Santé / Sociéte

Grossophobie médicale: les médecins sont-ils incapables de gérer l’obésité?

Temps de lecture : 6 min

Empêtrés dans un hygiénisme libéral, les soignants peinent à aborder avec humanité la question du surpoids de leurs patients.

Une adolescente souffrant d'obésité et sa médecin, le 24 novembre 2003 au Centre de pédiatrie et de rééducation de Bullion (Yvelines) | François Guillot / AFP
Une adolescente souffrant d'obésité et sa médecin, le 24 novembre 2003 au Centre de pédiatrie et de rééducation de Bullion (Yvelines) | François Guillot / AFP

Ils sont presque cinquante médecins, gynécologues, généralistes ou cardiologues à remplir la triste liste des praticiens «non safe». Le comptage, actualisé et étayé de témoignages, recense les professionnels du corps médical ayant manifesté une ou plusieurs fois un comportement discriminant envers un patient, à cause de son poids. Ouverte en 2016 à la création du collectif Gras Politique, l’énumération jouxte une liste de soignants «safe».

Les victimes appellent ça de la «grossophobie médicale». Le terme est fort, mais les anecdotes ne laissent guère de doute. Les déclarations tombent dans le même sens depuis quelques mois sur les réseaux sociaux. FranceInfo, Libération ou StreetPress y ont consacré de longs articles, tous accablants. En filigrane, le mythe du médecin tout puissant s’effrite.

Le curé du corps parfait

Ce «mandarinat» est né au début du XXe siècle, au même moment où la corpulence a commencé à être vue comme pathologique. Avec une promotion de la silhouette svelte par la haute couture, «on conseillait non seulement la consommation modérée de nourriture dans les classes sociales élevées, mais aussi les modèles standard de poids et de taille qui furent décisifs dans la canonisation de la figure humaine», retracent les anthropologues spécialistes de l’alimentation Mabel Garcia et Jesus Contreras.

Progressivement, les repères ont glissé du clergé au corps médical. «Le Bien, les idéaux de la perfection, de la pureté, qui correspondaient auparavant aux valeurs transcendantes, correspondent à présent à une “bonne santé” corporelle idéalisée [...]. Le Mal, les péchés tels que l’abandon aux appétits du corps, la gourmandise, la luxure, la paresse, ne sont plus punis par l’enfer après la mort, mais conduisent à des enfers beaucoup plus immédiats: la maladie, la mort, l’obésité, les manifestations de la vieillesse… Tous signes flagrants de péchés contre l’hygiène corporelle et alimentaire [...]. La grosseur est considérée physiquement et moralement comme peu saine, obscène, propre aux fainéants, aux relâchés et aux gloutons.»

Bref, les préjugés ne sont pas nouveaux, et les médecins n'y sont pas étrangers. Une étude menée en 2009 par des chercheurs de l’Université de Yale aux États-Unis a montré que les professionnels de santé sont la deuxième source de stigmatisation après la famille. «La différence, c’est qu’on peut prendre de la distance avec ses proches, mais que le passage devant le corps médical est inévitable», ponctue Crystal, du collectif Gras Politique.

Perméables aux normes sociales, les soignants s’avouent aussi démunis. D’après une enquête effectuée auprès de médecins généralistes du Sud de la France, 79% pensent que la prise en charge des problèmes de poids est de leur ressort, mais 58% s’estiment peu ou pas du tout efficaces.

Les conséquences médicales pour les personnes en surpoids sont dramatiques. Face à un docteur peu bienveillant, les personnes corpulentes auraient deux fois plus de risques de devenir ou de rester obèses. Une étude révélée en 2017 par la professeure de psychologie américaine Joan Chrisler a montré que les gens gros sont plus sujets aux erreurs de diagnostics ou à des mauvais dosages d’antibiotiques et de chimiothérapie. En 2016, la Haute autorité de santé assurait que 40% des malades ayant subi une chirurgie bariatrique, «intervention lourde qui peut entraîner des complications et qui nécessite un suivi à vie», étaient mal informés sur la procédure.

Les patients enfin mis en avant

Confronté au surpoids, le médecin se montre faillible, perdant à la fois de sa neutralité et de son efficacité. En réaction, c’est le patient qui développe son expertise. «L’obésité étant considérée comme une maladie chronique et sans réel traitement médicamenteux, argumente Solenn Carof dans sa thèse «Le “surpoids”, un stigmate acceptable?», les patients ont acquis au fur et à mesure le langage et les connaissances propres à cette “maladie”». Comme le résume la sociologue, «le monde médical ne peut désormais plus prétendre fonctionner en vase clos».

Ce constat, la France le fait depuis 2002. La loi Kouchner a posé noir sur blanc le concept de démocratie sanitaire. En 2009, une nouvelle réforme a explicitement promu l’éducation thérapeutique du patient (ETP) pour «[le] rendre plus autonome, en facilitant son adhésion aux traitements prescrits et en améliorant sa qualité de vie».

