Parents & enfants / Société

Les enfants de la Réunion, la honte toujours vivace de la République

Temps de lecture : 5 min

Entre 1963 et 1982, plus de 2.000 enfants réunionnais ont été arrachés à leurs familles pour remplir les campagnes de métropole frappées par l'exode rural. Une page sombre de notre histoire.

Des photos d'enfants réunionnais arrachés à leurs familles pour être placés en métropole | ©Flair Production
Des photos d'enfants réunionnais arrachés à leurs familles pour être placés en métropole | ©Flair Production

C'est un sujet aussi déchirant que passé sous silence. Durant près de vingt années, la République française a déplacé des enfants, dont certains n’avaient pas trois ans –et autour de 15 ans pour les plus âgés– pour les envoyer en métropole où nombre d’entre eux ont été adoptés. Problème de taille: ils avaient des parents et ces derniers ne les avaient pas abandonnés. Comment a-t-on pu en arriver à pareille ignominie? C’est ce qu'un documentaire, diffusé sur France Ô ce dimanche 1er avril, tente de comprendre en nous proposant de suivre des victimes et en interrogeant notamment l’écrivain et historien Ivan Jablonka, qui a consacré un très beau livre à ce sujet.

En 1963, Michel Debré est député de la Réunion, mais il est alors en perte de vitesse sur le plan politique. Car Michel Debré, Premier ministre de 1959 à 1962, l’a été au moment du règlement de la crise algérienne, qui s’est soldée par l’indépendance de l’Algérie à laquelle il était opposé à titre privé. Il est d’ailleurs remplacé par Georges Pompidou peu après la signature des accords d’Évian. Ce n’est qu’à l’occasion d’une législative partielle en mars 1963 qu’un Michel Debré en disgrâce peut retrouver un poste de député, à la Réunion. Et c’est sous son égide que le BUMIDOM, organisme nouvellement fondé pour favoriser la migration, vers la métropole, des populations des Départements d’Outre-Mer, va organiser ce trafic d’enfants.

Entre exode rural et misère ultramarine

Il faut se replonger dans la situation de la France au début des années 1960. En métropole, «l’exode rural» est en train de vider les campagnes au profit des villes. À une époque où la production est loin d’être aussi industrielle qu’aujourd’hui, certains départements ruraux manquent de bras, dont la Creuse. Et c’est d’ailleurs à Guéret, dans un foyer, que vont arriver, à partir de la fin 1963, les premiers enfants de la Réunion.

La Réunion, à l’époque (comme encore aujourd’hui me glissent certains), est un département où règne une très grande misère. L’île ne dispose pas des infrastructures en adéquation avec sa démographie, les familles sont très nombreuses et le chômage très répandu, avec son cortège de misères et de problèmes sociaux. La situation sanitaire et sociale est préoccupante. Michel Debré voit cette situation sous un angle colonial et craint que cela ne débouche sur des velléités d’autonomie, d’ailleurs formulées par une autre personnalité de l’île, Paul Vergès, frère de Jacques et fondateur du parti communiste réunionnais. Pour lutter contre l’essor démographique de l’île, et parallèlement à des incitations Michel Debré pousse donc à une politique, disons le mot, de déportations d’enfants réunionnais vers la métropole. Une infime partie des enfants victimes de cette politique sont des orphelins. Les autres vivent avec leurs parents, frères et sœurs. Ils vont pourtant être inscrits dans les registres de la DDASS. On fait signer en catimini des papiers à de nombreux parents réunionnais avec la promesse, pour leur progéniture, d’une vie meilleure en métropole: ils vont y faire les études qu’ils ne peuvent poursuivre à la Réunion, s’y faire une «situation» comme on dit à l’époque. Les parents reçoivent des promesses verbales que les enfants vont revenir. On leur ment éhontément.

Des enfants devenus pupilles d’État

Car en effet, ces enfants deviennent des «pupilles d’État», ce qui prive leurs parents de tous leurs droits sur eux. Les premiers arrivent en foyer à Guéret, où ils sont ensuite triés en fonction de leur âge, de leur sexe et de leur constitution, avant d’être dispersés dans près de 60 départements français; frères et sœurs sont séparés. Des méthodes dignes de la traite négrière.

