Société / Monde

Les dessous peu reluisants de l'industrie du porno en Californie

Temps de lecture : 7 min

Le livre «Porn Valley» est une plongée dans l'une des industries les plus décriées du monde. Slate en publie les bonnes feuilles.

Au salon «AdultCon» de Los Angeles, édition 2017 | MARK RALSTON / AFP
Au salon «AdultCon» de Los Angeles, édition 2017 | MARK RALSTON / AFP

Laureen Ortiz, journaliste, a mené l'enquête sur l'économie tentaculaire et opaque de l'industrie du porno en Californie.

Elle en a tiré un livre, Porn Valley, une saison dans l'industrie la plus décriée de Californie aux éditions Premier Parallèle, où l'on croise des producteurs, actrices et ex-actrices, acteurs et autres professionnels du secteur.

Nous en publions ci-dessous des extraits. Les intertitres sont de la rédaction de Slate.

«Les gens n’ont aucune idée de ce qui les attend»

«On fait tellement de trucs à votre corps, ça laisse des traces.

Tu as déjà contracté des maladies?

Je dois être protégée par une bonne étoile; le pire que j’ai chopé, c’était une chlamydiose. Mais autour de moi, beaucoup ont attrapé bien pire. Les staphylocoques sont monnaie courante, je connais quelqu’un qui a perdu une jambe. Tout le monde a eu des sales trucs…

Mais pourquoi as-tu sciemment pris ces risques?

Je ne me rendais pas compte. Ça paraît bête, mais dire que les gens savent dans quoi ils se lancent quand ils commencent, c’est des conneries. Ils n’ont aucune idée de ce qui les attend. Sinon, je n’aurais pas tourné sans préservatif.

Tu savais quand même dans quoi tu atterrissais, non?

Pas exactement. Je viens d’une ferme du fin fond du Texas, je me suis barrée de chez moi à 12 ans. La vie, je l’ai apprise sur le tas.»

Difficile de changer de voie, une fois engagée dans celle-ci. Quand Phyllisha a arrêté de tourner, elle a essayé d’être serveuse, mais quelqu’un l’aurait reconnue et elle aurait ainsi disparu du planning. «Au départ, tu ne comprends pas bien dans quoi tu tombes. Puis une fois que t’y es, tu ne peux plus en sortir.» À sa fille de 23 ans, elle a essayé d’inculquer les principes de base qui lui ont fait défaut, comme apprendre à mettre de l’argent de côté et penser à l’avenir. «Parfois, j’ai l’impression que c’est elle la plus adulte des deux», dit-elle, fière de sa progéniture, avant de s’autoflageller. «J’aurais aimé savoir à quel point faire du porno affecte vos enfants.» La jeune fille, aujourd’hui à la fac de Long Beach, voulait être biologiste marine, mais elle a dû abandonner ce rêve à cause d’un problème de santé. Preuve de leur lien fusionnel, sa mère l’a impliquée dans le syndicat. Par ce biais, elle espère de tout coeur la création d’un statut pour les travailleurs de cette industrie, puisqu’elle a été légalisée. «Un statut d’employé temporaire, par exemple, ça ferait une grosse différence pour les impôts ou l’assurance maladie. Tous les gens qui comme moi sont entrés là-dedans, ils sont cuits. Et on est un paquet!» Phyllisha s’inquiète pour tous les acteurs oubliés du X, mais aussi pour ceux d’aujourd’hui, «qui seront oubliés dans un an ou deux». «Dans l’industrie, ceux qui sont encore là n’en ont plus rien à faire des filles, ils prennent le fric tant qu’il y en a encore à se faire sur leur dos», dit-elle. «Nous ignorer n’améliorera pas la situation. On ne peut plus nous cacher de la société et ne pas se préoccuper de nous.»

«Mais pourquoi personne n’a saisi le référendum pour se faire entendre, à part toi?

C’est très dur d’aller contre le courant de l’argent. Pour les nouveaux comme pour ceux qui sont dans le business depuis trente ans. Ça aurait ruiné leur réputation en un claquement de doigts de se prononcer pour. Et puis on te dit : “Tu vas devenir une pornstar, tu seras riche!”»

Trente ans de carrière, c’est l’exception qui confirme la règle.

Produire du porno n’est illégal nulle part aux États-Unis

L’industrie est alors éparpillée entre les côtes est et ouest, entre New York, Los Angeles et San Francisco, où se niche le porno homosexuel. La sortie explosive et hyper rentable de Gorge profonde (1972), produit par une bande d’Italiens new-yorkais dans des conditions très troubles, a révélé son potentiel commercial voilà plus d’une décennie. Les démêlés judiciaires qu’ont connu les marchands de porno se sont raréfiés, jusqu’à la décision prise par la plus haute instance juridique de Californie, qui en a fait une sorte de zone protégée. En fait, produire du porno n’est illégal nulle part sur le territoire américain, d’où son expansion plus tard au Nevada ou en Floride. Les poursuites judiciaires, par exemple pour «obscénité», sont toujours traitées au cas par cas, en fonction des lois plus ou moins souples des différents États. Tout pornographe un minimum futé sait qu’il risque bien moins sa peau dans les États socialement libéraux que dans les États conservateurs. Mais même en Californie, dont la jurisprudence en fait l’État le plus tolérant, certains réalisateurs ont été poursuivis encore récemment.

