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«L'envie de soumettre ces hommes et de les dominer a commencé à être de plus en plus forte»

Temps de lecture : 5 min

[C'est compliqué] Cette semaine, Lucile conseille Rebecca, une femme qui s'interroge sur le lien éventuel entre les violences infligées par son ex-mari et son désir croissant de vouloir créer des relations de domination avec les hommes.

Bulle Ogier dans «Maîtresse» de Barbet Schroeder (1975) | Capture d'écran via YouTube
Bulle Ogier dans «Maîtresse» de Barbet Schroeder (1975) | Capture d'écran via YouTube

«C’est compliqué» est une sorte de courrier du cœur moderne dans lequel vous racontez vos histoires –dans toute leur complexité– et où une chroniqueuse vous répond. Cette chroniqueuse, c’est Lucile Bellan. Elle est journaliste: ni psy, ni médecin, ni gourou. Elle avait simplement envie de parler de vos problèmes. Si vous voulez lui envoyer vos histoires, vous pouvez écrire à cette adresse: [email protected]

Vous pouvez aussi laisser votre message sur notre boîte vocale en appelant au 07 61 76 74 01 ou par Whatsapp au même numéro. Lucile vous répondra prochainement dans «C'est compliqué, le podcast», dont vous pouvez écouter le premier épisode ici.

Et pour retrouver les chroniques précédentes, c’est par là.

Chère Lucile,

J'ai 34 ans et je suis divorcée depuis maintenant deux ans. J'ai connu mon mari lorsque j'avais 25 ans et que je venais d'arriver en France pour mes études. Il avait 35 ans et c'était un homme charmant, beau et cultivé. J'ai cru avoir retrouvé l'homme français dont je rêvais lors de mes fantasmes francophiles dans mon pays natal.

Il s'avère qu'après un début de relation assez rapide et fusionnel, je me suis vue avec un homme inconstant, jaloux et toujours dans une démarche de rabaissement de ma personne. Malgré les signes, je me suis quand même mariée avec lui et j'ai eu un enfant. Il y a eu des épisodes de violence physique, celle psychologique étant constante. Après sept ans de vie commune, j'ai pris mon courage à deux mains et j'ai réussi à me libérer de cette relation toxique.

Ma reconstruction, celle de l'amour de moi-même, a été une bataille que j'ai menée toute seule dans ce pays. Je n'avais ni famille, ni amis: c'était moi et mon enfant. J'ai une situation professionnelle plus ou moins stable en France, je n'ai pas envisagé une minute de rentrer dans mon pays.

Je ne trouvais pas juste que mon rêve de vivre en France soit brisé par cet homme. Je me disais que je n'étais pas venue pour lui, et que je ne partirais pas non plus à cause de lui. C'était extrêmement difficile, mais j'ai réussi petit à petit à me refaire une nouvelle vie, à acquérir ma liberté et à me voir avec un autre regard.

Lorsque j'ai commencé à m'ouvrir à d'autres hommes, cela a été très compliqué de comprendre mes émotions vis-à-vis d'eux. J'ai traversé une phase misandre très accrue. Mon comportement hostile à l'égard des hommes, que je côtoyais sur des sites de rencontre, a suscité l'intérêt de quelques-uns portés vers la soumission. Je ne connaissais rien de ce monde et lorsque ces hommes me disaient qu'ils me croyaient dominatrice, j'avais du mal à vraiment cerner leurs propos.

Si au début, tout a commencé comme une curiosité, l'envie de soumettre ces hommes et de les dominer a commencé à être de plus en plus forte. J'ai eu une expérience avec un jeune homme de 24 ans qui disait avoir envie d’expérimenter ces pratiques. C'était très décevant, je me sentais mal à l'aise, sans savoir comme agir. Cet homme s'est vite désintéressé, je me suis accrochée à l'idée de le dominer et j'ai souffert de sa prise de distance.

