Sociéte

Procès d'Edith Scaravetti: «Je m’y suis mal prise, c’est vrai. Mais je voulais vraiment l’aider»

Temps de lecture : 12 min

[Episode 3] Edith Scaravetti a écouté tous les témoignages. Maintenant elle va parler. D'elle. De son couple. De la violence. De ses souffrances. Mais aussi de la souffrance de son mari, de son mal-être –elle y tient, encore.

/
Aaron Mello via Unsplash License by

Août 2014, Laurent Baca disparaît après une dispute avec sa compagne. Mars 2018, celle-ci comparaît pour meurtre devant la cour d'assises de Toulouse.

Récit en quatre épisodes du procès d'Edith Scaravetti.

Épisode 1: «Je suis un monstre, je suis un monstre! J’ai retourné l’arme contre lui»

Épisode 2: «Il n’y avait pas de bleus, pas de traces, et elle marchait très bien»

Épisode 3: «Je m’y suis mal prise, c’est vrai. Mais je voulais vraiment l’aider»

Au terme d’une deuxième longue journée d’audience, le président de la cour d’assises des Hautes-Pyrénées presse Maître Catala de poser sa question au témoin qui attend depuis plusieurs minutes à la barre. L’avocat d’Edith Scaravetti –et ténor du barreau de Toulouse–se tourne vers le public: «Si on parle trop, c’est parce qu’on dépossède cette femme de son dossier. Je dis ce que tout le monde pense. Je préfèrerais que ce soit elle qui parle.»

De la bouche d’Edith Scaravetti ne sont sorties jusqu’à présent que des petites phrases. La plupart du temps, pour confirmer ou infirmer les propos tenus par les anciens amis et collègues venus s’exprimer. Pour apporter, parfois, la précision d’une date ou d’une circonstance. À l’enquêtrice, son autre avocat, Maître Boguet, explique:

«Quand elle est acculée elle s’adapte, vous dites. Moi je dirais: quand on lui pose la question, elle répond.»

Edith pourra s’exprimer tout le temps qu’elle voudra, a promis le président, le troisième jour. Mercredi.

Chez les Scaravetti, cela a été rapporté à de nombreuses reprises, on parle peu. Il y a de l’amour autrement. Mais dans un procès d’assises, les bonnes intentions sont vaines et les silences impossibles. C’est le principe même de la procédure orale: à une parole se succède –ou se chevauche– une autre, puis une autre, puis une autre... jusqu’à la clôture des débats.

Edith Scaravetti doit parler mercredi, ce qui veut dire que ce jour-là, la suspension d’audience se fera peut-être plus tôt que les autres jours, parce qu’elle parlera peu et que chacun pourra rentrer chez soi dans ce froid ridicule pour aller embrasser ses enfants. Et nous refermerons notre carnet sur ces mots écrits au stylo noir: «Edith Scaravetti: la belle indifférence.» Tout semble limpide depuis la première heure.

Le président de la cour demande à Edith Scaravetti de s’approcher du micro. Elle se lève, les doigts noués entre eux, face à la cour.

Et c’est tout le dossier qui vole en éclats.

«À l’âge de 12 ans, j’étais partie en vacances. Je suis partie plus tôt de la plage. Je me sentais pas très bien. Je suis allée dans les douches… Je ne vais pas vous décrire ce qui s’est passé. Je suis retournée à notre emplacement. Je ne sais pas comment expliquer comment on se sent, aussi bien physiquement qu’intérieurement. C’était un homme grand, je ne saurais pas dire. Quand mes parents sont rentrés ils étaient avec des amis et on ne sait pas ce qu’il faut dire, raconter. Au fond de moi j’étais persuadée d’avoir fait quelque chose de grave. Je n’en ai parlé qu’avec Laurent, au début de notre relation. On parlait beaucoup de nos souffrances communes et puis il a remarqué, au début de nos relations sexuelles, que j’étais très mal à l’aise. Il m’a poussée à lui parler, il voyait que quelque chose n’allait pas.»

Le président n’a pas besoin de poser de questions.

