Société / Monde

La «génération Parkland» incarne un nouveau militantisme, intersectionnel et inclusif

Temps de lecture : 7 min

La «Marche pour nos vies», organisée le 24 mars à Washington, D.C. et aux quatre coins des États-Unis, était bien plus qu'une manifestation anti-armes à feu.

Des élèves du lycée Marjory Stoneman Douglas de Parkland sur la scène de la «Marche pour nos vies» à Washington, D.C., le 24 mars 2018 | Nicholas Kamm / AFP
Des élèves du lycée Marjory Stoneman Douglas de Parkland sur la scène de la «Marche pour nos vies» à Washington, D.C., le 24 mars 2018 | Nicholas Kamm / AFP

Samedi 24 mars, 800.000 Américains se sont rassemblés à Washington D.C. Ils pensaient prendre part à une manifestation pour le contrôle des armes à feu; ils assistèrent à un véritable tournant dans l’histoire politique des États-Unis.

La «Marche pour nos vies» fut –bien évidemment– avant tout une manifestation plaidant pour un renforcement de la législation encadrant l'usage des armes à feu, renforcée par des propositions merveilleusement précises et par des écriteaux maison aux messages diablement ingénieux.

Mais cette marche constitua également une forme d’éveil collectif, la découverte d’une nouvelle génération de militantisme politique.

La portée du mouvement en question

Les adolescentes et adolescents qui ont pris la parole –les intervenants avaient tous 18 ans ou moins– l’ont fait sans aucun signe de cynisme, d’épuisement ou de résignation. Ils n’ont pas non plus prétendu que l’épidémie de violence par armes à feu pouvait être traitée de manière isolée, indépendamment des problèmes plus étendus qui frappent notre société et notre démocratie malade. La génération des fusillades de masse a déjà un plan pour les faire cesser. Elle pense maintenant à réparer tout ce que ses prédécesseurs ont détruit.

Lorsque les lycéens de la Majory Stoneman Douglas High School (Parkland, Floride) ont décidé de lancer un mouvement, on a vite trouvé la même question sur toutes les lèvres: quelle serait sa portée du mouvement, son degré d’inclusivité? Parkland est une communauté aisée; avant les événements, un classement la qualifiait même de municipalité la plus sûre de l’État.

Les fusillades de masses sont tragiques et particulièrement bouleversantes, et toute initiative visant à empêcher ces massacres constitue une noble cause en soi. Reste qu’en Amérique, la majorité des violences par armes à feu touchent des communautés qui ne ressemblent guère à la ville de Parkland. On trouve beaucoup plus d’enfants traumatisés par les armes à Detroit ou à Baltimore, souvent dans des quartiers défavorisés abritant des minorités.

Le problème central reste pourtant le même: les armes à feu. Plus l’accès aux armes est aisé, plus les victimes sont nombreuses –point final. Plusieurs facteurs tiers contribuent toutefois à cette situation: pauvreté systémique, racisme institutionnel, lois anti-drogue iniques, budget de l’éducation en berne, brutalité policière, pour n'en citer que quelques-uns.

La question adressée aux militants de Parkland était justifiée: allaient-ils concentrer leurs efforts sur les fusillades en milieu scolaire –cauchemar pouvant toucher toutes les catégories socio-économiques– ou étendraient-ils leur lutte aux autres formes de violence par armes à feu et aux innombrables failles politiques qui permettent leur prolifération?

Assez des fusillades, mais pas uniquement

Les adolescents ont répondu à cette interrogation le jour de la manifestation. Ils refusent de restreindre leur lutte aux massacres semblables à celui qui a dévasté leur communauté «sûre» de Parkland. Lorsque Trevon Bosley, adolescent de Chicago dont le frère a été abattu en sortant d’une église, est monté sur l’estrade, le message du mouvement est devenu clair comme de l’eau de roche. «Je suis ici pour parler au nom de ces jeunes qui ont peur de se faire tirer dessus en allant à la station-service, au cinéma, à l’arrêt de bus, à l’église, ou même sur le chemin de l’école», a-t-il affirmé avant de scander un slogan repris par la foule: «fusillades quodiennes, problèmes quotidiens».

