Santé

«Les vieux baisent et on n’a pas à leur enlever ce droit s’ils en ont envie»

Temps de lecture : 8 min

En France, près de 600.000 personnes vivent en Ehpad. Leurs besoins sexuels sont souvent laissés de côté par le personnel soignant, et incompris par leurs proches.

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Les résidents de l'Ehpad du Centre Montgré de Lens (Pas-de-Calais) jouent au bingo, le 4 décembre 2013. | Philippe Huguen / AFP

L’anecdote est édifiante. Une femme de 99 ans, résidente de l’unité Alzheimer de l’Ehpad de Civray (Vienne), «présentait une appétence sexuelle» qui a surpris le personnel de l’établissement. «N’ayant plus de partenaire pour assouvir ses désirs, elle avait recours à ce qui lui tombait sous la main, au risque de mettre sa santé en danger.»

Après réflexion, l’équipe de professionnels a imaginé qu’un sex-toy pourrait aider la vieille dame à répondre à ses besoins. Celle-ci a effectivement «fait usage du sex-toy sans difficulté, et l’a surnommé Popol». Son neveu, en revanche, fut outré que sa tante évolue dans un tel «lieu de perdition»; il a fini par accepter Popol, «après explications».

Annie de Vivie fait ce récit dans son livre J’aide mon parent à vieillir debout (éd. Chronique sociale). On parle ici de sex-toy, mais il aurait aussi pu être question de Viagra, de magazines ou de films pornographiques.

Élan de vie

La France compte plus de 7.000 Ehpad, «établissements d'hébergement pour personnes âgées dépendantes». Près de 600.000 personnes âgées y vivent, dont 10% ont moins de 75 ans, et près de 40% plus de 90 ans. Pourtant, «la dimension sexuelle reste un impensé complet, regrette Annie de Vivie, alors qu’elle fait partie intégrante du quotidien des résidents, comme de n’importe quel être vivant!»

Fondatrice d’Agevillage.com, site d’informations des aidants et des seniors, Annie de Vivie est également en charge du déploiement d’Humanitude, le premier label de bientraitance dans les structures, élaboré par Yves Gineste et Rosette Marescotti. «Les résidents des Ehpad sont vivants. En tant qu’êtres vivants, forcément, ils ont une sexualité et elle s’exprimera d’une manière ou d’une autre», explique-t-elle.

Sanctuariser la chambre comme gardienne de la sphère privée, ne jamais entrer sans entendre l’accord du résident ou proposer systématiquement un lit double sont autant de choses simples qui peuvent être mis en place pour respecter l’intimité des personnes âgées accueillies.

La sexualité est un élan de vie, qui accompagne l’être vivant jusqu’à sa mort. Celle des seniors demeure encore trop souvent un sujet tabou –surtout chez les plus jeunes; elle est considérée comme transgressive, déplacée, dangereuse ou fait l'objet de moqueries.

Comme à n’importe quel âge de la vie, les personnes des troisième et quatrième âges ont pourtant des désirs sexuels et peuvent avoir envie de rapports ou de masturbation. «Bien sûr, à 90 ans, le corps réagit d’une manière moins rapide qu’un corps de 20 ans, concernant l’érection chez l’homme et la lubrification chez la femme notamment, mais la pénétration reste une des potentialités sexuelles», commente Gérard Ribes, psychiatre spécialisée dans la gérontologie.

Évolution avec l'âge

La sexualité évolue indéniablement avec l’âge: elle devient souvent plus érotique, plus émotive et plus sensuelle. «C’est moins l’expérience sexuelle que la dimension relationnelle avec l’autre qui prime. Il ne faut toutefois pas résumer la sexualité des seniors à la tendresse, souvent trop caricaturale. On les imagine sans problème se faire des bisous, se tenir par la main, mais les vieux baisent et on n’a pas à leur enlever le droit de baiser s’ils en ont envie», lâche Gérard Ribes.

En France, il n’existe pas d’enquête ni de chiffres solides sur la sexualité des personnes âgées en résidence –un phénomène d'autant plus difficile à cerner que celles-ci peuvent vivre une sexualité épanouie sans acte concrètement sexuel.