«À partir de ce moment-là… Je ne sais pas comment expliquer l’enchaînement des choses. On se replie sur soi, on n’arrive pas à l’admettre. On se réfugie dans la souffrance des autres, pour s’oublier soi-même. Mes parents étaient en train de divorcer, c’était une période très compliquée celle-là aussi. Avec ma mère on avait une relation fusionnelle. J’ai grandi avec la certitude que j’avais été très désirée par ma mère. Cette histoire, que mon père ne voulait pas de troisième enfant, on me l’a rabâchée, rabâchée, rabâchée. Je ne voulais pas que ma mère reste avec mon père à cause de moi. [...] Ma mère a fini par partir, je me suis retrouvée seule avec mon père et je dois vous avouer que je m’en suis voulue. Je n’avais jamais vu mes parents avoir des gestes d’affection l’un envers l’autre et là j’ai vu mon père souffrir et je m’en suis voulue.»

Ensuite, à 13 ans, Edith est partie vivre avec sa mère chez son grand-père, chemin Tucaut.

«Ça a été progressivement. Ma mère partait de plus en plus [chez son compagnon] et je suis restée avec mon grand-père. Il avait un début d’Alzheimer. Je restais avec lui avec envie car je ne l’avais pas vraiment connu. J’apprenais à connaître mon grand-père. Il fallait le mettre au bain… je me suis rattachée au lien familial que je n’avais pas avant. Même si c’est moi qui poussais ma mère à aller chez son compagnon.»

Deux ans plus tard, Edith rencontre Laurent.

«La toute première fois que je l’ai vu, il faisait un peu le kéké. La seconde fois, on a fini la soirée ensemble. Il pleurait par rapport à son fils. J’ai vu cet homme pleurer, être sincère, être perdu presqu’autant que je pouvais l’être.»

Laurent Baca a un petit garçon de quatre ans, Gaétan*, avec une jeune femme qui vit désormais à Nîmes. Il ne le voit pas souvent, et la mère de son fils refuse de revenir vivre à Toulouse.

«J’ai entendu tous les témoignages qui ont été dits depuis plus de deux jours. Que Laurent était gentil, qu’il avait le coeur sur la main, et c’est vrai. On dit aussi que c’était un monstre violent, et c’est vrai aussi. Mais ce que je voudrais dire c’est que c’était un homme en grande souffrance. Et je ne comprends... Je ne comprends pas pourquoi on ne parle pas de sa souffrance à lui.»

Elle déglutit, et continue la chronologie des faits.

«J’étais enceinte, il est venu s’installer chez mon grand-père en août 2004. Ma première fille, je suis tombée enceinte sous pilule, ce n’était pas prévu… Mon fils pareil, sous pilule, et ma troisième fille sous stérilet. [...] J’ai fait trois avortements, deux en 2008 et un fin 2013. Ca n’a pas été un choix facile, on en a discuté. Mon grand-père était malade… et avec Laurent ça devenait plus complexe. Il me demandait plus de temps pour lui, et j’étais fatiguée, et selon lui j’étais déjà pas capable de m’occuper de trois enfants alors, c’était la meilleure décision à prendre.»

La femme de trente-deux ans reprend son souffle et dénoue un peu ses mains.

«Ce problème d’alcool existait déjà quand je l’ai rencontré. Au fil des années ça s’est aggravé. Il est tombé dans un engrenage plus important, avec les excès d’un homme qu’on a pu décrire.»

Edith admet que son abnégation –ce moyen d'oublier sa propre souffrance– était ancrée en elle bien avant sa rencontre avec Laurent. Le président lui demande quand les violences ont commencé.

«La première fois c’était le jour où mon grand-père est parti en maison de retraite. Avec sa maladie il devenait violent, agressif, il buvait beaucoup aussi. [...] Et ce jour-là quand je suis rentrée j’ai vu un Laurent que je ne connaissais pas. Il y avait du cannabis sur la table, il était ivre. Je voulais qu’il parte. Il a été très virulent, il m’a plaquée contre le mur, m’a mis un couteau sous la gorge, l’a descendu sur le ventre et m’a dit “y a déjà une connasse qui est partie avec mon enfant, ça n’arrivera pas une seconde fois.” Il m’a dit qu’il était chez lui et qu’il y resterait. On se dit qu’il y a quelque chose qu’on n’a pas vu. Peut-être qu’il a cru que j’avais voulu lui faire la même chose, [...] qu’il avait peur de souffrir à nouveau.»

Edith reste, et tombe à nouveau enceinte.

