Santé

La circoncision n’est pas une mutilation sexuelle

Temps de lecture : 8 min

L’Islande veut interdire la circoncision rituelle, au motif qu’elle serait une atteinte grave à l’intégrité corporelle de l’enfant au même titre que l’excision. Sauf que ça n’a rien à voir.

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légende | Kelly Neil via Unsplash CC License by

En Islande, un projet de loi est en cours d’examen au parlement. Si le texte est adopté par les députés, la circoncision rituelle d’un mineur, c’est-à-dire pour des raisons religieuses et non médicales, sera prohibée et passible d’une peine de prison allant jusqu’à six ans. Le motif invoqué: la protection des droits de l’enfant. Avec une référence à l’excision, interdite en Islande depuis 2005. Comme si l’ablation du prépuce était une mutilation sexuelle au même titre que celle du clitoris. Sauf que ce n’est pas ce qu’en dit la science. «On ne peut pas parler de mutilation, il faut être clair», insiste le chirurgien urologue Christian Castagnola, vice-président de l’Association française d’urologie.

Certes, la question peut se poser en termes juridiques. Christine Choain a bien écrit en 1994, dans un avis sous un arrêt de la Cour de Cassation, que «la circoncision, excision totale ou partielle du prépuce, est une mutilation puisqu’elle prive un être humain de son intégrité physique par ablation d’une partie de son corps». Que la circoncision religieuse soit une atteinte à l’intégrité corporelle de l’enfant, on ne peut le nier: une fois opéré, c’en est fini (du moins partiellement) du prépuce, le gland est à découvert. Et ce, alors «la circoncision ne va pas servir à grand-chose, hors cas pathologiques, ajoute le chirurgien. Elle ne diminue par le taux de cancer de la verge ni de transfert du papillomavirus; elle n’a pas d’intérêt médical outre dans les zones endémiques du VIH», pour limiter la contamination.

Douleur ponctuelle

Mais, comme le souligne Jean-Marie Thévoz, théologien qui a présidé la Commission d’éthique des hôpitaux Riviera et Chablais, en Suisse, et s’est dans ce cadre penché sur la question de la circoncision, «en médecine, on est constamment en train de sacrifier le bien-être immédiat au profit du bien-être futur, lorsque l’on subit une amputation médicale ou suit une chimiothérapie; la circoncision religieuse est elle aussi dans ce rapport: elle sacrifie un petit bout considéré comme pas indispensable pour sauver le tout et obtenir un gain immatériel». Selon lui, «on peut juger qu’il est dans l’intérêt de l’enfant de suivre ce rite de passage et d’avoir une assise communautaire», dont il peut toujours se séparer à l’âge adulte en conscience.

Célébration après la circoncision d'un petit garçon au Kosovo | ARMEND NIMANI / AFP

Il s’agit donc de faire une balance bénéfices-risques afin de déterminer si cette atteinte irréversible à l’intégrité corporelle de l’enfant sans aucune indication médicale n’est pas excessive par rapport au gain qu’il pourrait en tirer. Car, pour parler de mutilation dans le langage courant, il faut non seulement qu’il n’y ait pas de retour en arrière possible mais aussi que l’atteinte soit grave et dommageable. Se pose d’abord la question de la douleur. «Dès lors que la circoncision est prise en charge dans un environnement médical, il y a une gestion de la douleur», précise l’urologue. En gros, l’opération est réalisée sous anesthésie. Rien de traumatisant.

Intervention peu risquée

Mais le risque couru par l’enfant d’être anesthésié et de subir un geste invasif n’est-il pas trop important? Dans un article de 2012, la magistrate Caroline Grossholz se penchait sur la décision du 7 mai 2012 du tribunal de grande instance de Cologne, en Allemagne, où la circoncision sans indication médicale était considérée comme une «blessure corporelle passible d’une condamnation». Elle y retraçait que «la seule circonstance que des enfants en soient venus à décéder des suites d’une circoncision, même lorsqu’elle avait été pratiquée dans les règles de l’art médical, c’est-à-dire sans qu’aucune faute ne soit commise, suffit en effet à démontrer qu’il s’agit d’une intervention chirurgicale invasive, comportant des risques et dont l’exécution, en l’absence de nécessité médicale, soulève des problèmes éthiques».

Si le projet de loi islandais soutient que l’intervention est généralement pratiquée dans «des maisons qui ne sont pas stériles et par des leaders religieux qui ne sont pas médecins», ce qui peut entraîner de «hauts risques d’infection qui peuvent mener à la mort», c’est d’abord que ce sont les conditions de réalisation de la circoncision qui sont dangereuses, pas le geste en lui-même (d’autant que, faut-il le rappeler, l’opération peut aussi être réalisée pour des raisons médicales).

Certes, «la circoncision, même dans un environnement médicalisé, peut bien sûr entraîner des décès, comme pour toute intervention chirurgicale, mais on doit être à moins de 0,1%», appuie le docteur Castagnola. La cause de ces décès? «Par exemple un sepsis majeur ou un trouble de la coagulation non diagnostiqué.» Ce qui signifie qu’une autre opération aurait provoqué le même résultat.

Complications mineures

L’opération peut bien sûr avoir des complications, qui viennent elles aussi peser dans la balance. Un taux qui peut aller jusqu’à 40% si l’acte n’est pas exécuté par un chirurgien ou une chirurgienne dans un milieu aseptisé, indique Christian Castagnola: «On peut alors se retrouver avec une infection voire une section du gland ou de la verge, une hémorragie massive. Ce sont des complications graves, qui peuvent aboutir au décès».