On sait en revanche qu’on a souvent la même sexualité à 80 ans qu’à 40 ans –si on est porté sur la question, on le restera– et que plus on est autonome, plus on conserve une activité sexuelle. Le fait d’avoir un partenaire favorise évidemment le maintien d’une sexualité en vieillissant, mais le ratio homme-femme en résidence est largement déséquilibré. «Les femmes sont majoritaires et plus souvent seules que les hommes; 91% d’entre elles n’ont pas de conjoint. […] Parmi les personnes âgées de 80 ans ou plus, elles représentent 78% des résidents», note la Direction de la recherche, des études et de l’évaluation des statistiques (Drees) dans un rapport de juillet 2017.

Prolongement du domicile

Intégrer la dimension sexuelle à la vie en communauté n'est pas chose aisée. Soigner, laver, blanchir, nourrir… ne suffit pas à transformer ces lieux d’accueil en lieu de vie. Trop souvent, la dimension pathologique occupe l’espace, au détriment des dimensions sociales. «En France, le modèle hospitalier l’emporte sur le modèle de lieu de vie, commente Gérard Ribes. Les structures sont pensées comme des environnements où sont soignés les individus. On a du mal à penser que c’est surtout l’endroit où ils habitent. La question de l’intimité devient alors très complexe. Comment trouver l’équilibre entre les obligations liées aux soins et le fait qu’on évolue dans un lieu qui est la maison des gens?»

Nathalie Vidale est directrice adjointe de l’Ehpad Les Érables, du groupe SOS Seniors, à Yutz (Moselle). Pour elle, la règle est simple: «C’est comme dans la société: tout ce qui n’est pas interdit est permis. La structure est le prolongement du domicile.»

Aux Érables vivent Louise et Roger. Louise a 85 ans, elle vit «une amitié chaleureuse» avec Roger, 82 ans. «C’est une amitié plus forte que les autres amitiés. Je me sens heureuse quand je suis avec lui», raconte l’octogénaire. Elle affirme ne plus avoir besoin de relations charnelles, «ça me convient parfaitement comme ça».

Louise et Roger passent pourtant beaucoup de temps ensemble dans leur chambre respective, sans être accompagnés. Vivent-ils une relation plus sexuelle qu’ils ne veulent bien le reconnaître? «Cela nuirait à la pureté du sentiment», affirme Louise. N’empêche qu’ils ont besoin d’intimité pour vivre cette amitié-là. Ici, on ne rentre jamais dans une chambre tant que l'on n’a pas entendu la personne qui y vit donner son accord.

Arrivée prochaine des soixante-huitards

Si Louise et Roger semblent prudes, Gérard Ribes recommande aux institutions de changer très rapidement leur rapport à la sexualité. «On va bientôt voir arriver en institution la génération des années 1960, qui a un rapport à son corps et à la sexualité bien différent des personnes plus âgées. Les gens qui vont entrer en Ehpad seront animés par une volonté de rester des gens sexués et non des “petits vieux”. Les structures doivent s’y préparer.»

À l’Ehpad des Mimosas à Commequiers (Vendée), on est prêt. La structure a obtenu en 2016 le label Humanitude, attestant du bien-vivre dans les maisons de retraite. Douze structures en France l'avaient décroché en 2017; plus de soixante sont actuellement en cours de labellisation.

Ces lieux d’accueil offrent la garantie de la bientraitance des résidents selon cinq principes fondamentaux –et plus de 300 critères: Zéro soin de force, sans abandon de soin; Respect de la singularité et de l’intimité; Vivre et mourir debout; Ouverture de la structure vers l’extérieur; Lieux de vie, lieux d’envie.

Le personnel des Mimosas se trouvait en difficulté avec l’un de ses résidents. «Il avait des gestes qu’on ne comprenait pas, parlait toujours de son envie sexuelle vis-à-vis des femmes et le personnel ne savait pas quoi ni comment lui répondre», se souvient Mme Lubin, cadre de santé au sein de l’établissement. Elle et son équipe n’ont pas tardé à prendre les choses en main, en faisant appel à une sexologue.

