Monde / Culture

La fièvre indépendantiste gagne le hip-hop catalan

Temps de lecture : 7 min

Indignée par les condamnations de rappeurs, la scène barcelonaise se mobilise pour la liberté d'expression et s’engage pour la Catalogne.

Graffiti de l'artiste Werens demandant la libération des «prisonniers politiques» espagnols, à Barcelone, le 22 février 2018 | Léa Fournier
Graffiti de l'artiste Werens demandant la libération des «prisonniers politiques» espagnols, à Barcelone, le 22 février 2018 | Léa Fournier

En quinze jours, deux rappeurs espagnols ont été condamnés à des peines de prison... pour des chansons. Le 20 février, le chanteur majorquin Valtònyc a été sanctionné par le Tribunal suprême espagnol: il doit passer trois ans et demi derrière les barreaux.

Son ami, Pablo Hasel, a quant à lui écopé de deux ans et un jour de prison, le 2 mars. Si sa peine est confirmée en appel, il sera incarcéré pour «apologie du terrorisme» et «insultes et calomnies contre la Couronne et les institutions étatiques».

En prison pour ses textes

À Barcelone, les pseudos des deux artistes sont sur toutes les lèvres. Valtònyc est le chanteur qui mobilise le plus –il sera le premier rappeur enfermé pour ses textes. Son sort a suscité l'indignation des indépendantistes qui, galvanisés par leur large victoire au référendum du 1er octobre (90 % de votes pro-indépendance de la Catalogne), dénoncent une énième répression de l’État espagnol.

Âgé de 30 ans, Valtònyc est un soutien de la cause indépendantiste catalane. Celui qui vend des fruits pour gagner sa vie et qui rappe pour exprimer ses idées antifascistes et anticapitalistes a été condamné pour «apologie du terrorisme, humiliation des victimes, calomnies, injures graves à la couronne et menaces», dans seize de ses textes.

L'un d'entre eux mentionne le groupe terroriste et séparatiste ETA: «Je veux transmettre aux Espagnols un message d'espoir, ETA est une grande nation» –une citation qui figure dans le verdict du Tribunal suprême, référence au lapsus de l'actuel Premier ministre espagnol, Mariano Rajoy, lors d'un discours en 2007.

Le cas Valtònyc a fait la une de plusieurs quotidiens catalans, comme le journal de centre-gauche Periodico de Catalunya du 22 février: le rappeur y figure dans un dossier intitulé «BÂILLONNÉS».

Comme nous l'expliquions récemment, Valtònyc a été condamné sur la base de la «loi organique de protection de la sécurité publique» de 2015, plus connue sous le nom de «loi bâillon». Depuis l’adoption de ce texte, critiquer la monarchie, commettre un outrage au drapeau ou prendre des vidéos de policiers en service sont condamnables.

Samedi 24 février, Pablo Hasel a accordé un entretien à Slate. Il vit à Lérida, ville catalane de 137.000 habitants. L’activiste communiste et pro-indépendance s’est déplacé à Barcelone pour participer à un débat sur la censure. Dans un local du parti socialiste et indépendantiste Poble lliure (PL, «Village libre»), il s’exprime sur la condamnation de son ami Valtònyc. Le chômeur de 29 ans a le regard sombre: «C’est la première fois qu’un rappeur ira en prison pour ses textes en Espagne.»

Et il pourrait être le deuxième: en avril 2014, Pablo Hasel a déjà été condamné à deux ans de prison pour «apologie du terrorisme». La peine, inférieure à vingt-quatre mois, lui a permis d'éviter l'incarcération. Sa liberté est aujourd'hui suspendue à la décision du Tribunal suprême espagnol: si le verdict du 2 mars 2018 est confirmé, il devra passer quatre ans derrière les barreaux.

Mobilisation des rappeurs

Les rappeurs catalans accusent l’Espagne de ne pas –ou plus– être une démocratie; les uns parlent de dictature franquiste, les autres d’État fasciste. Le 23 février, sur la place de Catalogne à Barcelone, la chanteuse Zeidah est venue, comme 200 autres personnes, soutenir Valtònyc.