Souvent, ces enfants demandent quand ils vont rentrer chez eux, retrouver leur famille. On leur ment. Et on leur interdit de parler créole.

Les garçons les plus âgés et les plus robustes prennent souvent la direction de fermes où ils travaillent. Pour nombre de ces enfants, qui étaient encore scolarisés, l’école est terminée. Ces petits esclaves de la République sont pour certains d’entre eux humiliés par des personnes qui n’ont pas adopté des enfants mais de la main d’œuvre. Les jeunes filles sont placées dans des familles ou dans des institutions religieuses. Souvent, ces enfants demandent quand ils vont rentrer chez eux, retrouver leur famille. On leur ment. Et on leur interdit de parler créole. Dans d’autres situations, fort heureusement, les enfants sont choyés et élevés par des familles aimantes. Mais il n’en demeure pas moins qu’ils ont été arrachés à leurs parents biologiques. Et que dans d’autres familles, ce sont les brimades, les injures et les viols qui sont au rendez-vous.

Dès 1968, le journal Témoignages, émanation du Parti communiste réunionnais, publie des articles pour dénoncer cette infamie, mais ne rencontre guère d’écho, même si la presse de métropole évoque cette situation pour le moins étonnante, aberrante, révoltante. Mais rien n’y fait, les autorités font la sourde oreille et les déportations continuent. Le directeur du foyer de Guéret se retrouve face à un cas de conscience et s’en ouvre à ses autorités de tutelle. Il rapporte les souffrances de ces enfants, demande que l’on renvoie ces gamins chez eux. On lui signifie une fin de non-recevoir avant de le révoquer.

La plaie reste ouverte à la Réunion

Il faut attendre 1982 et la présidence Mitterrand pour que cela cesse. On estime qu’en 20 ans, plus de 2.000 enfants réunionnais ont été ainsi arrachés à leurs familles. Entre eux et la Réunion, un océan de douleurs, pour ceux qui sont partis, et pour les parents restés sur place dont nombre sont morts sans avoir jamais pu revoir leurs enfants. S’étant pourtant arrangé avec la légalité, la République française se réfugie derrière les lois concernant l’adoption pour botter en touche lorsque parents où frères et sœurs de déportés tentent de retrouver leurs chers disparus: seuls ces derniers sont en théorie fondés à obtenir accès à leur dossier. Viennent encore s’ajouter au désastre une tenue approximative des registres, des dossiers incomplets, disparus ou contenant des faux en écriture, très souvent de manière intentionnelle, pour brouiller les pistes.

Dans une interview accordée au Point en 2014, le sociologue Philippe Vitale coauteur d’un livre sur le sujet, évoque les trois catégories de victimes de cette affaire. Les enfants au premier chef, les familles réunionnaises ensuite. «Mais aussi, les familles d'accueil qui n'ont pas toutes brutalisé, violé ni exploité ces mineurs et qui, en ce cas, ne comprennent pas le procès qui leur est fait. Traiter les Creusois en Thénardier, en négriers, c'est faire à beaucoup d'entre eux un faux procès même si, en effet, des atrocités ont été commises.»

Cette même année 2014, l’Assemblée nationale reconnaît, à une écrasante majorité, la responsabilité morale de l’État français dans cette tragédie. Un rapport devait être remis en février 2018 sur l’affaire de ces «enfants de la Creuse» comme on les appelle, mais il ne l’a pas encore été à notre connaissance. En attendant, plus de 50 ans plus tard, la plaie reste ouverte à la Réunion et continue de faire couler des larmes, de l’encre et des mélodies, comme celle de «Laviyon» de l’immense Danyèl Waro («Laviyon la manz mon frèr»/«L’avion a mangé mon frère»). Mais malgré les excuses, malgré les travaux de cette commission, le crime demeure, et plus que cela. La République, au mépris de ses propres lois, a traité des enfants, ses enfants, et leurs parents, comme du bétail. C’est une honte.

Antoine Bourguilleau Traducteur, journaliste et auteur

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