Politique

Il faut écouter l'hommage de Mélenchon au lieutenant-colonel Beltrame comme un triple message

Temps de lecture : 7 min

Dans son hommage au lieutenant-colonel Beltrame à l'Assemblée nationale, le président des Insoumis s'est adressé à un «frère», à ses troupes pour les mettre en garde et au gouvernement pour fermer la séquence post-présidentielle.

Mélenchon le jour de la cérémonie d'hommage au lieutenant-colonel Beltrame | LUDOVIC MARIN / POOL / AFP
Mélenchon le jour de la cérémonie d'hommage au lieutenant-colonel Beltrame | LUDOVIC MARIN / POOL / AFP

Il faut le dire et le redire. Le 27 mars, à l'occasion des questions orales au gouvernement à l'Assemblée nationale, Jean-Luc Mélenchon a fait, en moins de deux minutes trente, une intervention forte et digne. Très forte et très digne, même. Le Premier ministre, qui le regardait attentivement de son banc, ne s'y est pas trompé.

On a même cru déceler une émotion contenue chez Édouard Philippe qui, concentré, écoutait le président du groupe de La France insoumise. Il ne l'a pas applaudi car les ministres n'ont pas le droit de le faire dans cette enceinte mais tous les députés de la majorité, debout avec «les Insoumis», ont salué sa déclaration. Seuls, ceux du groupe Les Républicains et ceux d'extrême droite siégeant parmi les non inscrits sont restés figés. Volontairement. Refusant de s'associer à ce moment unique au palais Bourbon.

Une députée de l'Aude de La République en marche et les six présidents des autres groupes politiques de l'Assemblée venaient de se succéder les uns après les autres, procédure rarissime, pour interroger le chef du gouvernement sur la prise d'otages dramatique, le 23 mars, dans un supermarché de Trèbes, une petite ville paisible non loin de Carcassonne (Aude).

Le terroriste islamiste avait tué trois personnes dans son équipée criminelle –le passager de la voiture qu'il avait volée, un client du magasin, le responsable du rayon boucherie– et exécuté le lieutenant-colonel Arnaud Beltrame qui s'était offert au tueur en échange de la libération d'une jeune femme. Le conducteur de la voiture volée, lui, avait été très grièvement blessé par le preneur d'otage qui avait finalement été abattu lors de l'assaut donné par le GIGN.

De la haine médiatique à la compassion humaine

Avant-dernier orateur à rendre hommage à l'officier de gendarmerie, Mélenchon a mis en opposition ce dernier et le terroriste qui voulait «abolir la norme humaine». Rejetant tout polémique, l'ancien candidat à la présidence de la République a souligné que «le lieutenant-colonel Arnaud Beltrame a remis le monde humain en ordre». «Il a assumé, a-t-il poursuivi, la primauté d'un altruisme absolu: celui qui prend pour soi la mort possible de l'autre, illustrant ainsi les valeurs de foi et de philosophie auxquelles il était attaché personnellement». Enfin, il a présenté le supplicié comme un «héros de la condition humaine», avant de faire part de sa certitude que le chef du gouvernement, les ministres en charge et tous les services concernés de l'État avaient fait tout ce qui était en leur pouvoir du mieux qu'ils pouvaient. Il a, pour conclure, ouvert une porte à l'union nationale. L'ensemble de ces hommages a appelé une longue réponse du Premier ministre.

Cette intervention de Jean-Luc Mélenchon a été unanimement remarquée par les commentateurs et très largement applaudie par bon nombre d'entre eux. Sur Twitter, des intervenants influents, peu enclins à tresser des lauriers à Mélenchon, ont salué avec sincérité la courte déclaration du chef des Insoumis. Sincérité et fair-play tant, ces temps derniers, il avait plutôt attiré l'attention et surtout les critiques à raison de ses attaques virulentes visant un supposé «parti médiatique» contre lequel il appelait à une «haine juste et saine».

Quel fossé entre cette haine médiatique et la compassion humaine dont il faisait preuve ce 27 mars. Était-ce bien le même homme qui parlait, était-on en droit de se demander. Eh bien oui, c'était le même! Car Mélenchon est capable de l'une et de l'autre de ces deux attitudes. Ceux qui le combattent ou s'en défient privilégient la première, ceux qui le suivent ou l'adulent préfèrent la seconde.

Les observateurs ont donc été, et c'est normal, un peu interloqués. Mais si le caractère remarquable de son l'intervention été, selon une lapalissade, remarqué, et sa dignité saluée, l'analyse du propos a été assez largement mise de côté, voire même ignorée. Or, elle mérite d'être faite car elle tranche singulièrement avec le ton et le fond du discours de Mélenchon depuis l'entre-deux-tours de l'élection présidentielle de 2017. Non pas que l'intéressé soit subitement devenu une groupie du chef de l'État ou un fan du Premier ministre qu'il continuera de combattre, et l'un et l'autre, pied à pied, mais sa déclaration emprunte d'humanité devant la représentation nationale est une sorte de marqueur qui matérialise un triple message.

«Frères» et «Frère d'arme» dans la lutte contre la barbarie

Le premier a trait à la philosophie, un mot employé par Mélenchon lui-même dans son intervention dans l'Hémicycle. On le sait –ou on ne le sait pas–, Mélenchon, l'ex-trotskiste, est franc-maçon. «J'y suis entré en 1983» –il avait alors 32 ans–, confiait-il dans un livre publié en 2012 (Mélenchon le plébéien) pendant la campagne présidentielle où il était candidat du Front de gauche qui rassemblait alors le Parti de gauche, le sien, le PCF et une myriade de petites organisations issues, pour partie, de l'extrême gauche. Certains de ses propos et certaines de ses déclarations sont, bien sûr, à décrypter à lumière de cet engagement philosophique.