Le résident a suivi quelques séances avec la professionnelle, ce qui lui a permis de verbaliser ses besoins et de s’apaiser. «Il fallait aussi que les soignants comprennent la normalité de la situation. La sexologue a posé les choses, en revenant sur les aspects physiologiques de la sexualité, de ses étapes en fonction des âges de la vie.»

L’objectif était aussi de faire comprendre au personnel que certaines personnes âgées n’étant plus touchées depuis des années, elles peuvent manifester leur plaisir de façon inattendue. «Quand un monsieur a une érection, ce n’est pas parce que c’est un “vieux cochon”: c’est une réaction normale et le personnel l’a désormais compris. Il a un regard différent sur les résidents et sait leur répondre, sans les rabaisser ni les vexer.»

À l’Ehpad des Mimosas, les résidents qui le peuvent font leur toilette intime tout seul: «C’est la plus facile à faire». Plus les résidents conservent leur autonomie, plus ils resteront autonomes.

Pédagogie salvatrice auprès des familles

Après les soignants, c’était aux familles qu’il convenait d’expliquer les choses. L’équipe des Mimosas a organisé un café-sexo, ouvert aux proches des résidents, aux habitants et aux structures alentours. «Les familles ont posé beaucoup de questions et ont compris qu’une personne âgée avait le droit d’avoir une deuxième vie amicale ou plus, comme un divorcé de 35 ans. Ce n’est pas pour autant qu’il y a le rejet de l'autre parent qui est décédé.»

Quand bien même le conjoint ou la conjointe ne serait pas décédée, c’est ainsi; les couples se font et de défont, en ville ou en Ehpad. «Les familles ont souvent la sensation qu’on leur vole leurs parents, précise Gérard Ribes. Elles se sentent parfois dépossédées de cet être cher, c’est une véritable souffrance et un élément de tension très important. Si elles ne sont pas informées, elles ont des réactions instinctuelles. C’est pourquoi il faut en parler, comme de toutes les dimensions du vivant.»

L'obligation de fidélité post mortem, ou ante mortem, peut pousser le résident à s’autocensurer, par peur du regard de ses proches –une source importante de frustration, parfois à l'origine de comportements perçus comme «anormaux». Avant de stigmatiser le patient, il convient d’envisager qu’il exprime là une sexualité réprimée.

Assentiment plutôt que consentement

Avec la baisse des capacités cognitives liées à la vieillesse, les familles craignent aussi que leur proche soit sexuellement abusé. Quand une personne peine à exprimer ce dont elle a envie ou non, le personnel se doit d’être particulièrement vigilant. «Le cœur de notre métier est de protéger les personnes vulnérables. Toutefois, l’altération des fonctions cognitives n’empêche pas ce qui est permis par la loi», note Nathalie Vidale. Aux professionnels de mettre alors en place un environnement favorable à l’expression d’une sexualité épanouie.

«On ne peut pas exclure de la sexualité une frange des résidents à cause de leur maladie. Mais concernant ce type de personnes, on va parler d’assentiment plutôt que de consentement, qui est une projection dans un avenir, difficile à évaluer dans ces cas précis, analyse Gérard Ribes. Il est important d’évaluer dès l’entrée des résidents leurs capacités à dire oui ou non, à donner leur assentiment.» Agitation, anxiété, inquiétude… Le comportement d’un résident qui n’aurait pas donné son assentiment et serait en situation de détresse change: le personnel doit être attentif aux signes et donner l’alerte, le cas échéant.

Ces dernières semaines, le personnel des Ehpad a multiplié les manifestations afin d’obtenir plus de moyens humains, nécessaires pour répondre aux besoins des résidents. «Quand on est soignant, on travaille toujours sur ce qui ne va pas. Un jour, on m’a dit: “une personne dépendante, soit tu la regardes comme une hémiplégique, soit tu la regardes comme une hémivalide”, raconte la cadre de santé des Mimosas. Comme un kiné qui va renforcer tout ce qui fonctionne, c’est aussi comme ça qu’on redonne vie au patient et que les soignants ont retrouvé du sens à leur travail. Cela a demandé des efforts, mais on voit maintenant dans un résident une personne qui vit et non plus qui dépérit. Il est hors de question de revenir en arrière.»

Dorothée Duchemin Journaliste

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