Trevon Bosley sur la scène de la «Marche pour nos vies» à Washington, D.C., le 24 mars 2018 | Jim Watson / AFP

Naomi Wadler lui succéda un peu plus tard, une jeune fille de 11 ans à l’éloquence saisissante, qui s’est exprimée au nom des «filles et des femmes noires» tuées par armes à feu. Puis vint le tour de Zion Kelly, élève de terminale à Washington, qui a raconté la mort de son frère jumeau, tué par balles en septembre dernier. «Je parle au nom des centaines de milliers d’élèves qui souffrent d’une peur et d’une paranoïa intense sur le chemin de leur établissement comme sur le chemin du retour», a-t-il déclaré, en rappelant que six étudiants de moins de 19 ans avaient été abattus à Washington durant le seul mois de janvier dernier. Il acheva son discours sur cette proclamation, en réprimant un sanglot: «Je m’appelle Zion Kelly, et je suis comme vous: j’en ai assez».

Assez de quoi, au juste? Assez des fusillades, bien sûr –mais pas uniquement, loin de là. Assez de voir les politiques ignorer les cris de détresse des communautés marginalisées. Assez d’entendre les décideurs répéter que les problèmes de l’Amérique sont insolubles, pour justifier leur absence de courage. Assez de la condescendance des générations précédentes, qui qualifient les jeunes d’enfants gâtés capricieux.

«Représentez le peuple ou partez»

David Hogg, survivant de la tuerie de Parkland, relaya ce sentiment dans un discours à la fois concis et marqué par une grandiloquence attachante, qui vient nous rappeler sa qualité de novice. David Hogg est persuadé de pouvoir changer le monde –peut-être a-t-il raison.

Voilà ce qu’il a déclaré: «Ce jour marque le début du printemps. Demain marque le commencement de la démocratie. Nous devons nous rassembler. Pas en tant que Démocrates ou en tant que Républicains –en tant qu’Américains d’une même chair, d’un même sang; en tant qu’Américains qui ne s’intéressent qu’à une chose, une chose seulement: l’avenir de ce pays et des enfants qui le dirigeront un jour. Ils essaieront de nous séparer en exploitant nos divisions démographiques; en exploitant les religions, les ethnies, la carte électorale et les classes sociales. Ils échoueront. Nous nous rassemblerons.»

David Hogg sur la scène de la «Marche pour nos vies» à Washington, D.C., le 24 mars 2018 | Jim Watson /AFP

Un mouvement qui transcende les partis politiques, vraiment? À première vue, l’affirmation de Hogg pourrait sembler douteuse. La majorité du Parti démocrate soutient les mesures exigées par la «Marche pour nos vies», tandis que la majeure partie des Républicains les condamnent; ils n’en font pas un mystère.

Personne n’affirme que les deux partis sont aussi responsables l’un que l’autre de la crise des armes à feu. Mais le message de David Hogg échappe à la rhétorique creuse et familière du «ni de gauche, ni de droite», et il n’a visiblement aucune intention de supplier les Démocrates d’adopter les priorités du mouvement. Son objectif: remanier les termes du débat, pour contraindre les Démocrates et –plus tard– les Républicains à emprunter la voie de l’évolution.

Cameron Kasky, lui aussi survivant de Parkland, expose les choses en ces termes: «À l’attention de tous les dirigeants, de tous les sceptiques, de tous les cyniques qui nous ont dit de rester assis et d’attendre notre tour en silence: bienvenue dans la révolution. Représentez le peuple ou partez.»