Or, il se trouve que celui qui est maintenant le colonel Beltrame pour la postérité était, lui aussi, franc-maçon. Dans un article publié par Slate, Henri Tincq explique que le geste altruiste de l'officier de gendarmerie ne peut pas être réduit à une dimension religieuse renvoyant, implicitement, à une guerre entre chrétiens et musulmans. Car Arnaud Beltrame était chrétien et franc-maçon. La Grande Loge de France a dévoilé son appartenance à cette obédience pour rendre un «vibrant hommage» public à l'homme «parti en héros».

La teneur du message n'est pas sans rappeler le ton et le fond employés par Mélenchon qui, lui, appartient au Grand Orient de France. On peut donc comprendre qu'au-delà de l'osmose philosophique qui peut unir ces deux «frères» à forte personnalité, Mélenchon a pu voir aussi en l'officier martyre un «frère d'arme» dans la lutte contre la barbarie, ce combat qui ne doit pas céder un pouce.

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La réponse ferme aux tweets ignobles d'un insoumis égaré

«Frère» et «Frère d'arme», le mot et l'expression renvoient à un second message, interne celui-là. Alors même que l'épilogue tragique de Trèbes avait saisi le pays, un ancien candidat de La France insoumise aux élections législatives de juin 2017, dans la quatrième circonscription du Calvados, avait jugé utile de produire des tweets abjects.Stéphane Poussier se félicitait de la mort d'Arnaud Beltrame: «À chaque fois qu'un gendarme se fait buter, et ce n'est pas tous les jours, je pense à mon ami Rémi Fraisse..., écrivait-il dans l'un d'entre eux. Là c'est un colonel, quel pied!» Ces messages ignobles d'un égaré sur Twitter ont été très rapidement désavoués et fustigés par des dirigeants du mouvement insoumis, puis par Mélenchon lui-même. Tous ont déclaré que Poussier ne pouvait pas, ou plus en l'occurrence, se réclamer du parti dont il avait le candidat. Ils ont fait savoir qu'il en avait été exclu.

Placé rapidement en garde a vue, il a été condamné en comparution immédiate, le 27 mars, par le tribunal correctionnel de Lisieux (Calvados), a un an de prison avec sursis et sept de privation de ses droits civils et civiques pour apologie du terrorisme. Par un malheureux concours de circonstances, la sentence qui concluait cette sinistre affaire –Poussier a décidé de ne pas faire appel de la décision– est tombée le jour de l'hommage rendu à l'officier à l'Assemblée. Donc, le jour de l'intervention de Mélenchon.

Celui-ci se devait, en conséquence, adresser un message interne à ses troupes pour signifier clairement de quel côté il se situait... et elles aussi par la même occasion. Le message avait aussi valeur d'avertissement pour l'avenir afin d'éviter les dérapages. Il était d'autant moins inutile qu'un certain nombre de militants insoumis, comme en attestent parfois des discussions sur les réseaux sociaux ou sur des messageries cryptées, ne portent pas un amour, disons immodéré, pour les forces de l'ordre.

Tenter d'effacer le lavage de mains de Ponce Pilate

Philosophique et interne, l'intervention de l'ancien sénateur socialiste devenu député insoumis avait aussi une troisième dimension: le message était également politique. Il était, que l'intéressé le veuille ou non, une sorte d'exorcisme de la position ambiguë qu'il avait adoptée entre les deux tours de l'élection présidentielle. Une forme d'effacement du renvoi dos à dos d'Emmanuel Macron et de Marine Le Pen qu'il avait pratiqué à l'approche du second tour de scrutin.

Groggy et meurtri par son élimination au premier tour de la consultation –il était arrivé quatrième à un peu plus de 600.000 voix de la deuxième-, il s'était refusé à appeler clairement au vote en faveur de Macron, ses lieutenant se contentant de dire que «pas une voix ne [devait] aller au Front national». Ils ouvraient ainsi la voie à l'abstention, le vote blanc ou nul, le but étant d'amoindrir au maximum la victoire attendue de l'ancien ministre iconoclaste de François Hollande.

Cette position, qui rappelle le lavage de mains de Ponce Pilate, a donné naissance à un reproche servi en boucle à Mélenchon et aux Insoumis pendant les mois qui ont suivi l'élection. Devant la probabilité de le voir revenir sur le tapis à l'occasion, il peut avoir considéré qu'il y avait une occasion à ne pas rater avec l'hommage à Arnaud Beltrame, d'autant que la cause était belle, juste et légitime, de mettre un terme à cette séquence politique.

Des trois messages envoyés par le patron de La France insoumise, c'est sans doute celui qui aura le moins de chance d'être entendu par ses adversaires qui en étaient certainement les destinataires. La raison en est simple: le combat politique continue et il va même reprendre de plus belle sur le terrain social. Celui sur lequel se concentre maintenant Mélenchon qui à l'habitude de dire qu'il faut définir l'objectif avec clarté, s'y tenir sans s'éparpiller dans des querelles secondaires, et ne pas lâcher. Nouveau test en vue.

Olivier Biffaud Journaliste

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