Barcelone, 23 février 2018. Zeidah est une rappeuse féministe. Dans son prochain album, elle compte bien aborder le thème de la liberté d'expression. | Guillaume Krempp

«Après le [référendum du] 1er octobre, j’ai écrit un texte pour dénoncer les violences policières, mais j’ai choisi de ne pas le sortir, raconte la jeune femme. J’avais peur de la répression, surtout pour mon entourage.» Un peu plus loin, un groupe d’une dizaine d’hommes rappe, les uns après les autres. Le refrain est simple –deux phrases, répétées quatre fois: «No es una democracia. Es la dictadura»Ce n’est pas une démocratie. C’est une dictature»). À quelques mètres de là, les policiers de la Guardia civil passent; les forces de l’ordre ne disent rien.

La rappeuse sort spontanément son téléphone pour faire écouter son rap non diffusé. Elle parcourt les enregistrements audio. Le portable à l’horizontale contre son oreille, l’artiste de trente ans commence à débiter son texte, une dénonciation des violences policières qui ont émaillé le référendum en Catalogne. Le rap s’appelle «Cuatro dedos» («Quatre doigts», en référence aux quatre barres rouges du drapeau catalan).

Zeidah est née et habite toujours à Barcelone, mais elle n’a pas pu voter le 1er octobre –une banale histoire de déménagement et de complications administratives. Elle aurait voté oui, sans se sentir indépendantiste convaincue: «La répression m’a poussée à prendre cette position pro-indépendance. Rends-toi compte: j’ai vu une mamie pleurer de joie parce qu’elle allait voter le 1er octobre. Dans la même journée, j’ai vu d’autres grand-mères se faire frapper par la police.»

Lors de la manifestation en soutien au rappeur Valtònyc, des jeunes rappent sur la place de Catalogne à Barcelone.

La sentence contre Valtònyc offre un sujet d’expression artistique incontournable: la censure que pratiquerait le gouvernement espagnol. Jordi Estivill rappe au sein du groupe Lagrimas de Sangre; ses récentes productions dépassent parfois le million de vues sur Youtube. Le trentenaire connaît bien José Miguel Arenas Beltrán, alias Valtònyc. Il l’a rencontré lors de tournées avec son groupe; Jordi se sent proche de lui. «C’est un mec lambda. Il travaille dans un magasin de fruits. C'est comme moi, je vends des t-shirts. Cette condamnation est la preuve qu’il n’y a pas de liberté d’expression en Espagne.»

Jordi Estivill accueille dans son modeste appartement barcelonais. Assis sur un canapé fatigué, il parle avec émotion du 1er octobre: «Le jour du référendum, je suis sorti à cinq heures du matin pour aller voter. Il y avait un monde fou. Sur ma moto, je klaxonnais et les gens criaient de joie, comme si le Barça venait de gagner la Ligue des champions. Regarde mon bras, j’en ai encore la chair de poule, rien que d’y penser.»

Cigarette roulée au coin des lèvres, bière catalane à la main, Jordi explique comment l’émotion s’est transformée en son. Dans son dernier single «Rojos y separatistas» («Rouges et séparatistes»), mélange oppressant de rap engagé et de sonorités punk, le rappeur enchaîne les punchlines:

«Depuis quatre-vingt ans, la lutte est contre le fascisme
La Catalogne, une colonie insurgée,
L’agonie dans un État qui s’applique à nous piétiner,
On nous demande aux urnes pour voter:
Voulons-nous d'un État avec son franquisme hérité?
Ou peut être une République sans une unique réponse déjà validée?
»

Lagrimas de Sangre a commencé par chanter en castillan, en 2006. Aujourd’hui, le groupe utilise aussi la langue catalane, pour sa «phonétique plus riche», assure Jordi. Le rappeur donne une autre explication à ce single ouvertement indépendantiste: «Le public espagnol est victime de désinformation au sujet de la Catalogne. C’est aussi pour cela qu’on a décidé de faire cette chanson: pour expliquer notre point de vue aux Espagnols de gauche, qui ne nous suivent pas forcément sur le sujet catalan.»

