Santé / Sciences

Hypersensibilité aux ondes: des symptômes bien réels mais toujours inexpliqués

Temps de lecture : 7 min

Un rapport officiel français confirme que des personnes souffrent bel et bien d’un mal mystérieux pour lequel n’existe aucune cause connue. Un vrai mystère. Que faut-il faire?

/

Nous sommes ici à la lisière de l’étrange. Depuis plus d’un quart de siècle, la littérature médicale et scientifique rapporte, de manière continue, le cas de personnes se plaignant de divers maux (troubles du sommeil, céphalées, manifestations cutanées, etc.) qu’elles attribuent à une exposition à des champs électromagnétiques.

La médecine et la science ont successivement mis différents mots sur ces symptômes. Aujourd’hui on parle, officiellement, d’«hypersensibilité électromagnétique» (EHS) ou d’«intolérance environnementale idiopathique attribuée aux champs électromagnétiques» (IEI-CEM). Personne ne doute plus de la réalité du phénomène, reconnu comme une pathologie par l’Organisation mondiale de la santé (OMS):

«L'industrialisation des sociétés et la succession continue des révolutions technologiques ont donné lieu à un accroissement sans précédent du nombre et de la diversité des sources de champ électromagnétique (CEM). Ces sources comprennent les écrans de visualisation associés aux ordinateurs, les téléphones mobiles et leurs stations de base. Bien que ces appareils aient rendu notre vie plus cossue, plus sûre et plus facile, les champs électromagnétiques qu'ils émettent suscitent certaines inquiétudes quant aux éventuels risques pour la santé pouvant en découler. Depuis quelque temps, un certain nombre d'individus signalent divers problèmes de santé qu'ils attribuent à leur exposition aux CEM. Si certains rapportent des symptômes bénins et réagissent en évitant autant qu'ils le peuvent ces champs, d'autres sont si gravement affectés qu'ils cessent de travailler et modifient totalement leur mode de vie.»

Selon l’OMS on trouve, parmi les troubles les plus fréquents, des symptômes dermatologiques (rougeurs, picotements et sensations de brûlure) et des symptômes neurasthéniques et végétatifs (fatigue, lassitude, difficultés de concentration, étourdissements, nausées, palpitations cardiaques et troubles digestifs). Or cet ensemble de symptômes ne fait partie d'aucun syndrome reconnu.

Qui est vraiment concerné?

L’autre difficulté rencontrée pour cerner le problème tient au fait que les symptômes dont se plaignent les personnes concernées sont attribués à des expositions aussi bien aux hautes radiofréquences (des sources pouvant aller de quelques centaines de mégahertz à quelques gigahertz) qu’aux très basses fréquences (cinquante hertz).

«Il existe aussi certains éléments indiquant que ces symptômes peuvent être dus à des maladies psychiatriques préexistantes, ainsi qu'à des réactions de stress résultant de la crainte inspirée par les éventuels effets sur la santé des CEM, plutôt que de l'exposition aux CEM elle-même.»

L'OMS, en 2005

Pour compliquer un peu plus l’analyse de ce phénomène, les estimations les plus diverses circulent quant à sa prévalence au sein des populations. Il existe aussi, selon l’OMS, une variabilité géographique considérable:

«On signale une incidence de l’EHS plus élevée en Suède, en Allemagne et au Danemark qu'au Royaume-Uni, en Autriche et en France. Les symptômes liés aux écrans de visualisation sont davantage prévalents dans les pays scandinaves et ils y sont plus souvent associés à des troubles cutanés que dans le reste de l'Europe.»

Enfin, il faut se rappeler que l’OMS signalait, en 2005, que la majorité des études scientifiques menées sur ce thème concluaient que les symptômes allégués par les personnes concernées n'étaient pas corrélés à une exposition à des champs électromagnétiques:

«Il a été suggéré que les symptômes présentés par certains individus pouvaient résulter de facteurs environnementaux non liés aux champs électromagnétiques, par exemple des papillotements provenant de lampes à fluorescence, des reflets et autres problèmes visuels associés aux écrans de visualisation, ainsi qu'une mauvaise conception ergonomique des stations de travail informatisées. D'autres facteurs, comme la mauvaise qualité de l'air des locaux ou le stress dans l'environnement de travail ou de vie, peuvent jouer un rôle.
Il existe aussi certains éléments indiquant que ces symptômes peuvent être dus à des maladies psychiatriques préexistantes, ainsi qu'à des réactions de stress résultant de la crainte inspirée par les éventuels effets sur la santé des CEM, plutôt que de l'exposition aux CEM elle-même.»

Un long chemin vers une vérité complexe

Au début des années 2000, l’affaire avait pris en France une tournure particulièrement polémique, comme vient de le rappeller Le Quotidien du Médecin. En 2012, une étude de portée nationale coordonnée au sein de l’Assistance publique-hôpitaux de Paris avait été dénoncée par le Collectif des électrosensibles de France. L’Académie nationale de médecine avait alors pris voix au chapitre pour critiquer ce collectif avant d’être elle-même accusée de déni par les médecins de l’Association santé environnement France.

In fine la polémique s’était achevée avec la promulgation de la «loi du 9 février 2015 relative à la sobriété, à la transparence, à l'information et à la concertation en matière d'exposition aux ondes électromagnétiques». Un texte salué par les associations de militants contre l’exposition aux ondes. Avant que des médecins n’appellent à reconnaître officiellement cette entité comme une maladie, réclamant notamment la création de «zones blanches» ou «refuge» (à l'abri des ondes électromagnétiques) pour les malades électrosensibles.

C’est dans ce contexte que viennent d’être publiés, sous le sceau de l’Agence nationale française de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail (Anses), les résultats d’une vaste expertise consacrée à ce phénomène: «Hypersensibilité électromagnétique ou intolérance environnementale idiopathique attribuée aux champs électromagnétiques».

