Sociéte

Les couples présidentiels incarnent les mutations de la famille française

Temps de lecture : 5 min

Depuis 1950, la diversité des formes de famille s’est imposée en France. D'Yvonne et Charles de Gaulle à Brigitte et Emmanuel Macron, les couples présidentiels en sont une excellente illustration.

Yvonne et Charles de Gaulle à Londres (Royaume-Uni), le 6 avril 1960 | STF / Central Press / AFP – Brigitte et Emmanuel Macron à Agra (Inde), le 11 mars 2018 | Ludovic Marin / AFP
Yvonne et Charles de Gaulle à Londres (Royaume-Uni), le 6 avril 1960 | STF / Central Press / AFP – Brigitte et Emmanuel Macron à Agra (Inde), le 11 mars 2018 | Ludovic Marin / AFP

On le sait, la famille a considérablement évolué, ne serait-ce que depuis le milieu du XXe siècle. Les comportements et la démographie ont changé, le droit s’est adapté. Les structures familiales sont plus variées, et reconnues dans leur diversité.

Une manière classique de s'en apercevoir est de se plonger dans les courbes et les tables statistiques. Une autre, plus originale, est d’observer les couples présidentiels.

Entrée de la démocratie dans la famille

Principal inspirateur des réformes du droit de la famille à partir des années 1960, le juriste Jean Carbonnier a inspiré et parfois rédigé les importantes lois, sur le divorce ou sur l’autorité parentale, qui ont transformé la famille dans le Code civil.

En 1970, le remplacement de la notion de «puissance paternelle» par celle d’«autorité parentale» avait été saluée par le doyen Carbonnier comme «l’entrée de la démocratie dans la famille». «Famille, a-t-il ainsi écrit dans son Flexible Droit, si les savants d’il y a cent ans se demandaient d’où elle venait; ceux d’aujourd’hui se demandent plutôt où elle va».

En matière familiale, le droit cherche désormais davantage à protéger qu’à instituer. C’est certainement moins la préservation de l’institution familiale elle-même qui importe, que la liberté et la protection des droits de l’individu.

La neutralité de l’État, associée à une baisse de l’influence de l’Église, est allée croissante dans la détermination des comportements familiaux, avec une transition générale du façonnage des mœurs au simple alignement sur leurs évolutions. Les politiques sont globalement passées, qu’il s’agisse du droit civil ou du droit social, d’une unité de compte et d’action qui était la famille en tant que telle à des modèles où l’unité de compte et d’action est l’individu.

La famille, plus qu’un socle de normes collectives, devient un lieu de contractualisation et d’échange, permettant des arrangements privés entre particuliers. Le sentiment amoureux, plus que la stabilité et le statut, ont progressivement pris place comme principal fondement des unions.

Pour condenser les évolutions familiales, on peut schématiquement recenser trois grandes révolutions. Elles incarnent d’importants changements, aux multiples conséquences sur les formes familiales, sur les modalités de leur constitution et sur la vie quotidienne en leur sein.

Contraception et filiation

La contraception a profondément transformé la vie des femmes. La science a permis à la sexualité de ne plus être forcément attachée à la reproduction et symétriquement, avec la procréation médicalement assistée (PMA), à la reproduction de se passer de sexualité. La sexualité est dissociée de la procréation, tandis que la conjugalité est associée à la volupté.

L’identification génétique a considérablement progressé –avec toujours, en trame, de robustes discussions éthiques. L’établissement du lien de filiation paternelle est désormais biologiquement indiscutable.

Alors que le vieil adage «mater semper certa est» soutenait que l’on était toujours certain de la mère, c’est le contraire qui se profile. Par test génétique, on peut être absolument assuré de la paternité, quand la maternité devient, elle, juridiquement plus problématique –on peut par exemple penser au cas des mères porteuses dans le cadre de la gestation pour autrui (GPA).

Le mariage qui, historiquement, instituait juridiquement la filiation paternelle par le jeu de la présomption de paternité –les enfants de l’époux sont ceux de son épouse– est, sur ce point, mis en question. Le mariage est dissocié de la paternité.

Du mariage arrangé au mariage d'amour

La famille et le mariage ont connu une transformation radicale avec la transition du mariage arrangé –entre deux statuts– vers le mariage d’amour –entre deux personnes. La famille devient affaire de sentiments: il s’agit de sexe, de bonheur et d’enfant.