Icône de la lutte pour liberté d’expression

Même raisonnement chez Muhammad Elasri, 27 ans. En janvier 2017, il a publié un «Rap per l’independencia» («Rap pour l’indépendance») avec le groupe Revolusonats. Né au Maroc, Muhammad est arrivé en Catalogne en 1992; l’artiste s’autoproclame «révolutionnaire».

Il propose de réaliser l’entretien à Les Fonts, situé à quarante kilomètres du centre-ville de Barcelone. Son local de graffeur s’y trouve; il jouxte une station-essence, recouverte d’œuvres. Sans cacher sa satisfaction, Muhammad décrypte les «messages subliminaux» contenus dans ses graffs.

Barcelone, 22 février 2018. Muhammad Elasri: «Les médias manipulent l’opinion espagnole et cachent les violences policières du 1er octobre 2017.» | Léa Fournier

Un village est peint sur une façade; au-dessus des portes des maisons dessinées, des noms de militants indépendantistes. On trouve par exemple Joan Canadell, cofondateur d’une association d’entrepreneurs séparatistes, le Cercle catalá de negocis. En arrière-plan, des champs sont dessinés aux couleurs du drapeau catalan: rouge, jaune et bleu. Souvent, on trouve trois lettres peintes: DUI, pour «déclaration unilatérale d’indépendance». La visite se termine sur les tags indépendantistes et monumentaux de l’artiste Werens.

Barcelone, 22 février 2018. Les murs d'une station-essence sont recouverts de tags remplis de symboles indépendantistes. | Léa Fournier

Pour le rappeur de Revolusonats, l’intention derrière la condamnation de Valtònyc est claire: «Le gouvernement veut nous faire peur. Mais je vais continuer de protester à travers mes chansons. Avec vingt rappeurs, on a un projet de rap sur le thème de la République catalane.»

Le projet n’étonne pas Joni D. Cette figure de la gauche radicale barcelonaise est aussi manager du label Kasba Music: «Aujourd’hui, l’indépendantisme gagne tous les styles musicaux. Il y a encore quelques années, c'était un thème musical réservé aux groupes punk, ska et à la chanson catalane.»

Le manager proche de Jean-Marc Rouillan –ancien membre d’Action Directe condamné à perpétuité pour meurtres– nous accueille dans une librairie anarchiste de la vieille ville de Barcelone, et propose son analyse de la musique catalane actuelle.

Barcelone, 23 février 2018. Joni D: «La dictature franquiste ne s’est pas terminée en 1975. Elle a contaminé la monarchie.» | Léa Fournier

Selon lui, les Catalans reprennent les messages de liberté contenus dans des chansons écrites depuis plusieurs années. Lors des manifestations pro-indépendance, on entend souvent «L'Estaca» de Lluís Llach, une chanson catalane sortie en 1968, sous le régime de Franco. Elle appelle à faire tomber «le pieu auquel nous sommes tous attachés». Le punk commente: «La dictature franquiste ne s’est pas terminée en 1975. Elle a contaminé la monarchie. Alors désormais, n’importe quelle chanson qui parle de liberté peut-être interprétée comme indépendantiste.»

Sans la condamnation du Tribunal suprême espagnol, le public de Valtònyc n’aurait pas dépassé le cercle de l’extrême-gauche radicale espagnole. Aujourd’hui, son cas défraie la chronique: pas un jour ne passe sans qu’un journal espagnol n'évoque les dernières actualités liées au rappeur.

Samedi 24 mars, un millier de personnes ont défilé dans les rues de Palma, en soutien à l’artiste majorquin. L’association des salles de concerts catalanes et vingt-cinq festivals de la région ont promis de l’inclure dans leur programmation de 2018. De rappeur engagé et vendeur de fruits par nécessité, Valtònyc est devenu une icône de la lutte pour liberté d’expression en Espagne.

Guillaume Krempp Journaliste

Léa Fournier Journaliste

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