Treize ans après les conclusions-contorsions de l’OMS, et après un vaste travail d’analyse de la productions scientifique et médicale, le constat ne change pas. Les experts réunis par l’Anses soulignent la grande complexité de la question tout en concluant, en l’état actuel des connaissances, «à l’absence de preuve expérimentale solide permettant d’établir un lien de causalité entre l’exposition aux champs électromagnétiques et les symptômes décrits par les personnes se déclarant EHS».

Un phénomène bien réel mais toujours incompris

Il ne s’agit nullement ici d’une lecture scientiste effectuée par des experts isolés du monde et sourds aux plaintes exprimées par les personnes souffrantes. Entre juillet 2014 et octobre 2017, le groupe de travail s’est réuni vingt-neuf fois en séances plénières afin, notamment, de procéder à de nombreuses auditions, à l’analyse des articles et à l'étude et au débat de la plausibilité des différentes hypothèses avancées pour expliquer l’origine des troubles:

«La qualité des publications scientifiques (études cliniques et études épidémiologiques principalement) a été évaluée en s’appuyant sur différents critères (rigueur du protocole, caractérisation des expositions, etc.) –et ce quels que soient leurs résultats et conclusions. Les commentaires du comité d’experts spécialisés ont été pris en compte par le groupe de travail tout au long de l’expertise. Au total, plus de cinq cents commentaires ont été déposés par l’intermédiaire d’un formulaire en ligne disponible sur le site internet de l’Anses. Chacun d’entre eux a été analysé par plusieurs experts rapporteurs et fait l’objet d’une réponse. Chaque réponse a ensuite été validée par l’ensemble du groupe de travail. Près de cent-cinquante commentaires ont entraîné une modification, un ajout ou une reformulation du rapport d’expertise.»

Au final les quarante experts, mobilisés pendant près de quatre ans, ne sont pas parvenus à mettre en évidence un lien de causalité qui permettrait d’expliquer et de comprendre ce phénomène. Pour autant ils ne nient en rien la réalité des symptômes évoqués:

«Ces symptômes, soulignent-ils, peuvent avoir un retentissement important sur la qualité de vie des personnes concernées. Ils nécessitent et justifient une prise en charge adaptée par les acteurs des domaines sanitaire et social.»

C’est pourquoi l’Anses recommande «de développer la formation des professionnels de santé sur la problématique de l’électrohypersensibilité, la formation des acteurs sociaux à l’accueil et à l’écoute des personnes se déclarant hypersensibles, ainsi qu’à la prise en compte, dans leurs pratiques, de leurs questions et de leurs attentes, et de favoriser la coordination entre les acteurs impliqués dans leur prise en charge». Soit une manière alambiquée de dire que rien, ou presque, n’est aujourd’hui fait pour ces personnes dans le cadre d’une médecine fondée sur la rationalité et les liens de causalité.

«L’étrange circule discrètement sous nos rues»

De ce point de vue force est bien de constater que l’hypersensibilité aux ondes n’est pas la seule manifestation médicale de l’étrange dans nos sociétés en mutation. Ainsi en a-t-il été du «syndrome du bâtiment malsain» ou des affections tenues pour être dues au fait d’habiter à proximité de lignes électriques à haute tension. Convoquées au chevet des malades, la médecine et la science bégaient avant de s’avouer incapables d’expliquer le phénomène.

Attention: nous sommes loin, ici, des maladies infectieuses émergentes à la causalité bien démontrée sur lesquelles, il y aura bientôt un siècle, le bactériologiste français Charles Nicolle écrivait:

«Il y aura donc des maladies nouvelles. C’est un fait fatal. Un autre fait, aussi fatal, est que nous ne saurons jamais les dépister dès leur origine. Lorsque nous aurons notion de ces maladies, elles seront déjà toutes formées, adultes pourrait-on dire. Elles apparaîtront comme Athéna parut, sortant toute armée du cerveau de Zeus.»

On peut aussi se reporter à une autre époque troublée de notre histoire: celle de la diffusion du protestantisme et des malheureuses «Possédées de Loudun» et du non moins malheureux Urbain Grandier. Et découvrir le formidable ouvrage de Michel de Certeau:

«D’habitude l’étrange circule discrètement sous nos rues. Mais il suffit d’une crise pour que, de toutes parts, comme enflé par la crue, il remonte du sous-sol, soulève les couvercles qui fermaient les égouts et envahisse les caves, puis les villes. Que le nocturne débouche brutalement au grand jour, le fait surprend chaque fois? Il révèle pourtant une existence d’en dessous, une résistance interne jamais réduite. Cette force à l’affût s’insinue dans les tensions de la société qu’elle menace.»

Jean-Yves Nau Journaliste

Newsletters

Commotions cérébrales: l'ovalie jusqu'à la folie

Commotions cérébrales: l'ovalie jusqu'à la folie

Une étude médicale sans précédent démontre que les commotions cérébrales augmentent le risque futur d’affections neuro-dégénératives et de maladie d’Alzheimer. Dans le même temps, le jeu de rugby devient de plus en plus violent.

Que faire pour les 20% de la population souffrant d'au moins une maladie mentale?

Que faire pour les 20% de la population souffrant d'au moins une maladie mentale?

La stigmatisation des malades mentaux continue à contrarier la prise en charge de beaucoup d'individus.

Vous avez mal, mais aucune raison d'avoir mal. On vous explique

Vous avez mal, mais aucune raison d'avoir mal. On vous explique

À l'origine de ces souffrances qui empoisonnent la vie sans qu'on sache vraiment d'où elles viennent.

Newsletters