Politique / Société

Cris et chuchotements à la marche pour Mireille Knoll

Temps de lecture : 6 min

Mercredi 28 mars était organisée une marche en la mémoire d'une octogénaire de confession juive assassinée le 23 mars dans son appartement. Parmi ces marcheurs, des politiques, mais aussi des citoyens qui s'interrogent sur la France d'hier et d'aujourd'hui.

Des participants à la «marche blanche» organisée à Paris le mercredi 28 mars en la mémoire de Mireille Knoll. |
François Guillot / AFP
Des participants à la «marche blanche» organisée à Paris le mercredi 28 mars en la mémoire de Mireille Knoll. | François Guillot / AFP

Au bar encombré du Canon de la Nation, place du même nom, Maud Haymovici, née dans l’immédiate après-guerre, ancienne présidente d’une amitié judéo-chrétienne, raconte son histoire, qui se confond avec celle de son père.

Jeune juif roumain venu en 1928 étudier la médecine à Paris, «comme le père de Michel Drucker», il épousera civilement une bretonne catholique rencontrée sur les bancs de la fac. Il rejoindra ensuite De Gaulle à Londres après avoir traversé la ligne de démarcation et gagné l’Afrique du Nord. Elle a écrit là-dessus un livre: Le dernier cours d’histoire. Ce Juif de la France Libre qui aimait tant la Bretagne.

«On ne pensait pas revivre ça un jour», soupire-t-elle en buvant une infusion servie dans un grand verre, faute de tasses disponibles en cette fin d’après-midi de forte affluence: la marche pour Mireille Knoll va bientôt commencer. Maud Haymovici est là pour ça.

Alain Finkielkraut défend la venue de Mélenchon et Marine Le Pen

Comme souvent, le cortège s’est mis en route sans prévenir. Il s’est engagé boulevard Voltaire et suivra une boucle le ramenant à son quasi-point de départ, empruntant la rue de Charonne et bien sûr l’avenue Philippe-Auguste, dans le XIe arrondissement, où se situe l’immeuble HLM dans lequel Mireille Knoll, 85 ans, juive rescapée de la rafle du Vel d’Hiv en juillet 1942, est morte vendredi, poignardée. Deux suspects, des délinquants, se renvoient la responsabilité de l’homicide. L’un affirme que l’autre a lancé un «Allah akbar» en agressant la victime. L’enquête suivrait une piste crapuleuse –assortie de la circonstance aggravante d’antisémitisme.

«Enculé!» L’insulte, criée fort, retentit plusieurs fois. La scène se passe à quelques mètres, mais si l’on entend des voix, on n’y voit pas grand-chose. Le leader de la France insoumise, Jean-Luc Mélenchon, qui a bravé «l’interdiction» du Crif en se joignant à la marche, est pris à partie par des éléments de la Ligue de défense juive (LDJ), un groupuscule extrémiste sioniste.

Jean-Luc Mélenchon. | Alain Jocard / AFP

Alain Finkielkraut, présent dans le cortège, entend ce qui se passe et réagit:

«Le Crif aurait mieux fait de se taire. Ça excite la partie violente de la communauté. On va occulter le sens de la manifestation pour ne retenir qu’une querelle entre la France insoumise et une partie des juifs. Aujourd’hui vient qui veut, on reprendra la critique de l’islamo-gauchisme un autre jour.»

Jean-Luc Mélenchon et ceux qui l’accompagnent sont exfiltrés par la police, de même que Marine Le Pen, également déclarée indésirable par le Crif, mais qui refera plus tard son apparition dans le défilé, bénéficiant semble-t-il de la protection de quelques-uns des membres de la LDJ.

Une femme, à propos des agitateurs: «Là, ils sont en train de prendre la manifestation en otage.» Un homme, sur Mélenchon: «Je ne l’aurais pas sifflé à ce moment-là.»

La marche, dite «blanche», reprend son faux rythme dans une tranquillité toute relative. Quelque chose est gâché, mais rien n’était serein au départ.

Marine Le Pen. | François Guillot / AFP

«L’antisémitisme islamiste, c’est le nouveau nazisme, il faut le dire»

«Il n’y a pas de solution pour les juifs de France, on ne peut rien faire contre un individu qui s’autoradicalise», philosophe un marcheur.

Le visage accablé, sa blondeur légendaire aujourd’hui ternie, le cinéaste Alexandre Arcady, pour ainsi dire de toutes les marches ayant suivi les meurtres antisémites perpétrés ces quinze dernières années en France, répète ce qu’il a déjà dit maintes fois:

«Ce n’est pas l’angoisse des juifs français seulement qui s’exprime, c’est l’angoisse de la France entière. L’antisémitisme islamiste, c’est le nouveau nazisme, il faut le dire. Là, c’est la boutique où travaillait Ilan Halimi», croit-il se rappeler en passant boulevard Voltaire devant un commerce de téléphonie mobile.