«Pendant les trois grossesses, les choses se sont installées sur le côté psychologique. Laurent voulait… c’était quelqu’un de très maniaque, il voulait que la maison soit nickel, que les enfants soient nickels, et j’étais jamais à la hauteur de ce qu’il voulait. [...] Les choses ont commencé à changer dans l’intimité. Il avait des exigences qu’il n’avait pas avant, il disait qu’il était frustré. Les relations sexuelles pouvaient être classiques ou très exigeantes, violentes, brusques.»

Est-ce que certaines pratiques sexuelles lui ont été imposées? Edith réfléchit.

«Oui. Après on ne se pose pas la question, c’est notre devoir, il veut alors voilà.»

Edith réfléchit encore un peu. Il faut qu’elle aide la cour à comprendre.

«C’est un tout, les violences sexuelles… Tout est lié dans notre relation. Il était très lunatique. Quand il avait bu, il pouvait changer en une minute. Il pouvait être charmant puis partir dans une folie extrême. Et puis il s’arrêtait tout net comme si rien ne s’était passé. Et c’est ce qui n’est pas ressorti de Laurent dans toutes ses déclarations, l'essentiel de Laurent. Sa souffrance. Il s’est réfugié là-dedans, dans l’alcool et dans la drogue. L’attitude qu’il avait à ce moment-là n’était pas l’homme qu’il était.»

Edith lève ses yeux sur les jurés.

«On se prenait beaucoup la tête sur nos familles respectives. Il me disait “tes parents ils étaient bien contents de t’avoir pour s’occuper de ton grand-père, mais ils ne sont pas là. [...] Tu pourrais pas partir tellement t’es seule, même ta famille ils veulent pas de toi”.»

Plus tard, Edith expliquera que sa bonne connaissance de la carabine vient aussi de là («Il me faisait charger la carabine en disant “cette balle est pour ton père, celle-là pour ta mère…”»).

«Il répétait, et ce sera sûrement désapprouvé, qu’il était le chat noir de sa famille. Sa famille ne lui faisait pas de reproches mais il se sentait dénigré. Je ne comprenais pas parce qu’on les voyait, et moi je minimisais le silence de la mienne. Il ne supportait pas ce qu’il appelait “mon inertie”. Son fils, il en a énormément souffert. C’était une grande partie de lui cette souffrance. Cette souffrance-là. Quand il avait bu il en parlait, il me tirait par les cheveux et me disait “Comprends, comprends!”. Puis ça a été des coups de pied, des coups de tête.»

Ses mains sont à présent tendues vers les jurés. Sa voix est douce, presque suppliante.

«On en donne une image qui est soit super négative soit merveilleuse mais à un moment donné il y a quelque chose qui l’explique.»

Edith se tourne vers le banc de la famille Baca.

«J’espère vraiment que sa famille, ses amis qui sont présents, comprennent que ce que je leur ai fait est horrible, mais que je ne suis pas là pour le faire passer pour un monstre.»

Des larmes se mettent à poindre au creux de ses yeux, mais elle ne s’arrête pas.

«Je sais qu’au fond d’eux, ils savent qu’il a souffert. Malgré ce que j’ai pu vivre et les témoignage qui ont été dits. [Le père de Laurent] a dit hier “j’ai l’impression d’avoir élevé un monstre”. Et je ne veux pas que ce soit ce que l’on retienne de lui. J’ai énormément souffert, je ne veux pas minimiser ce que j’ai vécu. Mais je ne veux pas minimiser ce qu’il a vécu non plus.»

Le père, la mère, et Jennifer, la soeur de Laurent Baca, se cachent dans leur écharpe pour ne pas hurler de douleur.

«On a décrit les mains tendues pour moi, mais lui aussi [en a eues]. Et comme moi je ne les ai pas prises, lui non plus.»

Edith se reprend.

«Ce que j’ai fait c’est moi qui l’ai fait. Personne n’est responsable. Personne n’a à s’en vouloir. Mais rien ne ressort de ce qui a été de ma vie. On ne parle que de noir et que de blanc. Je ne suis pas complètement parfaite ni complètement manipulatrice.»

Le président veut savoir pourquoi les violences arrivaient.

«Ça pouvait être à propos de tout ou rien. Nos familles, les enfants, une toile d’araignée dans un angle, une chemise qu’il voulait mettre ce jour-là et qui n’était pas repassée…»

A-t-elle le souvenir de la violence qui l’a le plus meurtrie?

