Culture

Pessa’h, la fête juive de la liberté

Temps de lecture : 5 min

Cette semaine se déroule la Pâque juive, commémoration de la libération des Hébreux de l’esclavage en Égypte ancienne. L’exégèse est toujours multiple, procédant d’une « lecture infinie » du texte, mais c'est l’occasion de partager ce que cette fête dit de la liberté.

Mont Sinaï | Wikimedia Commons
Mont Sinaï | Wikimedia Commons

Dans la Torah, et dans la Bible donc, après de nombreuses décennies d’esclavage sous les Pharaons d’Égypte, Dieu voit la détresse du peuple et envoie Moise. Malgré plusieurs avertissements, Pharaon refuse d’obéir à l’ordre divin, alors Dieu envoie sur l’Égypte dix plaies dévastatrices qui y sèment la désolation, détruisant bétail et récoltes et, pour finir, les premiers-nés. Pharaon céda enfin, et il chasse ses anciens esclaves du pays. Les Israélites s’en vont dans une telle hâte, que le pain qui devait leur servir de provision pour la route n’a pas le temps de lever.

C’est pour cela que durant la semaine de Pessa’h, les juifs s’abstiennent de toute pâte levée. Nous verrons que nous pouvons donner à cette prescription une explication encore plus profonde; la hâte n’est pas la cause de cette prescription, car dans la Torah, Dieu prescrit la fabrication de galette, matsa, en vue du départ. Il promet la délivrance et ordonne déjà le rituel de sa commémoration.

L’importance de la liberté dans la Torah

Le récit de la sortie d’Égypte, à laquelle succède le don de la Torah (la Loi), constitue l’événement fondateur du judaïsme comme religion et du peuple juif comme nation, son «identité narrative» pour reprendre l’expression de Paul Ricœur. Dans le récit biblique, jusqu’à la sortie d’Égypte, le judaïsme, si on pouvait l’appeler ainsi, n’existe qu’à travers des relations unipersonnelles entre des personnages d’exception (de Adam à Joseph) et Dieu. Mais le don de la Torah, consécutif de la sortie d’Egypte, est un pacte accepté par les Hébreux en tant que peuple. Le mois juif de Nissan, mois durant lequel est fêté Pessa’h, est le premier du calendrier liturgique, et la sortie d’Égypte, yestiat mistraim, comme événement fondateur est rappelée dans tous les moments liturgiques juifs.

On peut dès lors affirmer que cette idée de libération est primordiale dans le judaïsme, la liberté est le principe précédent le don de la Loi. D’ailleurs, les 10 commandements, premiers extraits de la Torah donnés aux Hébreux, sont introduits par «Je suis l'Éternel, ton Dieu, qui t'ai fait sortir du pays d'Égypte, de la maison de servitude ». Dieu ne se révèle pas aux Hébreux comme le Créateur, mais comme leur Libérateur et leur demande de le reconnaître comme tel. Ce faisant, Il fait précéder aux règles la liberté, comme principe. Cette centralité de la liberté dans le judaïsme amènera Martin Buber à faire dire à un de ses personnages de roman «Dieu m’a fait libre et je le trahis si je me laisse contraindre».

La liberté dans le rituel de Pessa’h

Outre la liturgie synagogale, le rituel de Pessa‘h consiste essentiellement en un dîner fortement codifié durant lequel la Haggadah de Pessa’h, récit de la sortie d’Égypte et discussions talmudiques relatives, est lue, et la liberté mise en scène, jouée. Ainsi, durant ce repas, se boivent des coupes de vin (quatre sont obligatoires), accoudé sur le côté gauche. Cette attitude désinvolte marque l'égalité dans la liberté, alors qu’une telle position ne serait pas convenable pour un esclave devant son maitre.

Ce que les juifs et les juives fêtent à Pessa'h, c'est l'émancipation et la liberté. Mais, par cette lecture du récit de la sortie d’égypte, il ne s'agit pas seulement de commémorer par cette nuit une libération, comme le passage définitif d'un état d'esclave à un état d'hommes et de femmes libres. Chaque année il faut se rappeler que la liberté est un combat de tous les jours, perpétuel, permanent, qu’on acquiert progressivement, et qui n'est jamais définitivement acquise. « La liberté consiste à savoir que la liberté est en péril » disait Levinas. Tout le sens de l'histoire humaine se trouve dans cette quête ultime.

Ce caractère dynamique de la libération est symbolisé par l’interdiction de la pâte levée, remplacée par des galettes. En effet, comme dit précédemment, la hâte du départ n’est pas une explication totalement satisfaisante (mais elle a le mérite de donner une illustration claire aux enfants). Pour qu’une pâte lève, il faut qu’elle se repose, or les Hébreux ont fui l’Égypte et emporté la pâte avec eux. Le ballotement permanent l’aurait alors empêchée de lever. Ainsi, la consommation de galettes symbolise le mouvement, la dynamique de l’émancipation. Ce n’est pas la liberté qui est en mouvement mais les femmes et les hommes qui sont à sa recherche. Cela nous rappelle précisément que nous avons, individuellement, un rôle actif à tenir dans notre émancipation. Si nous voulons que le monde s’améliore, on ne peut se contenter de tourner le dos à notre responsabilité en dénonçant la «société» et attendre de l’État qui la corrige. S’il y a une révolution à faire, elle commence par nous-mêmes, celle de notre propre vertu comme une exigence pour soi. Il faut avoir le courage de se battre pour ses idées, comme les Hébreux lors de la dixième plaie: pour qu’elle ne touche que les Égyptiens, sacrifièrent un agneau et badigeonnèrent le linteau de leur porte de son sang, alors que l’agneau était pour les Egyptiens d’alors une bête sacrée, une provocation potentiellement mortelle.

Une conception individualiste de la foi

On retrouve cette conception individualiste de la foi, de l’émancipation collective par la seule vertu des individus, libres de leur choix, chez Kafka, faisant du judaïsme une religion de liberté: «Le Messie viendra dès l’instant où l’individualisme le plus déréglé sera possible dans la foi – où il ne se trouvera personne pour détruire cette possibilité et personne pour tolérer cette destruction, c’est-à-dire quand les tombes s’ouvriront [...] le Messie ne viendra que lorsqu’il ne sera plus nécessaire, il ne viendra qu’un jour après son arrivée, il ne viendra pas au dernier, mais au tout dernier jour». La principale question que pose l’attente messianique est « quand». Pour la plupart des penseurs juifs, la venue du Messie ne dépend pas d’un compte à rebours déterminé mais de notre mérite. Le Messie ne viendra pas sauver le monde, mais quand chacun aura entrepris de le sauver.

Plus tard dans le récit, le peuple se plaint à Moise: «Qui nous donnera de la viande à manger? Nous nous souvenons des poissons que nous mangions en Égypte, et qui ne nous coûtaient rien, des concombres, des melons, des poireaux, des oignons et des aulx. Maintenant, notre âme est desséchée: plus rien! Nos yeux ne voient que de la manne». Ce n’est pas la seule fois durant leur fuite dans le désert que les Hébreux devant la difficulté viennent à en regretter l’Egypte où ils étaient esclaves mais vivaient dans l’abondance qu’offrait le pays. À chaque fois, Dieu se met en colère. Dans cette perspective, la Torah enseigne que la liberté c’est d’abord la possibilité de faire nos propres choix, nonobstant nos conditions matérielles.

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Sacha Benhamou

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