Importance du vote

Les ados de Parkland savent qu’ils ne peuvent résoudre le problème des armes à feu sans réparer la démocratie américaine dans son ensemble. Le jour de la manifestation, ils ont évoqué l’importance cruciale du droit de vote, de la représentation équitable et du fait d’exiger l’accès au scrutin.

De nombreux adolescents touchés par la violence des armes à feu n’ont jamais l’occasion d’en parler avec leurs élus en personne –parce que ceux-ci pensaient pouvoir les ignorer en toute impunité. Le redécoupage électoral a dépossédé nombre d’entre eux de tout poids politique. Ils sont parfois même privés du droit de vote par des lois conçues pour les éloigner des urnes.

L’influence dont jouit le lobby des armes à feu au Congrès met à mal la démocratie américaine, mais les attaques contre le droit de vote la mine également. Ces assauts répétés ont peut-être fini par insensibiliser certains Américains, qui doutent certainement de l’importance concrète de leur vote. Mais les ados de Parkland refusent de faire une croix sur leur démocratie.

Intersectionnalité et unité

Ces adolescents sont également parvenus à donner un angle intersectionnel des plus bienvenus à leur lutte pour le contrôle des armes à feu. «Intersectionnalité»: un concept à la fois dénigré et utilisé de manière abusive depuis quelques temps, mais qui exprime une idée fondamentale, selon laquelle toutes les formes d’oppression sont liées, les identités se chevauchent et les luttes se rejoignent selon des modalités complexes et pour le moins instructives.

Ce n’est pas un hasard si Emma Gonzalez est devenue l’une des figures de proue du mouvement: elle est hispano-américaine et bisexuelle, deux identités qui alimentent sa détermination politique. Le militantisme et sa sexualité? «Chez moi, ils sont définitivement liés», explique-t-elle. Lorsqu’elle parle des armes à feu, Gonzalez puise dans une sagesse et dans un vécu antérieurs au massacre de Parkland. Elle n’a pas attendu d’être propulsée sur la scène nationale pour devenir une guerrière.

Emma Gonzalez sur la scène de la «Marche pour nos vies» à Washington, D.C., le 24 mars 2018 | Nicholas Kamm / AFP

Comme le soulignait mon collègue Osita Nwanevu le jour de la manifestation, les ados de Parkland infirment à eux seuls le vieux bobard selon lequel l’«identity politics», la politique identitaire, serait clivante par essence. C’est ce que soulignait le thème sous-jacent des pancartes, des discours, des slogans et des poèmes de la manifestation: nous sommes tous dans le même bateau, quelle que soit notre origine. Un pré-ado noir, un adolescent blanc et une latina bisexuelle peuvent échanger sur leur vision de la violence par armes à feu, en tenant compte des spécificités de leurs parcours et de leurs rapports respectifs à l’Amérique, et demeurer unis par la même cause. Gonzalez et ses amis semblent considérer l’identité comme un facteur d’unité. Une fable voudrait nous faire croire que la célébration des différences conduit systématiquement à la division; ces jeunes nous prouvent le contraire.

La génération Parkland a hérité d’un pays sans dessus dessous. Si ce sont certes des fusillades qui ont mobilisé les foules de la manifestation de samedi, ses organisateurs ont laissé entendre qu’ils ne comptaient pas s’arrêter en si bon chemin.

Les jeunes Américains détestent Donald Trump, mais ils semblent conscients du fait qu’il est à la fois la cause et le symptôme de la crise actuelle. S’ils veulent laisser le pays dans un meilleur état que celui dans lequel ils l’ont trouvé, les ados d’aujourd’hui devront faire plus que voter contre Trump et mettre un terme aux fusillades de masse: ils devront remettre sur pied la démocratie et permettre aux victimes de la violence d’être entendues de manière équitable, quelle que soit leur communauté. Bonne nouvelle: ils semblent bien partis pour le faire. Les ados de Parkland ont constaté les conséquences du pessimisme, des préjugés et de l’inaction. Et ils en ont assez.

Mark Joseph Stern Journaliste

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