Culture

«The Rider», une belle chevauchée au-delà d'un rêve brisé

Temps de lecture : 3 min

À la fois documentaire et fiction, le film de Chloé Zhao accompagne un jeune homme de la communauté sioux dans un parcours où les drames quotidiens se dessinent sur un horizon mythique.

Brady Blackburn (Brady Jandreau). |
©Les Films du Losange
Brady Blackburn (Brady Jandreau). | ©Les Films du Losange

Il s’appelle Brady. Il est jeune et fort, mais il est mal en point. Le Rider, le cavalier, c’est lui.

Le film est son histoire. Mais le film est aussi l’histoire d'un rêve de toute une vie, anéanti, et de la possibilité de vivre quand même.

Bande annonce du film.

The Rider, deuxième long métrage de la très douée réalisatrice chinoise Chloé Zhao, qui vit dans une communauté sioux du Dakota où elle avait déjà réalisé le mémorable Les chansons que mes frères m’ont apprises, se déploie dans cet espace ouvert entre chronique d’un adolescent blessé et fable qui interpelle l’humanité toute entière.

Des chevaux et des hommes

Comme tous les jeunes hommes de sa communauté, Brady ne connaît qu’un moyen de s’en sortir: devenir une star du rodéo.

Il était très bon, en train de devenir reconnu, admiré par ses potes et par les filles. Il commençait à gagner de l’argent. Puis il est tombé, mal, très mal.

Il est possible de juger le rodéo stupide, violent et vulgaire –et de ce fait trouver qu’il n’est pas plus mal que le jeune Brady soit désormais interdit de se jeter dans une arène, cramponné à un cheval fou, sous les hurlements d’une foule ivre de bière et de fanfares nationalistes.

Une des qualités du film de Chloé Zhao est de n’avoir aucun jugement sur cette pratique. Juste d’observer que, chez ce garçon qu’on ne connaît pas, cela a compté, quand il en faisait –et aussi maintenant qu’il n’en fait plus.

Celui qui joue Brady, c’est Brady. Dans le film il s’appelle Brady Blackburn, dans la vie Brady Jandreau. Il joue, vraiment, un personnage. Pourtant l’histoire de ce personnage est la sienne, et sa blessure n’est pas un maquillage. Son père, sa sœur et ses copains sont interprétés par le père, la sœur et les copains de Brady Jandreau.

Toute la beauté et l’intelligence du cinéma de Chloé Zhao éclosent dans cet espace incertain, non pas «entre» ce qu’on appelle faute de mieux documentaire et fiction –mais «avec» eux.

Un monde peuplé d'images

La matière du film est en fait bien plus complexe que cette opposition binaire, dès lors que le long métrage accueille les innombrables couches de mythologie, de représentations, de fascination à l’œuvre dans ce qu’elle montre.

Sur le smartphone de Brady, des vidéos de rodéo bien sûr. | ©Rezo Films

Un jeune sioux à cheval dans une grande plaine, c’est une mythologie, voire plusieurs –celle des westerns évidemment, mais aussi celle des Amérindiens. Mais ces mythologies, toujours actives, sont prises aujourd’hui dans un vortex d’imageries où Superman et Mickey Mouse, YouTube et les jeux vidéo occupent une place importante.

À cet imaginaire composite et aux manifestations omniprésentes se mêlent un amour et une compréhension intimes des chevaux, et la transmission des valeurs machistes de ces vrais cowboys qu’ont si souvent été les «indiens».

Mais tout cela se tisse encore à la gentillesse d’un jeune type qui va à l’hôpital voir un copain en beaucoup plus mauvais état que lui –son attention, sa pudeur. Ou aux relations magnifiques entre un adolescent et sa sœur.

Un regard qui accueille

Présente sans s’en cacher, en particulier avec son utilisation de très gros plans, la cinéaste sait regarder à juste distance le jeu de domination et de transmission entre un père et son fils, l’exaltation nocturne de jeunes hommes entre feu de camp, alcool et rêves de gloire, la finesse d’un travail de dressage, la douleur de la séparation avec un cheval devenu ami.

Brady, le jeune homme blessé, au-delà du rêve de sa vie. | ©Rezo Films

The Rider devient ainsi passerelle entre documentaire d’un quotidien peu reluisant et mythologie, grâce à un recours subtil au romanesque –et même parfois à l'onirisme. Il se construit pas à pas, attentif, affectueux, pas dupe pour autant mais tout entier bâti sur la certitude qu’il y a bien plus à comprendre, à ressentir, à partager en se rendant disponible à ce qui met en mouvement ces personnes.

Aussi particulière soit cette situation, et elle l’est, vient le moment où la manière de filmer de Chloé Zhao se révèle une proposition universelle. Parce que la façon complexe dont Brady cherche, par des voies multiples et parfois contradictoires, comment inventer l’après de son rêve brisé, renvoie bien sûr à une infinité d'autres.

Mais aussi du fait même de l'idée du cinéma qui est ici activée. Cette relation aux autres que la jeune cinéaste met en œuvre –aux autres humains, mais aussi bien aux paysages, aux animaux, à la lumière, aux croyances– s’affirme tranquillement, comme une ressource pratiquement inépuisable.

The Rider

de Chloé Zhao, avec Brady Gendreau, Tim Gendreau, Lilly Gendreau, Gus, Leroy Pourier, Cat Clifford, Tanner Langdeau.

Durée: 1h44. Sortie le 28 mars 2018

Séances

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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