J'ai réussi à dépasser ces sentiments et un nouveau jeune homme de 27 ans est entré dans ma vie, également à travers des sites de rencontres. Il a semblé être plus au courant de ce que signifie la soumission et avait déjà eu des expériences de ce type. On a discuté un moment, malgré le fait qu'il m’ait dit vouloir «être dressé» par moi. Je n'arrivais pas à croire en sa sincérité. Nous avons eu deux occasions de nous rencontrer. J'ai fini par annuler le premier rendez-vous, et il a dit être très malade pour le second.

J'ai essayé plusieurs fois de laisser tomber et de me concentrer sur les échanges plus «normaux» que j'ai avec d'autres hommes, mais la domination accapare mon esprit. Je m'accroche encore à cet homme de 27 ans, tout en essayant de rester logique et de me garder de répéter les erreurs de ma première expérience.

Je suis tiraillée entre l'envie de me laisser aller –quitte à souffrir!– et la sensation que ce désir est mauvais, comme une conséquence tordue de mon histoire. J'ai peur d'être en réalité plus soumise à leur fantasme que dominante dans la situation.

L'idée d'avoir le contrôle total sur un homme m'est profondément excitante, mais je souhaite aussi refaire ma vie et vivre enfin une relation saine et équitable, basée sur le respect et la bienveillance.

Je ne sais plus quoi penser! J'ai l'impression que je serai cassée à vie par mon mariage et que la domination n'est qu'un symptôme de mon esprit brisé.

Rebecca.

Chère Rebecca,

Je ne pense pas que les désirs aient vocation à être disséqués de cette manière. Oui, ils s’inscrivent dans votre histoire, votre vécu et votre culture, mais ce n’est pas une raison pour les minimiser ou vous en protéger.

Vivre ces désirs, puisque vous pensez qu’ils peuvent être liés à une partie douloureuse de votre histoire, c’est aussi accepter leur rôle de catharsis. Et, à mon sens, prendre le risque de vous soigner de ces souvenirs douloureux en reprenant le contrôle sur votre vie, votre corps et votre plaisir.

Mais attention, je me permets de vous rappeler que dominer quelqu’un dans le cadre d’un jeu sexuel n’est pas, et ne doit jamais être, une excuse pour évacuer votre violence. Le jeu peut être cathartique, mais ce n’est pas un exutoire.

Puisque vous cherchez sans le vouloir quelqu’un à soumettre, je vous conseille de ne plus perdre votre temps à chercher la perle rare sur les sites de rencontres classiques et de vous inscrire sur un réseau social dédié: Fetlife.

Cela peut vous sembler un peu extrême au premier abord, mais vous y découvrirez une communauté ouverte, sensible aux questions de consentement et de respect et, j'en suis sûre, tout à fait prompte à vous aider à mettre en pratique vos désirs. Vous aurez moins de doutes quant aux tendances de ceux avec qui vous discuterez et le sujet sera abordé de manière plus décomplexée.

Je ne crois pas que votre désir de domination soit opposé au fait de trouver quelqu’un avec qui vous pourriez vivre une relation saine, équilibrée et basée sur le respect. C’est même tout à fait possible, et je vous le souhaite, de trouver un partenaire qui soit à la fois la meilleure personne avec qui expérimenter sexuellement et le compagnon idéal de votre vie quotidienne.

N’ayez pas honte de vous, Rebecca. Il n’y a aucune honte à vouloir dominer un homme ou une femme; à l’opposé, il n’y a aucune honte non plus à vouloir se soumettre –comme il n’y a aucune honte à avoir des désirs singuliers, tant qu’on ne les impose pas à qui que ce soit. Les personnes qui pratiquent le BDSM le font pour quantité de raisons qui leur sont propres; elles le font pourtant, quand c’est bien fait, en respectant des règles qui les protègent et protègent les autres. Je n’y vois donc rien de malsain.

Vous êtes forte, Rebecca. Vous avez survécu à cette histoire toxique tout en préservant votre enfant. Vous avez survécu et vous vous êtes reconstruite. Accepter que vous puissiez avoir du plaisir pour vous fait aussi partie de cette reconstruction, comme accepter de vous engager auprès de quelqu’un d’autre, de faire confiance et de vous faire confiance. Vous y arriverez, je n’en doute pas.

Lucile Bellan Journaliste

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