Culture

«Ready Player One» de Spielberg, un film malhonnête ou mal fichu

Temps de lecture : 4 min

Le nouveau film de Steven Spielberg manifeste la virtuosité de son réalisateur dans l'usage des effets spéciaux spectaculaires, mais traduit une conception simpliste et obsolète des relations entre réel et virtuel.

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Hallu. | ©WARNER BROS. ENTERTAINMENT INC.

Avec une prolixité qui lui fait honneur, Steven Spielberg vient donc de sortir coup sur coup deux films, Pentagon Papers et Ready Player One. Ils sont supposés représenter les deux versants du cinéma de l’auteur d’E.T., les films à grand sujet et les films ludiques et spectaculaires.

Outre qu’un minimum d’attention et de respect pour son travail inciterait à considérer qu’il y a au moins autant d’idées, et même de pensée, dans les films dits de distraction que dans les films «sérieux», ce qui frappe surtout ici est la communauté d’esprit entre les deux dernières réalisations.

Bande annonce du film. | ©WARNER BROS. ENTERTAINMENT INC.

Une communauté d'esprit sous le signe d’un archaïsme assez embarrassant. Pentagon Papers confondait Nixon et Trump, et croyait combattre l’état de déliquescence actuelle de la démocratie américaine avec des armes vieilles d’un demi-siècle.

Ready Player One est une fable sur la réalité et le virtuel qui martèle une conception antédiluvienne, en scandant que «seule la réalité est réelle». Hey, onc’ Steven! Faut se mettre à la lecture de Philip K. Dick, ou de Baudrillard si vous êtes en forme. Le virtuel est réel. Il tue, il déclenche des guerres, fait élire des présidents, et gagner des milliards aux financiers.

Alors, aussi virtuose soyez-vous dans le maniement des effets spéciaux –vous l’êtes, pas de discussion– l’histoire du jeune Wade, Parzival dans la zone de jeu, n’en reste pas moins d’un sidérant simplisme.

Un grand jeu vidéo en réalité virtuelle

Halliday (Mark Rylance), l'inventeur du monde virtuel «OASIS» et de la chasse au trésor de l'œuf de Pâques, et un de ses modèles, Steven Spielberg lui-même. | ©WARNER BROS. ENTERTAINMENT INC.

Dans le monde de Player One, en 2045, (presque) tout le monde vit une vie pourrie, mais pas de problème puisque chacun passe le plus clair de son temps dans «OASIS», l’univers virtuel inventé par un super-geek nommé Halliday, croisement de Steve Jobs et de… Steven Spielberg.

Avec ses copains en typage Benetton, Parzival défera les forces du mal incarnées comme d’habitude à Hollywood, cette base secrète du communisme, par un très méchant grand capitaliste qui fait rien qu’à penser à l’argent.

Le grand patron super-méchant (Ben Mendelsohn). | ©WARNER BROS. ENTERTAINMENT INC.

Wade triomphera en suivant les étapes d’un jeu vidéo en VR légué à la planète (réduite aux habitants de Colombus, Ohio, c’est un peu étriqué) par le cybergourou, lui-même complètement intoxiqué aux gadgets et icônes de l’industrie de l’entertainment, rebaptisées «pop culture» –c’est plus classe.

Disposant grâce aux ressources numériques de possibilités illimitées, lesquelles comme on sait ne servent qu’à répéter ad nauseam les mêmes formules de superhéros, de gadgets guerriers, de monstres stéréotypés et d’idylles formatées, les personnages joueurs circulent allègrement dans une jungle de références puisées dans toute l’histoire du manga, des comics, du cinéma ado, des jeux d’arcades, etc.

Il y a aussi un petit cadeau pour les plus adultes, avec un passage au sein de Persona de Bergman… non, pardon, de The Shining de Kubrick, faut pas exagérer non plus.

C’est d’ailleurs ce qui fait le côté plaisant du film, un peu comme quand on se re-raconte entre amis des épisodes de série télé, qu'on chante des génériques de vieilles émissions ou qu'on retrouve des répliques cultes. Encore un pot de Nutella?

La foire et la morale

Donc ça explose et se métamorphose avec plein de bruits et de couleurs comme il est de rigueur dans ce type de distraction de foire (formule qui n'a rien de péjoratif, c'est là que le cinéma est né).

Mais Spielberg, s’il exécute ce programme avec une virtuosité que nul ne lui dispute, n’est pas là que pour jouer avec des vieilles références infantiles, comme le faisait par exemple Shrek. Il est là pour dire aux jeunes menacés par le vertige du virtuel qu’il ne faut pas oublier la «vraie vie».

Wade et une partie de sa bande (Olivia Cook, Phlip Zhao, Win Morizaki). | ©WARNER BROS. ENTERTAINMENT INC.

À la fin, attention spoiler, devenu le patron du monde du jeu imaginaire mais ayant pris conscience du risque d’addiction, le héros décidera de le rendre inaccessible… deux jours par semaine – on en garde quand même cinq. Onc’ Steven veut donner des bons conseils à la jeunesse, mais faudrait pas non plus couler la boutique.

Spielberg en retard d'une époque (au moins)

Ready Player One est, au choix, un film malhonnête ou un film mal fichu.

Malhonnête: il tire un maximum de bénéfices spectaculaires des ressources du computer graphics, seule raison pour lesquelles les spectateurs paieront leur billet... avant de venir faire la leçon.

Mal fichu: après avoir joué au jeu –celui du spectacle et de la mise plein la vue– il s’en détourne brusquement, expédie la fin n’importe comment, fait intervenir à la diable des protagonistes sortis de nulle part... et vient délivrer une leçon à deux balles.

Adaptation (très simplifiée) du roman éponyme d’Ernest Cline, le film est en fait plutôt le remake d’un remake.

En 1982, Tron était une mise en fiction et en lumières colorées de l’émergent monde de l’informatique. En 2011, Tron l’héritage, faux sequel et vrai (mais mauvais) remake était déjà marqué par son ignorance de la réalité (mais oui!) des relations entre virtuel et réel. Que Steven Spielberg, en 2018, cinq siècles après l’invasion des Martiens commandés par Orson Welles, deux ères géologiques après Antonioni et De Palma, 150 ans après The Matrix, en soit toujours là, laisse pour le moins perplexe.

Ready Player One

de Steven Spielberg, avec Tye Sheridan, Olivia Cooke, Ben Mendelhsohn, Lena Waith.

Durée: 2h20. Sortie le 28 mars 2018

Séances

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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