Spiegler pointe ainsi le dossier Max Hardcore, un vieil adepte du gonzo venant des plaines du Midwest, dont le vrai nom est Paul Little. Ce dernier a écopé de deux ans et demi de prison entre 2009 et 2011 pour des «obscénités» à côté desquelles le grand banditisme inspirerait presque le respect (simulations de viol, fisting, jets d’urine, pratiques de torture, mise en scène de sexe avec des mineures rentrant de l’école, etc.). Depuis qu’il a été libéré, il s’est remis tranquillement à l’ouvrage, tout en reprenant, occasionnellement, le chemin de l’église. Enfant, M. Little a été scolarisé dans une école catholique, comme l’actrice principale de Gorge profonde, Linda Lovelace. À la période ou Mark Spiegler débarque dans la Porn Valley, celle-ci est auditionnée par le comité spécial sur la pornographie mandaté par l’administration de Ronald Reagan, en 1986: «Quand vous regardez le film Gorge profonde, vous me regardez en train de me faire violer», déclare-t-elle à Washington. Pourtant, deux ans plus tard, en Californie, alors que Spiegler fête ses 30 ans, la décision de la Cour suprême de l’État légalise le genre.

«Le vice, c’est bien»

Pour les irréductibles comme Kelly Holland, ancienne journaliste de terrain reconvertie en réalisatrice de films X, renverser la doxa, si possible dans la joie et la bonne humeur, prévaut encore sur l’appel pur et simple du cash. C’est en tout cas le but affiché de son grand raout annuel, lors duquel elle rallie à sa cause plusieurs centaines de membres de l’industrie sous la bannière: «Le vice, c’est bien». La patronne de Penthouse invite ses semblables à se rassembler ouvertement dans le camp du mal. Dehors, les vertueux! Mais bienvenue à tous!

Je n’ai en effet aucun mal à obtenir une invitation. Une fête dans un ranch avec toute la clique porno, c’est à mes yeux l’aubaine de l’été, voire du siècle. La promesse de voir enfin ma partie de cache-cache se restreindre à un espace clos. Bien que formulée à la dernière minute, ma demande est acceptée sans problème par une assistante de Holland, qui me lance joyeusement: «Alors à ce soir!»

Sans cela, il aurait fallu débourser 20 dollars, destinés à soutenir la véritable cause de la maîtresse des lieux, la condition animale. La prétendue soirée du vice sert en réalité une intention vertueuse, à laquelle sont sensibles un nombre prodigieux de filles rencontrées sur mon chemin dans la Vallée, auprès desquelles Kelly Holland n’est pas loin de faire l’unanimité.

Quelle vie après le porno?

Jessica Drake frôle un record de longévité, tout juste ravi, à une année près, par l’actrice et réalisatrice de Wicked Pictures Stormy Daniels (qui tient son nom de la marque de whisky Jack Daniel’s). Sa longévité, elle la doit largement au fait d’être une adepte du sexe «brutal», selon ses dires. De toute façon, le genre fleur bleue n’existe pas vraiment dans le porno, jugé d’un autre siècle, d’un temps où l’on «faisait cattleya», comme écrivait Proust, usant justement du nom d’une fleur pouvant être bleue pour désigner les ébats sexuels de Swann et Odette.

Pas si éloignée d’une version moderne d’Odette, Jessica vit par et pour Wicked, qui lui a assuré son ascension sociale. Comme sa collègue Stormy Daniels, qui avait tenté voici quelques années de se lancer dans une élection sénatoriale en Louisiane sous l’étiquette républicaine, Jessica Drake emploie sa notoriété pour investir la politique. Mais pas sur le même terrain que sa consoeur et rivale, comme l’illustre l’épisode de leur rencontre avec Donald Trump, lors d’un tournoi de golf au lac Tahoe en 2006. Si l’une a choisi, en octobre 2016, de déballer les avances et gestes inconvenants du républicain, l’autre avait entamé une relation avec lui. Comme l’a révélé le Wall Street Journal plus tard, un accord financier conclu avant l’élection devait permettre d’acheter son silence.

À l’image de sa carte professionnelle qu’elle me tend surle- champ, décorée des adjectifs «féministe, iconoclaste», Jessica Drake occupe le devant de la scène dans un genre libéral progressiste. On la voit défiler au Congrès de Sacramento, devant les élus du comté de Los Angeles ou encore en Afrique pour des oeuvres caritatives, sans jamais savoir clairement si elle agit en son nom ou celui de son employeur. Elle utilise aussi beaucoup Twitter, passage obligé pour maintenir ou accroître une notoriété, construire une image de marque et, surtout, se chicaner violemment sur tous les sujets qui traversent le secteur. Jessica s’y affiche avec un tee-shirt imprimé «equality» (égalité) et compte 600.000 abonnés.

Cela ne fait aucun doute, la pornstar numéro un est une communicante bien rodée. Elle a acquis d’autant plus de pouvoir d’influence qu’elle s’est mariée en interne à un type qui réalise ses films. Et depuis que Wicked a vu son site passer sous la houlette de MindGeek, Jessica Drake travaille désormais, par la force des choses, pour le mastodonte du porno sur internet.

Laureen Ortiz Journaliste, écrivaine

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