«Chez certains fanatiques islamistes, la même haine des juifs, comme chez les nazis.» C’est Serge Klarsfeld, le débusqueur de nazis et de collabos célèbres, qui parle. Il est au bras de sa femme Beate. Tous deux semblent atteints d’une fatigue dont les années ne sont pas la seule cause. «L’antisémitisme est un mouvement important, qui frappe à travers le monde», élargit celui qui a fait tomber Klaus Barbie au milieu des années 1980.

Vivre ensemble, encore

Trois jeunes juifs, airs de lycéens. L’un d’eux porte une kippa, et tous sur leur veste ou doudoune un autocollant de l’UEJF, l’Union des étudiants juifs de France, dont un local universitaire a été partiellement saccagé et tagué d’inscriptions antisémites plus tôt dans la journée: «L’UEJF? Non, on n’en fait pas partie, on nous a donné ces autocollants.»

Un reporter de l’émission «Quotidien» les interroge pour un direct: «Comment vous vivez votre judaïsme?» Plutôt bien, répondent-ils en substance. Pourraient-ils un jour verser dans la violence? Cette fois, c'est moi qui leur pose la question après leur interview pour la télé: «La violence, c’est pas négociable, la haine attise la haine», jurent-ils en chœur. Ils ont des copains d’origine maghrébine et vantent les vertus de la diversité.

Des fleurs déposées à l'entrée de l'immuble où Mireille Knoll a été tuée. | Alain Jocard / AFP

Gisèle n’a pas entendu les déclarations de ces garçons, mais elle partage leur vision positive du vivre-ensemble. Elle est juive et se souvient qu’au lendemain de l’attentat du 9 janvier 2015 contre l’Hyper Cacher, son voisin du «cinquième», un musulman, était «descendu pleurer dans [ses] bras».

«C’est pas ça, l’islam», lui avait-il dit, comme désemparé.

Gisèle a aussi un fils qui, à l’âge de 15 ans, est parti vivre en Israël, n’en est plus revenu, et «a fait deux fois Gaza».

«Il avait subi une agression, cela l’avait beaucoup marqué et provoqué son départ, raconte-t-elle. Là-bas, les choses lui ont semblé plus claires. Israël est son pays de foi, toutefois la France reste son pays de cœur. Il se lève toujours pour la Marseillaise.»

Ouvrir son cœur

Mireille Knoll vivait au deuxième étage, Félix Jastreb, au huitième. Il y demeure toujours et connaissait la vieille dame qui a été tuée et qui parlait assez peu, contrairement à lui, comme pris d’une euphorie triste quand s’arrêtent les marcheurs devant l’adresse de la défunte, qu’il partage. Félix Jastreb est une figure de la communauté juive populaire. Une gouaille de titi. Il a beaucoup contribué, au sein de l’AMEJD, l’Association pour la mémoire des enfants juifs déportés, à la pose de quarante-cinq plaques commémoratives sur des édifices scolaires du XIe arrondissement.

«Beaucoup de ces enfants étaient de familles modestes, contrairement à ce qu’on croit, et habitaient l’est-parisien», explique le vieil homme, toujours bien alerte –il avait une dizaine d’années lorsqu’il échappa à la déportation.

Félix Jastreb est ce qu’on appelle un «orphelin de la Shoah». Déjà orphelin de père, sa mère est morte dans les camps: «Convoi 46, le 23 févier 1943.»

«Trois enfants n’ont pas connu leur grand-mère», dit-il en parlant des siens, et pensant peut-être aux petits-enfants de Mireille Knoll. Il a survécu à la guerre, caché dans une famille du Loir-et-Cher.

«Il ne fallait pas donner son nom, pas dire sa religion, ne pas faire pipi devant les autres. L’instituteur savait que j’étais juif, le curé aussi, la famille qui m’accueillait, également. Ils ne m’ont pas dénoncé», raconte-t-il, alors que de l’avenue Philippe-Auguste montent des huées, une rumeur signalant la présence dans la foule de Marine Le Pen, Gilbert Collard et Louis Aliot.

Marine Le Pen, Louis Aliot et Gilbet Collard. | François Guillot / AFP

On est très loin de la sérénité qu’avait espérée Daniel Knoll, le fils de la défunte, lequel a reproché au Crif de «faire de la politique» –au lieu, comme lui, «d'ouvrir [son] cœur».

Sur la porte d’entrée de l’immeuble où résidait Mireille Knoll, un mot aux résidents signale l’existence d’une cellule psychologique. «Nous, on n’en pas eu, de cellule psychologique, après la guerre», ironise Félix Jastreb, témoin d’un passé terrrifiant et artisan d’une reconstruction dont les effets pédagogiques semblent s’estomper inexorablement.

Antoine Menusier

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