Société

L'espèce humaine n'est pas condamnée à être égoïste

Temps de lecture : 3 min

Qui a dit que la loi du plus fort était inéluctable?

Coup de main | Rémi Walle via Unsplash License by
Coup de main | Rémi Walle via Unsplash License by

Parfois, mes obsessions du moment se trouvent rattrapées par l’actualité (en vrai, c'est simplement parce que je suis un pur produit de mon époque, mais on va faire semblant que non, c'est plus pratique en matière d'introduction).

Depuis quelques semaines, je saoule mon entourage avec l’idée d’entraide. Qu’est-ce qui nous pousse, à un moment, à privilégier l’intérêt de tous au détriment de notre intérêt individuel immédiat? Quels sont les mécanismes de la générosité? Comment faire co-exister deux enfants dans une même pièce sans qu’ils s’entretuent pour une brique de Lego rouge?

Kropotkine, une autre théorie de l'évolution

Darwin avait mis en avant le principe de la compétition dans la nature, et notre système économique y a trouvé une parfaite justification: «Vous voyez bien! Même la nature a décrété que c'était ce qu'il y avait de plus efficace!»

Quelques années après Darwin, un autre biologiste a voulu aller observer ces lois de la nature. Il s’appelait Kropotkine, il était russe et connu pour son engagement anarchiste.

Kropotkine photographié par Nadar | Via Wikimedia Commons

Il est allé en Sibérie, et il a été frappé par une autre manifestation de la nature: l’entraide. Dans un milieu aux conditions extrêmes, l’entraide était nécessaire aux êtres vivants. Il en a fait un livre, L'entraide, un facteur de l'évolution.

On a peu étudié les travaux de Kropotkine, jugés trop naïfs. Il déplaisait à la droite qui prônait la compétition, et à la gauche qui refusait toute idée de biologique en politique. Mais depuis quelque temps, on assiste à un retour de hype de Kropotkine. Un ouvrage paru récemment fait le tour des dernières recherches sur le sujet: L’entraide, l’autre loi de la jungle, de Pablo Servigne et Gauthier Chapelle, tous deux biologistes.

La générosité, un effort?

Ils racontent par exemple cette expérience qu'une équipe de chercheurs de Harvard a menée sur le bien public. Chaque participant reçoit une somme d’argent; il peut participer ou non au pot commun. À chaque tour, les chercheurs prélèvent l’intégralité du pot commun, en double la somme et la redistribue de façon égale à tous les joueurs, peu importe de combien chacun avait participé.

En mesurant le temps de décision de chaque joueur pour décider de mettre ou non de l’argent dans le pot commun, ils se sont rendus compte que les sujets qui répondaient vite étaient plus coopératifs que ceux qui prenaient le temps de réfléchir. Quand ils ont forcé les joueurs à se décider plus vite, cela a augmenté les contributions au pot commun.

Évidemment, on ne va pas en conclure que la générosité est naturelle, cela n’aurait aucun sens (et ce genre d’expériences est toujours biaisé par moult éléments). Ce qui est intéressant, c'est que cela va à l'encontre de nos stéréotypes: on imagine souvent que la générosité serait un effort, qu’il faut s’y astreindre, alors que l’égoïsme serait une réaction spontanée. Le livre de Servigne et Chapelle ébranle certains des préjugés que l'on a envers notre propre espèce. Il évoque également les comportements héroïques en situation de catastrophe.

Beltrame, le héros dont la France avait besoin

J’étais en train de lire en m’interrogeant sur le degré d’angélisme de leurs propos, quand j’ai appris ce qu’avait fait Arnaud Beltrame. Et cela résonnait parfaitement avec ce livre, qui aborde les questions d’engagement, d’adhésion à des valeurs absolues, de solidarité avec ceux que l'on considère comme faisant partie de notre groupe et des conditions nécessaires pour que ce groupe existe.

Et puis j’ai écouté Emmanuel Macron faire son hommage et nous expliquer que l’attitude d’Arnaud Beltrame était l’expression même de l’identité française, que dis-je, du génie français: «Il dit comme aucun autre ce qu’est la France». Comme si risquer sa vie pour sauver son semblable était une attitude purement française. J’avoue que j’ai un peu tiqué.

Je ne suis clairement pas convaincue que le fait de s’échanger contre une otage soit une attitude 100% française, mais ce qui nous dit quelque chose de la France en 2018, c’est l’importance qu’a prise ce militaire dans l’imaginaire collectif.

À croire que le pays avait à tout prix besoin d’un héros. Un besoin pré-existait à l’attentat de vendredi dernier. Un besoin qui est sans doute le même qui me pousse à lire un ouvrage sur l’entraide et à annoter mon exemplaire pour chercher à comprendre ce que recouvre le mot d’humanité.

Ce texte est paru dans la newsletter hebdomadaire de Titiou Lecoq. Pour vous abonner c'est ici. Pour la lire en entier:

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