Sociéte

Arnaud Beltrame, chrétien, mais aussi franc-maçon et gendarme

Temps de lecture : 5 min

Emmanuel Macron rend ce mercredi 28 mars un hommage national au lieutenant-colonel Arnaud Beltrame, qui s'est substitué à une otage lors de l'attaque du Super U de Trèbes, dans l'Aude.

Portrait d'Arnaud Beltrame au ministère de l'Intérieur, à Paris, le 28 mars 2018 | Bertrand Guay / AFP
Portrait d'Arnaud Beltrame au ministère de l'Intérieur, à Paris, le 28 mars 2018 | Bertrand Guay / AFP

La comparaison faite par Étienne de Montéty, dans son éditorial du Figaro du lundi 26 mars, entre l’attitude du gendarme Arnaud Beltrame et celle de Maximilien Kolbe, prêtre polonais martyr à Auschwitz en 1941, est excessive, disproportionnée, dangereuse et, disons-le, absurde –même s'ils ont tous deux donné leur vie en prenant la place d’un otage et accepté le sacrifice suprême, entre autres raisons, au nom de leur foi chrétienne.

À Trèbes (Aude), vendredi 23 mars, en un éclair extraordinaire de lucidité et de courage, Arnaud Beltrame prend la place d’une caissière du Super U retenue comme bouclier humain par Radouane Lakdim. Il se constitue prisonnier afin de libérer l’otage. Il lui sauve la vie, au prix de la sienne.

En juillet 1941, dans le camp d’Auschwitz, en représailles de la fuite d’un détenu, le commandant Fritsch désigne des prisonniers qu’il condamne à mourir de faim. Un prêtre, Maximilien Kolbe, prend la place d’un père de famille et sergent de l’armée polonaise. L’échange est accepté. Kolbe mourra de faim au bloc 11, après seize jours d’atroces souffrances. Tué par «haine de la foi chrétienne», ce martyr sera canonisé en 1982 par son compatriote Karol Wojtyla, devenu pape sous le nom de Jean-Paul II.

Conversion sur le tard

Le contexte historique, l’ampleur de la tragédie, la vocation et le cheminement des deux hommes interdisent évidemment toute comparaison raisonnable. L’engagement chrétien d’Arnaud Beltrame ne peut pourtant être nié.

Tous les témoignages concordent: celui de ses proches, notamment de sa femme Marielle, avec qui il était marié civilement depuis août 2016 et se préparait au mariage religieux; celui d’un moine de l’abbaye de Lagrasse, dans l’Aude, qu’il fréquentait lors d’offices monastiques. C’est ce prêtre qui le préparait au sacrement du mariage, prévu le 9 juin prochain en Bretagne. Cruel retournement, c’est aussi lui qui a donné l’extrême-onction au lieutenant-colonel Beltrame avant qu’il ne meure, la nuit suivant l’attentat.

Une foi incontestable, entière, ardente, intégrale –et non intégriste: celle du converti, du «néophyte» des premiers temps du christianisme. Né dans une famille peu pratiquante, Arnaud Beltrame s'est converti en 2008, à près de 33 ans. Deux ans plus tard, après avoir suivi la formation du catéchuménat [le temps de préparation au sacrement de baptême, ndlr], il fait sa première communion et reçoit par son évêque la confirmation de son baptême. Il intègre un groupe de foyers chrétiens du nom de Cana, en référence aux noces de Cana dans les Évangiles, cherchant à concilier la vie de foi et la vie de couple. Arnaud Beltrame parle volontiers de ses engagements et de sa rencontre avec sa future femme à l’abbaye bretonne de Timadeuc, après un pèlerinage au sanctuaire marial de Sainte-Anne d’Auray.

Engagement maçonnique

Passionné par la gendarmerie, cet homme nourrit une passion pour la France, sa grandeur, son histoire, ses racines chrétiennes, qu'il redécouvre après sa conversion. «En se livrant à la place d'otages, témoigne dans l’hebdomadaire La Vie le prêtre qui l’accompagnait, il est probablement animé avec passion de son héroïsme d'officier, car pour lui, être gendarme voulait dire protéger.» Il savait, en toute connaissance de cause, le risque inouï qu'il prenait.