En environnement médicalisé, les complications sont forcément moins nombreuses. Elles tombent entre 0,4 à 2% dans un environnement médicalisé et sont moins graves: «Il peut y avoir des infections, une mauvaise cicatrisation comme une cicatrice rétractile, ou alors un lymphœdème, lorsque la lymphe ne se draine pas bien au niveau du prépuce, ce qui nécessite une reprise chirurgicale». Des effets secondaires qui ne conduisent pas à la mort et ne sont pas irréversibles. Preuve de nouveau que l’ablation du prépuce est un geste technique qui ne fait pas, en soi, peser de danger sur l’enfant.

Rituel masculin

Pas de danger de mort mais une répercussion sur sa vie sexuelle, vu l’organe sur lequel l’opération se fait, peut-on objecter. C’est bien ce que l’on entend en mettant sur le même plan excision et circoncision. L’Islande n’est pas seule en effet à suivre ce courant de pensée. Le 8 octobre 2013, l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe avait ainsi adopté une résolution sur «le droit des enfants à l’intégrité physique». Elle s’y disait «préoccupée par une catégorie particulière de violations de l’intégrité physique des enfants, que les tenants de ces pratiques présentent souvent comme un bienfait pour les enfants, en dépit d’éléments présentant manifestement la preuve du contraire». Étaient ensuite citées dans la foulée «les mutilations génitales féminines, la circoncision de jeunes garçons pour des motifs religieux, les interventions médicales à un âge précoce sur les enfants intersexués, ainsi que les piercings, les tatouages ou les opérations de chirurgie plastique auxquels les enfants sont parfois soumis ou contraints».

Certes, dans l’ouvrage FGM/C: From medicine to critical anthropology (titre que l’on pourrait traduire par «Mutilation génitale féminine/circoncision: entre médecine et anthropologie critique»), la chercheuse Sara Johnsdotter écrit que, «dans de nombreuses sociétés, la circoncision des femmes a été introduite en imitant le rituel masculin. Les raisons de la circoncision des garçons et des filles varient suivant le contexte local, mais les modifications génitales sont souvent réalisées avec des motifs similaires, non dépendants du genre: préparer l’enfant à une vie au sein d’une communauté religieuse, accentuer les différences genrées, parfaire les corps genrés, […] améliorer le statut social de l’enfant à travers un rituel, et ainsi de suite».

Instrumentalisation de l’excision

Reste que, si les objectifs visés peuvent parfois être analogues, du point de vue médical, l’excision ne peut être comparée à la circoncision. «C’est une vue de l’esprit!, s’exclame Isabelle Gillette-Faye, directrice générale de la Fédération nationale GAMS, engagée dans la lutte contre les violences faites aux femmes, parmi lesquelles les mutilations sexuelles. L’excision, ce n’est pas une circoncision avec ablation du prépuce clitoridien. Médicalement, c’est très compliqué d’ôter le capuchon sans toucher les autres organes sexuels externes comme le clitoris et les petites lèvres.» C’est bien ce que concluait dès 1994 dans le New England Journal of Medicine la médecin soudanaise Nahid Toubia, rappelle Sara Johnsdotter: elle écrivait que «la plus légère forme de circoncision féminine, à savoir la clitoridectomie, est anatomiquement équivalente à l’amputation du pénis».

«La plus légère forme de circoncision féminine, à savoir la clitoridectomie, est anatomiquement équivalente à l’amputation du pénis.»

Nahid Toubia, médecin soudanaise.

La spécialiste de la lutte contre les mutilations sexuelles féminines fait en outre remarquer qu’au Kenya et en Indonésie on met sur le même plan circoncision et excision afin d’autoriser de nouveau les mutilations sexuelles faites aux femmes. Certes, dans le cas de l’Islande, c’est l’inverse puisqu’est agité le chiffon rouge de l’excision, unanimement réprouvée en Europe, pour mettre fin à une pratique, la circoncision rituelle, considérée comme de la maltraitance. Reste qu’«on instrumentalise l’excision» dans les deux cas, estime Isabelle Gillette-Faye. À nous d’être plus malins.

Des militants contre la circoncision aux États-Unis, en mai 2015 | JOE RAEDLE / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Vie sexuelle non ébranlée

Pas d’impact sur la vie sexuelle alors? «Il n’y a pas d’article de référence disant que la sexualité est mieux ou moins bien en étant circoncis, résume le chirurgien urologue. Les études menées sur les adultes circoncis à l’âge adultes montrent qu’ils trouvent que c’est mieux après mais ils ont été opérés pour des raisons médicales et avaient donc une sexualité altérée. Quant aux études sur les enfants circoncis, ils n’ont jamais connu de sexualité sans l’être…» Impossible de comparer. Même une étude de grande envergure menée sur les adultes circoncis non pas en raison d’une pathologie mais parce qu’ils se convertissent à l’islam ou au judaïsme ne permettrait pas de conclure: rien à voir avec des enfants circoncis avant que leur phallus atteigne sa taille adulte!

Si l’on peut toutefois admettre que la peau du gland, sans prépuce, sera plus épaisse, cela ne nous mène pas beaucoup plus loin. «Qu’une kératinisation se fasse n’entraîne pas automatiquement une diminution du plaisir sexuel. On peut même arguer le contraire puisque l’éjaculation sera moins rapide et que l’homme aura plus du plaisir plus longtemps», relève le docteur Castagnola. Quant à l’idée que, sans prépuce, la peau sera plus tendue sur le pénis en érection et que bander sera alors douloureux («le fourreau sera rétractile et gênera à l’érection»), c’est une complication qui peut advenir mais lorsque l’opération a été mal réalisée. Rien à voir avec une mutilation. Preuve, comme le synthétise l’urologue, que «c’est une question sociétale, pas médicale».

Daphnée Leportois Journaliste

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