compagne du grand frère Scaravetti– au président de la cour, quelques jours plus tôt. «Ils sont heureux de voir leur mère, elle leur manque énormément. Dès qu’elle peut les appeler, ils sont super contents. Et ils aiment leur père, ça je peux pas dire… Mais les enfants sont un peu tiraillés quand on leur en parle, car on leur dit “tu dois être du côté de papa” et ils disent “mais on aime maman”. On leur explique qu’ils n’ont pas à choisir.»

«–Dans leur famille paternelle?, s’était enquéri Me Chmani.

–Oui… après, c’est normal, hein.»

«Ils sont forts», avait ajouté leur tante. Un point sur lequel elle tombe d’accord avec la mère de Laurent Baca qui, elle-même, avait précisé à l’audience: «Ils font plus vite résilience que nous les adultes».

Aux jurés, Me Chmani rapporte les propos de la benjamine: «Ce que j’ai entendu, c’est que Papi et Mamie ont dit qu’ils espéraient que maman, elle reste le plus longtemps possible en maison d’arrêt et ça m’a fait de la peine. Moi, j’aimerais que vous disiez à la cour que je veux que Maman reste le moins longtemps possible à la maison d’arrêt, pour qu’on se retrouve le plus vite possible, parce que Maman elle est extraordinaire. [...] Je crois que c'était un accident, parce que si c'était pas un accident, elle l'aurait fait depuis longtemps.»

Vingt ans de réclusion criminelle requis par le parquet

«Edith Scaravetti, c’est l’anti-Antigone! Dans la dignité de la sépulture, enterrée, puis déterrée!», gronde l’avocat général Sénat lors de son réquisitoire.

Compte tenu des circonstances après le meurtre, de l’absence de preuves matérielles des coups portés par Laurent Baca à Edith Scaravetti, de la douille qui n’a pas été retrouvée, du fait qu’en 2010-2014, à Toulouse, «il y a des médecins, des soignants, qui sont habitués au secret professionnel» et à qui Edith aurait pu parler, et du fait que cela ressemble à «une exécution sommaire», le parquet a requis vingt années de réclusion criminelle assortie d’un suivi socio-judiciaire de sept ans. «Edith Scaravetti a cru à son propre discours comme les Grecs ont cru à leur propre mythe», dit M. Sénat.

Le dernier jour, il y a à nouveau l’attente.

Il est à peine plus de seize heures lorsque les téléphones sonnent. Tout le monde se précipite dans la salle d’audience, 2 rue des fleurs. Les jurés ont fini de délibérer et la cour s’apprête à rendre sa décision.

L’audience reprend, le président Michel Huyette dit quelque chose de très beau, parce que rare. Il dit qu’il va énoncer les motivations des jurés et de la cour «pour que chacun comprenne, et non accepte, la décision rendue».

Alors il lit les mots sur la feuille devant lui. Il prononce que les violences sont reconnues, que les initiales LB gravées dans la chair ne font aucun doute, que la colère de Laurent Baca envers «l’amant» d’Edith montre sa colère au moment des faits et que par conséquent, l’existence de violences durant la nuit des faits est plausible.

Le président poursuit: «Attendu que le comportement irrationnel après les faits ne remettent pas en cause les circonstances de la mort de Laurent Baca…

Les bras croisés, un policier s’avance discrètement.

... que la prise en main de la carabine [est] une imprudence de la part d’Edith Scaravetti…

D’autres policiers, au fond de la salle, s’approchent un peu plus de la famille Baca.

... et que le doute doit profiter à l’accusée, Madame Edith Scaravetti a été déclarée coupable d’homicide involontaire à la majorité de six voix au moins...

Les familles et les proches, les chroniqueurs judiciaires et les élèves avocats postés sur les derniers rangs, tout le monde retient son souffle.

... et est condamnée à trois ans d’emprisonnement.»

À ces mots, Jennifer Baca bondit de son siège et hurle aux jurés: «C’est une honte! C’est une honte! J’espère que vous vivrez ce qu’on a vécu!». Des cris résonnent dans toute la salle. Un policier tente de repousser une amie de Laurent et Jennifer fulminant: «Elle l’a emmuré! Elle l’a emmuré!» et un homme se lève à son tour, tiré vers l’extérieur par les forces de l’ordre. Dans le box des accusés, Edith pleure sans soulagement. «Je ne voulais pas tout ça», dit-elle tout bas.

Lorsque nos regards se croisent, avec son avocat Laurent Boguet, il a les yeux rougis de larmes fortuites. Il ne veut pas que l’on «se sente obligé de l’écrire», mais c’est important de l’écrire. Qu’après des années d’instruction, de pages de dossier épluchées jusqu’aux heures indues de la nuit en faveur d’une conviction furieuse, que c’est, parfois, ce qu’une décision de justice peut vous amener à vivre.

Edith Scaravetti est sortie le soir-même, après trois ans et demi de détention. Elle n’a pas été condamnée aux sept années de suivi socio-judiciaire. Le parquet a fait appel de la décision.

*Les prénoms ont été changés.

Elise Costa Chroniqueuse judiciaire

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