Mais la vocation d’un homme est toujours complexe. L’autre engagement d’Arnaud Beltrame était dans la franc-maçonnerie. Après l’attentat et la mort du militaire, la Grande Loge de France, plus spirituelle que le Grand Orient, a revendiqué son appartenance et sa participation à ce qui devait être des «tenues ouvertes» [des réunions rituelles, ndlr]. Chrétien et franc-maçon: sont-ce deux engagements incompatibles? On sait le lourd passif qui a animé l’histoire des relations entre l’Église catholique et la franc-maçonnerie, mais les aspérités ont quelque peu été gommées avec le temps. La participation de catholiques à la franc-maçonnerie n’est certes pas encouragée, mais elle n’est plus prohibée. Elle ne vaut plus, comme autrefois, excommunication et menaces des foudres de l’enfer!

La foi comme seule explication?

Aucune récupération idéologique et religieuse de l’acte de bravoure du gendarme Beltrame ne devrait être tolérée. On peut comprendre que des médias comme Le Figaro ou des journaux catholiques comme La Croix et La Vie, à quelques jours de Pâques, rappellent la dimension chrétienne de son sacrifice et citent les célèbres paroles du Christ, bienvenue dans ce contexte: «Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis» (Jean 15:13). Mais il n’est pas exact de dire et écrire, comme le font certains, que seule la religion d’Arnaud Beltrame peut expliquer la «folie» de son sacrifice, et que seule une foi chrétienne animée par la charité peut exiger un tel don de soi.

Au nom d’un engagement exclusivement humaniste et républicain, d’autres hommes, notamment des militaires exposés dans des zones de conflits ou chargés d’assurer la sécurité des espaces publics, acceptent de voler au secours des autres et de mettre par avance leur vie en danger.

On ne peut pour autant se contenter de la phrase lapidaire, aussi entendue ces jours derniers, selon laquelle Arnaud Beltrame n’a «fait que son métier». La société hypersécularisée a perdu les notions de «sacrifice», de «martyre», d’engagement durable au nom d’une foi. La question religieuse est de plus en plus reléguée à une affaire de croyance individuelle. L’individualisme, la sécularisation ont créé un «homme sans contexte», ose même dire le philosophe chrétien Rémi Brague, rejettant presque toute idée de transcendance, d’enracinement, voire toute expérience normative.

Confrontation islam-christianisme

Pas plus que la mort en héros républicain d’Arnaud Beltrame n’est réductible à son engagement de chrétien, celle de son assassin, Radouane Lakdim, ne peut être amalgamée à la seule religion musulmane, dont il ne présente en réalité –comme tous les terroristes de son espèce– qu’une caricature totalisante et morbide. Au moment de semer la mort au supermarché de Trèbes, Radouane Lakdim a crié «Allahou akbar». Ses proches, notamment sa compagne –musulmane convertie, en garde à vue depuis l’attentat– confirment son engagement pour la cause de Daech, sa participation à la lutte des islamistes radicaux contre l’Occident et les juifs.

Le terrorisme islamiste ne se résume pas, on le sait, à des parcours de jeunes délinquants suicidaires comme ce jeune meurtrier de Trèbes, à des accès de folie individuelle, à des dérives sectaires, aux ratés de l’intégration républicaine.

On ne peut plus ignorer la dimension proprement religieuse de la militance djihadiste, la montée du salafisme, l’exaltation de mythes chez les jeunes radicalisés: le retour aux premiers temps de l’islam, celui de Mahomet et des califes «bien guidés», l’appel à la guerre sainte et la revanche contre les «croisés».

En insistant trop sur la dimension religieuse –authentique, mais non exclusive– de la mort d’Arnaud Beltrame, on risque d’encourager l’interprétation de ce nouvel attentat sur le sol français comme un nouvel épisode de l’affrontement planétaire entre la foi chrétienne et l’islamisme radical.

Il est bien sûr exact que des martyrs, comme les sept moines de Tibhirine (Algérie) en 1996 ou le vieux prêtre égorgé à son autel de Saint-Étienne-du-Rouvray le 26 juillet 2016, ont été tués par «haine de la foi chrétienne». De même, on ne peut oublier que des populations chrétiennes, en Irak, en Syrie, en Égypte, ont été humiliées, discriminées, réduites à la servitude, chassées de leurs villages et de leurs terres ancestrales par des milices islamistes, pour la seule raison qu’elles sont chrétiennes, victimes d’une haine religieuse barbare.

Mais au-delà de l’héroïcité de son acte, faire d’Arnaud Beltrame une sorte de «martyr» chrétien risque d’encourager toutes les formes de récupération religieuse et politique –notamment de servir les plans de Daech en vue d’une confrontation mondiale entre islam et christianisme– et risque de faire d’un attentat, qui est plus qu’un fait divers, un nouvel épisode d’une guerre de religion atroce et sans fin.

Henri Tincq Journaliste

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