L’idée est de transformer une relation verticale unilatérale en échange concerté autour d’une conception «éco-bio-psycho-sociale». L'asthme, le cancer et l'épilepsie sont concernés, mais également l’obésité. Via des programmes dispensés sur plusieurs semaines ou mois, les personnes en surpoids peuvent par exemple travailler sur la déculpabilisation, suivre des cours d’aquagym ou se préparer à une chirurgie bariatrique.

Une bonne idée qui peut vite tomber dans les mêmes travers que la voie classique. Pour Sylvie Benkemoun, vice-présidente du Groupe de réflexion sur l'obésité et le surpoids (G.R.O.S.), c'est le cas quand l'éducation thérapeutique consiste en un programme diététique. «La personne va se maîtriser un peu puis perdre le contrôle, estime-t-elle. Il ne faut pas calquer quelque chose de stéréotypé, mais toujours partir des besoins du patient.»

«Avec l’humain, comment je fais?»

À l'Ipcem, le centre chargé de former les soignants qui vont diriger ces programmes, les cycles mêlent notions de psychologie, pédagogie et communication verbale ou non verbale. «On leur apprend par exemple à poser des questions ouvertes au patient ou à soutenir du regard la personne qui parle, à ne pas minimiser les émotions du malade», liste Maxime Morsa, psychologue et responsable des affaires pédagogiques.

L’évidence même? «Les études médicales forment d’excellents techniciens, mais on leur enseigne peu comment communiquer, justifie-t-il. Ils nous disent: “Avec l’humain, comment je fais?”.» Environ 1.000 membres du corps médical et paramédical, toutes pathologies chroniques confondues, passent par l’Ipcem chaque année. Au moins une vingtaine suivent des sessions liées à l’obésité.

En plus des soignants, des centaines de patients-experts interviennent dans les programmes d’éducation thérapeutique. Le statut –naissant en France– vise des pathologies comme le VIH, le cancer, l’hémophilie, la mucoviscidose, le diabète… Et l’obésité? Si rien ou presque n’existe encore, Catherine Tourette-Turgis, fondatrice de l’Université des patients de la Sorbonne, la première formation diplômante de malades au monde, voit les lignes bouger.

«J’ai des demandes de personnes en surpoids qui réclament la création d’une masterclass consacrée à l’obésité, annonce-t-elle. Après une chirurgie bariatrique, un quart des personnes ont des tentations suicidaires: il faut faire quelque chose. On pourrait former des patients pour accompagner l’après-chirurgie. Par manque de connaissances et à cause d’un sentiment d’impuissance, les soignants finissent par les abandonner, ils ne savent pas quoi faire.»

Démédicaliser l’obésité

Solution radicale, certains sociologues et médecins prônent une démédicalisation de l’obésité. «L'inconvénient le plus grave de la médicalisation est de donner une forme de légitimité scientifique à la stigmatisation des obèses, et de les enfermer dans un nouveau ghetto diétético-psychologique», estime par exemple Arnaud Basdevant, responsable du département d’endocrinologie-métabolisme et nutrition de l’hôpital de la Pitié Salpêtrière, à Paris. «Le risque est [...] de voir le discours médical venir légitimer une recherche obsessionnelle de la perte de poids.»

Pour le G.R.O.S., il s'agit surtout de donner aux soignants «une meilleure connaissance de ce qu'est l'obésité et de ce qu'elle n'est pas. Quand une personne n'a pas de troubles alimentaires et un poids stable, elle n'est pas forcément en mauvaise santé». Ce n'est peut-être pas le surpoids en tant que tel qui est une maladie et doit être éradiqué comme une pandémie à la moindre toux, mais les conséquences qu'il peut avoir –s'il en a.

Face au malaise entre personnes grosses et soignants, le Conseil national de l’Ordre des médecins, organe garant de la qualité des soins, reste lui perplexe. «On ne peut pas demander aux médecins d’être les premiers moyens de la prévention et leur reprocher des questions intrusives», balaye l’organisme. Et l’Ordre de noter que peu de plaintes émergent, et que les cas symboliques manquent en matière de grossophobie médicale.

En 2014, le docteur Pierre Dukan a été radié de l’Ordre des médecins. Trois ans plus tard, c’est Jean-Michel Cohen qui a été interdit d’exercer pendant un an. Les deux apôtres télévisuels des régimes, qui ont davantage été sanctionnés pour leur lien avec la publicité que pour leur attitude discriminante, constituent de vrais dangers publics, selon les associations de personnes en surpoids. Au moins, celles-ci n’auront pas besoin d’ajouter deux noms à la liste des médecins grossophobes.

Christine Laemmel Journaliste indépendante

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