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En Slovaquie, l'assassinat d'un journaliste fait chuter le gouvernement

Temps de lecture : 4 min

Le meurtre du journaliste Ján Kuciak et de sa fiancée en février dernier a déclenché un soulèvement populaire qui ne s'était pas vu depuis 1989 dans le pays. Suspectés d'être mêlés à des affaires de corruption, des membres du gouvernement sont tombés.

Manifestation après le meurtre de Ján Kuciak. Sur la pancarte, on peut lire: «Le meurtre d'un journaliste résulte d'un système corrompu». | 
Joe Klamar / AFP
Manifestation après le meurtre de Ján Kuciak. Sur la pancarte, on peut lire: «Le meurtre d'un journaliste résulte d'un système corrompu». | Joe Klamar / AFP

L'ancien président du gouvernement slovaque, Robert Fico, aimait à qualifier les journalistes de «simples hyènes idiotes» ou de «sales prostituées anti-Slovaques».

Déclarer que «la liberté de la presse et la sécurité des journalistes sont une priorité nationale» au lendemain de l'assassinat du journaliste Ján Kuciak et de sa fiancée Martina Kušnírová, n'a pourtant pas suffi à apaiser les foules et à sauver son poste, qu'il occupait depuis près de six ans.

Attaché au parti communiste à ses débuts, il a fondé en 1999 le parti de gauche SMER – social-démocratie, avant de verser dans le populisme en s'alliant en 2006 avec le Parti national slovaque, placé à l'extrême droite, et le Parti populaire slovaque. Grand soutien de Poutine, il s'est vite rapproché des oligarques slovaques, des apparatchiks russes et des barons de la mafia calabraise.

Le double meurtre de trop

Pendant ce temps, Ján Kuciak s'était mis à enquêter sur des affaires de corruption et de fraude fiscale mêlant des membres du gouvernement, des magnats locaux et la mafia italienne. Fico avait une place privilégiée dans l'enquête, ayant notamment embauché comme assistante personnelle Maria Troskova, une ancienne candidate de Miss Univers et mannequin topless liée à l'italien Antonino Vadala, un homme d'affaires trempant avec celles de la 'Ndrangheta, la mafia calabraise.

Les dénonciations de corruption entourant Fico n'étaient pas nouvelles en Slovaquie, mais demeuraient sans conséquences. Cela jusqu'au 26 février, jour où la mère de Martina Kušnírová découvre les corps de sa fille et de son gendre, abattus à bout portant dans leur maison, à quelque soixante-cinq kilomètres de Bratislava, la capitale.

«Le meurtre a touché un nerf», écrit le Washington Post. Des dizaines de milliers de personnes défilent dans les rues, pleurent la mort des fiancés de 27 ans à peine, grondent contre le gouvernement, réclament la démission de Fico. «Mafia get out of my country!!!», peut-on lire sur des pancartes, où le «fi» et le «co» se distinguent en lettres rouges.

«Les mouvements d'opposition citoyenne ont surgi de nulle part. Les contrôles constitutionnels ont été lancés. [...] Le soulèvement pacifique qui a transformé la politique dans cette nation enclavée de cinq millions d'habitants est un contrepoint frappant aux tendances globales qui semblent favoriser les dirigeants désireux de plier les règles, les normes et les institutions à leur volonté», remarque le Washington Post.

Comme un air de révolution

Comme tant d'autres, Juraj Šeliga, un doctorant en droit à l'université de Trnava, a provisoirement délaissé ses recherches pour organiser des manifestations. Dans une interview donnée à Denník N, deux jours avant la démission de Robert Fico, il revendiquait l'héritage de la révolution de Velours de 1989, qui a précipité la chute du régime du Parti communiste tchécoslovaque et la fin de la République socialiste tchécoslovaque, derrière le slogan «Nous finirons ce que nos parents ont commencé en novembre 1989»:

«Novembre 1989 était un symbole. Les gens se sont levés et ont dit qu'ils voulaient un pays meilleur et plus décent.»

Les manifestations suscitées par la mort de Kuciak ont été décrites comme les plus importantes depuis la révolution de Velours, aussi nommée «révolution douce» –en raison du peu de sang versé.

Devant la rédaction d'Aktuality.sk, où travaillait Kuciak, a été placé un panneau reproduisant la silhouette des deux fiancés et sur lequel on peut lire: «Vous ne pouvez pas tuer la vérité». Et de fait, les dossiers laissés par Kuciak ne sont pas restés lettres mortes: une équipe de dix reporters s'en est saisie et collabore avec d'autres médias pour poursuivre l'enquête.

Peter Bardy, le rédacteur en chef, raconte la sidération qui a suivi l'annonce du meurtre de Kuciak:

«C'était inimaginable. Nous sommes membre de l'Union européenne. Nous pensions que cela ne pourrait pas arriver.»

Et pourtant, il raconte le rire de Fico, rencontré quelques jours après, et ces mots sibyllins:

«Ils l'ont tué pour ça? Pas possible!»

Fico semble alors ne pas se rendre compte du mouvement de foule et de fond que cela a soulevé: il suggère que ces manifestations sont le jeu de George Soros, le milliardaire hongro-américain, mais ça ne prend pas.

La chute du Premier ministre

Grigorij Mesežnikov, le président de l'Institut des Affaires publiques de Bratislava déclare que ce mouvement ne doit pas être sous-estimé, avant d'ajouter:

«Je ne crois pas que ce gouvernement soit capable de produire des changements.»

Le 15 mars, la main forcée par le président de la République Andrej Kiska, Fico présente sa démission.

«Il l'a fait en souriant, disant à Kiska: “Ne t'inquiète pas, je ne m'en vais pas”», rapporte le Washington Post.

Et effectivement, alors qu'il est toujours chef du parti au pouvoir, son remplaçant au poste de Premier ministre est son ancien adjoint: Peter Pellegrini. En dépit de quelques gardes à vue, personne encore n'a été accusé des meurtres.

Mais le soulèvement de la population est bien réel, et s'est déjà traduit par une cascade de démissions: le ministre de la Culture, Marek Maďarič, a démissionné dès le 28 février, suivi du secrétaire du Conseil national de sécurité Viliam Jasan, de Maria Troskova, et du ministre de l'Intérieur Robert Kaliňák, démission de trop, qui a entraîné à sa suite celle de Robert Fico.

«La dynamique du pouvoir en Slovaquie a clairement changé, estime Mesežnikov. Cela s'est illustré la semaine dernière, lorsque le nouveau ministre de l'Intérieur a choisi, lors de son premier jour de travail, de se soumettre publiquement à un interrogatoire serré de deux heures encadré par les médias. C'était une démonstration d'humilité de la part d'un gouvernement dont la marque de fabrique était l'opacité et l'arrogance face à la critique.»

«Notre passivité nous tue», clamait un manifestant. Mais le lendemain, en dépit de l'annulation de la manifestation hebdomadaire du vendredi, des milliers de personnes se sont rassemblées pour une veillée silencieuse dans les rues de Bratislava.

Léa Polverini Journaliste

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