Société / Monde

Antisémitisme: les larmes de crocodile d'une certaine gauche française et européenne

Temps de lecture : 3 min

[Blog, You will never hate alone] Le juif assassiné sur le territoire de la République parce qu'il est juif, celui-là combien on aime à le défendre. Mais voilà que ce même juif, quand il vit en Israël, on ne cesse de l'incriminer et de l'accabler de tous les maux de la Terre.

On ne peut pas pleurer le sort des juifs tués en France pour dans la foulée conspuer sans nuances les juifs d'Israël qui se défendent eux-aussi contre des menaces. | Quinn Dombrowski via Flickr CC License by

Aujourd'hui, tous les journaux, de gauche comme de droite, ont titré sur la marche blanche, et dans leurs éditoriaux, les directeurs de rédaction ont rappelé la nécessité de lutter contre l’antisémitisme, ce fléau qui ronge nos sociétés. On s'est gargarisé de bons mots et de belles paroles, on a rappelé que la République sans les juifs ce n'était plus la République, on a appelé au sursaut pour que plus jamais une personne ne soit assassinée parce qu'elle a le malheur d'être née juive. Cela aura été un joli moment d'unité nationale

On n'aime jamais autant le juif que lorsqu'il est faible, que lorsqu'il est une espèce à protéger

Et puis demain, ou après-demain, dans une semaine ou dans six mois, quand Israël sera de nouveau au cœur de l'actualité, quand une nouvelle guerre surviendra à Gaza ou ailleurs, quand l'armée israélienne emploiera la force pour protéger sa population civile, ces mêmes journaux, ces mêmes éditorialistes, n'auront pas de mots assez durs pour qualifier l'attitude de l'État hébreu: on parlera alors d'un usage disproportionné de la force, on évoquera le sort tragique de ces populations palestiniennes livrées à elles-mêmes, de ces malheureuses victimes innocentes, de ces enfants aux visages d'anges qui auront succombé aux tirs d'artillerie d'une armée sans foi ni loi.

Le juif qui ferme sa gueule et va sans broncher épouser son destin de victime, dans l'acceptation de son sort, aussi tragique et funeste soit-il, celui-là a droit aux condoléances de la République endeuillée.

Bien évidemment, ils rappelleront que l’État hébreu a le droit à vivre en paix dans des frontières sûres et reconnues, mais cette chose une fois dite, on reprendra cette posture idéologique –car c'en est une– qui veut voir en chaque Palestinien un martyr et en chaque Israélien, un bourreau.

C'est que pour une certaine gauche française ou même anglaise, on aime jamais autant le juif que lorsqu'il est faible, que lorsqu'il est une espèce à protéger, que lorsqu'il arbore le sourire d'une victime sacrificielle qu'il faut défendre envers et contre tous. Le juif en pyjama rayé, le juif assassiné sur le territoire de la République parce qu'il est juif, le juif exécuté dans une école juive, le juif tué dans un hypermarché casher, celui-là, combien on aime à le défendre.

Celui-là est respectable. Celui-là est digne de compassion. Celui-là est digne d'être réconforté. Parce qu'il est faible. Parce qu'il est seul. Parce qu'il est impuissant face au déferlement de haine. Parce qu'il se pare des vertus de l'opprimé. Parce qu'il est innocent. Parce qu'il coche toutes les cases de ce sentimentalisme humaniste qui hausse le ton à chaque fois qu'une minorité œuvrant au sein de la République est ostracisée pour ce qu'elle est.

Le juif qui ferme sa gueule et va sans broncher épouser son destin de victime, dans l'acceptation de son sort, aussi tragique et funeste soit-il, celui-là a droit aux condoléances de la République endeuillée.

On peut, on doit critiquer la politique du gouvernement israélien

Mais ce même juif qui en Israël se bat pour sa survie, ce même juif qui prend les armes pour se défendre des agressions des pays alentours, ce même juif qui s'enorgueillit d’œuvrer au sein d'une armée moderne, ce juif fort, ce juif décidé à ne plus aller à l'abattoir, ce juif résolu à défendre cher sa peau, ce juif qui, revenu des fours crématoires, a juré sur la tombe invisible des millions de déportés, que plus jamais pareille tragédie ne se renouvellera, ce juif, qui est passé de statut de victime à celui de combattant, celui-là, d'un coup d'un seul, devient l'ennemi à abattre.

C'est pourtant rigoureusement le même. Le même.

Qui partage la même histoire. Qui a eu à souffrir des mêmes humiliations et des mêmes génocides. Qui sait de toute éternité combien il a fallu d'obstination, de courage, de force mentale, pour continuer à exister sans jamais se renier, dans cet entêtement métaphysique à demeurer fidèle à l'histoire de son peuple. À sa mémoire et à ses traditions.

On peut, on doit critiquer la politique du gouvernement israélien. Mais si cette critique ne s'accompagne d'aucune perspective historique, si elle sert juste d’exutoire à une soif de justice humaine qui omettrait de replacer dans son contexte l'extrême fragilité de cette démocratie, si elle applique une logique binaire qui oublierait les siècles de persécution, les responsabilités des nations européennes dans l'extermination des juifs, les guerres provoquées par les armées arabes pour renvoyer à la mer les habitants de ce pays à nul autre pareil, alors cette critique aveugle, cette critique à sens unique, n'aura d'autre effet que de permettre au nouvel antisémitisme de prospérer et, demain, d'ensanglanter à nouveau la République.

Il sera alors inutile de verser des larmes de crocodile.

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