Plaisir et jouissance sont érigés en conditions de réalisation de soi. C’est, plus globalement, le bonheur qui est avancé et célébré en tant qu’objectif cardinal d’une existence. La bonne entente amoureuse, complémentaire ou non d’une bonne entente sexuelle, devient déclencheur, liant et raison d’échec des unions. Autre objet de sentiment, l’enfant, qui devient plus rare et qui arrive plus souvent en étant désiré, est l’objet de toutes les attentions. Il n’est plus un chaînon entre les générations, mais d’abord un projet de bonheur. L’amour réciproque du conjoint et de l’enfant doit rendre heureux.

À défaut, si l’ensemble n’épanouit pas, les séparations sont acceptables. Si les séparations sont plus aisées, les liens sont en théorie renforcés à l’égard des enfants. Il existe une dissociation du couple conjugal –qui peut se défaire en raison de la quête du bonheur– et du couple parental –que l’on veut faire subsister dans l’intérêt des enfants.

Adaptations juridiques

Le droit voulait limiter les effets de la précarité des sentiments; il s’efforce à présent de suivre les vicissitudes conjugales. Surtout, il avance en traduisant et en assimilant les aspirations grandissantes à l’égalité.

Il suffit de rappeler qu’avant 1965, le mari était seigneur et maître de la communauté. L’effacement progressif du patriarcat et l’abandon des références au chef de famille se sont accompagnés d’une égalisation –certes toujours imparfaite– des positions des hommes et des femmes, mais aussi des enfants, qu’ils soient naturels, légitimes ou adultérins.

La famille traditionnelle ne se comprenait qu’organisée autour du mariage. Unions libres et concubinages ont depuis été tolérés et reconnus. La monoparentalité, les recompositions et l'homoparentalité sont devenus des sujets de société appelant des transformations du droit. L’ensemble des mutations est d’une telle importance que l’on appelle désormais famille «traditionnelle» un couple «intact» de parents biologiques, quelle que soit la forme de leur union.

Le droit civil et le droit social, mais aussi l'appareil statistique, se sont aussi adaptés à la non concordance systématique entre le fait de vivre ensemble et de constituer véritablement une famille: une dissociation est possible entre le logement et la famille.

Évolution des couples présidentiels

Ces trois ensembles décrivent des bouleversements qui ont vu l’attention se centrer successivement sur la famille, comme institution intangible à protéger, puis sur le couple, considéré comme lieu de réalisation de soi, et enfin sur l’enfant.

La diversité des formes de famille s’est imposée. C’était un enjeu idéologique puissant que de savoir s’il était possible de décliner famille au pluriel. Nombre de critiques et de réserves soutenaient qu’il était impropre de parler de famille «recomposée» ou «monoparentale» pour les réseaux formés par les couples et individus vivant avec des enfants dans un logement qui n'abrite pas leurs deux parents; maintenant, l'affaire semble plutôt bien entendue. Le pluriel, célébré par certains, regretté par d’autres, est largement accepté.

Pour autant, c’est la famille, dans son singulier, qui reste placée au premier rang des valeurs. Si les diverses familles sont acceptées, c'est sa famille que l’on aime.

Sans qu’il s’agisse d’exemples ou d’incarnations typiques de ce que sont les familles en France, l’évolution des couples des présidents de la République donnent une indication très nette sur ce que sont les évolutions des mœurs et des comportements en matière familiale.

Nouvelles mutations, stabilisation ou retour aux sources?

Et à l’avenir? L’exercice de prospective est compliqué, moins peut-être pour les évolutions familiales que pour le prochain couple présidentiel.

Il est aisé de raisonner, pour la famille, selon trois formats. Le plus classique est de prolonger les tendances récentes. Et la conclusion serait sans appel: un éclatement définitif et une explosion des formes familiales dans une infinie diversité. Une variante est d’entrevoir une stabilisation de ce mouvement de transformation. Une autre option, plus originale, est d’envisager un frein aux transformations et un retour aux sources.

L’avenir n’est écrit nulle part, mais il est en tout cas certain que les Français ont accepté la diversité des structures familiales de leur président.

Julien Damon Professeur associé à Sciences Po

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