«À mon retour d’un avortement, j’avais un traitement médicamenteux. Il m’en voulait d’avoir tué son enfant. On est allé récupérer les enfants qui étaient chez ses parents. On est rentré, il m’a mise sous la douche et m’a fait revivre le viol que je lui avais décrit.»

Un silence tombe sur le prétoire.

“Notre relation était dans cette ambivalence. Je ne me suis pas raccrochée à ce qu’il venait de me faire vivre. Il me faisait subir ça, mais je me suis raccrochée au fait qu’il m’avait vraiment écouté. Il m’avait vraiment compris.»

Personne n’essaie de combler ce silence-là. Cela fait près d’une heure et demie qu’Edith est debout.

«Depuis le début des débats, il n’y a pas eu de juste milieu. Ni pour moi, ni pour Laurent. Les bleus on les cache pour les autres et pour soi-même. Et pour Laurent. Laurent, quand il voyait mes bleus il en pleurait, me disait “tu sais pas à quel point tu me fais souffrir”. Et on ne veut pas le faire souffrir. Il pleurait en me disant que c’était moi qui le forçais à faire ces choses-là, pour que je comprenne. Donc on s’en veut, on se dit qu’on a mérité ça et on veut passer à autre chose.»

Mais pourquoi ne pas en avoir parlé aux enquêteurs, lors de l’instruction?

«On en veut pas se dire qu’on a vécu ça. On ne veut pas l’admettre. Et puis tout s’oublie.»

Edith se remémore l’été 2014, un été très compliqué. Edith ne sait plus où elle en est, ni ce qu’elle veut, et part trois semaines chez son père, pour que Laurent réalise que son problème d’alcool prend de plus en plus de place. Elle emmène les enfants le voir tous les jours, parce qu’elle veut qu’il comprenne qu’elle ne veut pas le faire souffrir.

«Il a arrêté de boire. Il n’y avait plus de bouteilles dans les placards. On est parti en vacances et c’était l’homme que j’avais connu à 17 ans. Il mangeait avec nous à table, on rigolait à nouveau ensemble, nos relations sexuelles étaient normales… Et puis il m’a dit “je vais te prouver que j’ai changé, je vais aller chez ta mère et lui montrer que je ne suis plus l’homme vulgaire que j’étais”.»

Mais la mère d’Edith refuse de le voir. Quand la jeune femme rentre, elle voit Laurent ivre, éructant que sa mère est une «pauvre conne», qu’il «faisait des efforts et que personne ne le voyait».

«Ce soir-là, raconte Edith, il m’a dit une phrase qui m’a beaucoup aidée dans ma résilience. Il m’a dit: “Je réalise que je ne suis pas capable de faire des efforts. Je ne peux pas te garder par amour alors je te garde par la peur”.»

Nous sommes alors début août.

Quelques jours plus tard, une balle de .22 Long Rifle vient mettre un terme à la réalité.

«Je voulais l’aider. À la télévision, on voit les reportages sur les femmes battues. On parle toujours de leur silence. Je les vois aussi. Mais ce qu’on ne dit pas c’est que tout homme violent avec sa femme, qui la bat, ne le fait pas par plaisir. Il ne se lève pas le matin en se disant: “Je suis un sale type.” J’aimais Laurent. Je m’y suis mal prise, c’est vrai. Mais je voulais vraiment l’aider.»

Le président propose à Edith de s’asseoir. Elle refuse. La peau de son visage luit un peu sous les lumières.

«On m’a souvent demandé ce que je ressentais, les sentiments que j’avais en moi. Je sais que j’ai tout fait. Je sais juste que je me sens vide.»

*Le prénom a été changé.

Elise Costa Journaliste

Newsletters

Résidence Provisoire

Résidence Provisoire

«Il y a 60 ans, le 9 août 1956, naîssait la Société Nationale de Construction pour les Travailleurs Algériens, la Sonacotra, raconte Florence Brochoire. Sa fonction était de construire des foyers pour les travailleurs migrants algériens qui...

Surpopulation: des villes entières... sous terre?

Surpopulation: des villes entières... sous terre?

Avec une population mondiale estimée à 9,5 milliards d'individus en 2050, dont une grande majorité vivra en ville, le problème de la surpopulation urbaine est devenu un enjeu crucial. Et si on colonisait le sous-sol des mégapoles?

C'est le printemps!

C'est le printemps!

Newsletters