Société / Tech & internet

Journaliste, j'ai fait un drôle de voyage de presse avec une instagrameuse

Temps de lecture : 4 min

Compter ses followers, passer de l’anonymat le plus complet à la notoriété virtuelle, tel est le destin idyllique des instagrameuses. Depuis leur salle de bains transformée en QG beauté, elles se rêvent une vie où elles sont globe-trotter, «event project manager», «lifestyle & luxury influencer»... à en croire leur profil.

L'art de la mise en scène de soi par soi. | geralt via Pixabay License by

J’ai participé à un voyage de presse où figurait une instagrameuse. Pétries d’a priori face à ces nouvelles arrivantes qui empiètent sur leur territoire, les journalistes étaient méfiantes.

Déjà, l'apparition des blogueuses avait été mal perçue au point que certaines marques organisaient leurs «événements presse» en deux temps, pour ne pas «mélanger». Si au début il y eut de formidables blogs «parfums», où s’exerçait un sens critique que ne peuvent se permettre les journalistes, la dérive est vite arrivée avec des commentaires positifs «achetés». Avec pour bagage leur jeunesse, une certaine innocence (ou fraîcheur), mais aussi souvent l’absence d’études et de culture, les nouvelles venues se sont fait remarquer par leurs avis spontanés et sincères (au début). Mais comment distinguer leur dernier «coup de coeur» d’un partenariat commercial? Si certaines le précisent parfois, la frontière demeure poreuse.

Influenceuse, quèsaco?

Blogueuses et instagrameuses oeuvrent souvent sur les deux terrains, mais Instagram semble aujourd'hui avoir plus de «valeur» pour les marques –instagrameuse rimant désormais souvent avec influenceuse. En digne fille de Saint Thomas, je ne demande qu'à voir, mais j’avoue une certaine perplexité: croire qu’une photo d'un pot de crème prise avec un iPhone dans une salle de bains lambda puisse susciter des achats de masse me laisse sans voix. Comment quantifier le passage du clic à l’achat? Il m’est arrivé d’entendre une influenceuse expliquer à la radio que si elle postait une photo d’elle en pantalon rose, il y aurait une ruée sur les pantalons roses –voire une rupture de stock. Sceptique je demeure.

Décollage

Roissy-Charles-de-Gaulle, départ pour Barcelone. Les journalistes devisent tandis que Miss Instagram déboule, cool, très cool (trop cool?). On la renommera d'ailleurs Miss I, c'est plus cool. Miss I donc, opte, sans se présenter, pour une bise à toutes ces filles qu’elle ne connaît pas encore. J’avoue avoir eu un mouvement de recul type journaliste bêcheuse (mais j’assume).

Miss I est la seule à enregistrer. Pour vingt-quatre heures à Barcelone, les vieilles routières n’ont qu’un bagage à main. Mais Miss I a du matériel, des vêtements pour le dîner et sans doute des produits pour la salle de bains (le lendemain nous apprendrons qu'elle a notamment fait un masque dont les règles et les images de son application figurent sans doute sur son compte).

L’attachée de presse nous raconte que déplacer une intagrameuse s’effectue souvent contre rémunération, mais pas cette fois. Pour les «pauvres» journalistes que nous sommes, parfois encore rémunérées à la pige, l’ébahissement est total. Un aller-retour à Barcelone, un dîner d’exception et un séjour dans un grand hôtel mériterait en plus... une prime? Les concierges du journalisme posent des questions.

Journaliste 1:

«-C’était la fashion week, vous étiez très occupée?»
-Oh oui, c’était la fashion week...»

Journaliste 2:

«-Vous avez vu quels défilés?
-Je n’aime pas les grandes marques, je préfère m’intéresser aux créateurs de niche.»

Journaliste 3:

«-Par exemple?
-Jacquemus, Acne...»

Perplexité collégiale.

Journaliste 3: «Mais tout le monde va à ces défilés.»

Sur son Instagram pourtant, pas de défilé –elle a sans doute passé la fashion week dans sa salle de bains.

Travail

Après-midi: interviews et temps libre. Les journalistes optent pour la sieste. Miss I doit travailler, elle a plus de 100K abonnés: ce n’est pas le Pérou, mais c’est quand même un chiffre. Pauvres de nous qui plafonnons au millier de followers –mais, au moins, sans achat de K à l’île Maurice (sur internet des sites proposent de «vrais» followers à 9€ le K). Le travail en question de la Miss: poster des photos et répondre aux commentaires pour entretenir ces liens virtuels avec des inconnues et consommatrices potentielles.

Exemples: «Oh tu es toujours au top»; «Beautiful pin»; «You look so good»... L’anglais est souvent de mise.

Les réponses: «merciiii mon Chat», «merciiii Beauté»...Les «merciiii» sont souvent de mise. Ça et mettre une majuscule aux petits noms mignons. Le «ouiiii» a aussi droit à la multiplication des i comme dans «Ouiiii c’était ouf». Autre voyelle, le O, qui peut aussi se démultiplier en «Hooo Thanks».

Pas mal anglicisé, le langage instagram participe à l’évolution du français et prône aussi une curieuse fusion des genres. Suite à un «la packaging» sorti de nulle part, par exemple, les réponses vont embrayer la tendance, et Fleur de lys va renchéchir avec un: «Jolie packaging».

Dîner

En route pour le dîner de prestige. Dans le van, conversations croisées. Les journalistes apprennent que Miss I a une assistante (auto-entrepreneuse) qui répond à des demandes et a pour mission de chercher et rapporter son shopping. Les quatre journalistes sont perplexes. Nous sommes en train de côtoyer un autre monde.

Présentation du parfum. Miss I a sorti un appareil photo sophistiqué et s’affaire: gros plan sur les agrumes, déplacement d’objets pour trouver le meilleur angle.

Les conversations reprennent:

Journaliste 2:
«-C’est qui ta robe?
-Madro. Et le blouson Madro aussi.»

Journaliste 2, vers moi: «Qu’est-ce que tu en penses?»

Question piège pour une journaliste qui apprécie la vraie création et a peu d’intérêt pour les marques grand public. Pirouette d’esquive avec un:

« Je ne suis vraiment pas la personne à qui il faut poser la question.»

Sur Instagram se repère un voyage exotique de Miss I avec la marque Madro.

Le lendemain, boutique de parfums. Miss I travaille et crée des compositions avec des flacons... Le résultat? Un jour sur Instagram? C'est bien possible.

Warhol était loin du compte. Le quotidien d’une fille lambda peut être source de bien plus de quinze minutes de célébrité et servir d’inspiration à des centaines de milliers de gamines (filles, femmes), voire de millions, qui vont kiffer, liker en pensant qu’elles aussi pourraient devenir, un jour, Miss I. Aujourd’hui les marques suivent le mouvement, l’encouragent et participent à ce qui n’est peut-être qu’une bulle de com'. Légère, mais très visible. Une coque un peu vide?

Antigone Schilling

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