Culture

«Frost», en voyage vers la guerre

Temps de lecture : 3 min

Fiction hallucinée et réaliste, le nouveau film de Sharunas Bartas accompagne un jeune couple à travers l'Ukraine en plein conflit armé.

Marianne (Vanessa Paradis), le regard d'un étrangère. | ©Rezo Film
Marianne (Vanessa Paradis), le regard d'un étrangère. | ©Rezo Film

Un garçon, une fille, un camion. Pourquoi ont-ils pris la route? Envie de bouger, envie d'être utiles, de rendre service à un copain. Et puis voir du pays, mettre à l'épreuve leur relation...

Rokas et Inga ont quitté Vilnius pour tout un tas de bonnes ou moins bonnes raisons, dans une brume de volontarisme, d’insouciance et d’impréparation. Ils ne sont ni des écervelés, ni des militants ou des baroudeurs aguerris. Ce sont de jeunes gens de l’Europe d’aujourd’hui.

Bande annonce du film.

De toute façon, l’Ukraine ce n’est pas si loin de la Lituanie. De toute façon, il n’y a pas de danger. De toute façon, ce sera forcément l’occasion de rencontres, d’une expérience sinon d’une aventure.

Alors ils roulent.

Bien sûr, cela ne va pas se passer si simplement que prévu –mais prévu par qui? Destinataire introuvable, intermédiaires louches, lieux de passage où se croisent des figures de diplomates, de journalistes, d’humanitaires, de trafiquants, bien loin des clichés.

Aléas de la relation amoureuse, aussi. Jeunes corps où frémit une vie qui ne sait où s’accomplir. Épuisement des mots et des codes.

Ce monde aux franges du fantastique est bien réel, c’est l’Ukraine après les violences de Maïdan, Maïdan dont Rokas avait passionnément suivi la révolte sur son ordinateur, Maïdan où se rend, le temps d’une digression nullement superflue, la photographe jouée par Vanessa Paradis. Très belle apparition, à nouveau aux confins du factuel et de l’artifice revendiqué.

La guerre, ici et maintenant

Et puis la guerre. La guerre ici et maintenant, sur le continent européen, dans les années 2010. La vraie, avec des tanks, des bombes, des soldats qui tirent, des ruines, des cadavres. La Crimée envahie par l’armée russe n’est pas une fantaisie de scénariste.

Pour Rokas et Inga, c’était un voyage, cela devient une dérive. C’était une mission, cela devient une fascination.

D'abord contraints de dépasser le but prévu de leur trajet, ils s’enfoncent dans un paysage de brume et de neige, de violence et d’obscurité. Il y a une attirance en même temps que la peur, que le refus et l’épreuve physique.

Rokas et Inga (Lyja Maknaviciute), hors limites. | ©Rezo Films

Il y a surtout, filmée de manière envoûtante, l’infinie variété des présences de cette violence qui est là, tout près, même si on ne la verra qu’à peine.

Elle est dans les corps épuisés de ceux qui fuient ou se terrent, dans les paroles de combattants plus souvent infirmiers ou croque-morts que guerriers. Elle est dans les pierres et dans la glace, dans la fumée et dans le silence.

Un chemin de vie et de mort

En vingt-cinq ans et dix films, Sharunas Bartas s’est affirmé comme l'un des plus puissants cinéastes européens. Un des plus singuliers aussi –même si sa singularité le condamne à une certaine marginalité.

Un an après le méditatif et intime Peace to Us in Our Dreams, il signe une œuvre hypnotique et troublante, et pourtant plus en phase avec le réel contemporain que la quasi-totalité de la production récente.

Frost est un film de guerre, au sens littéral, un film qui prend au sérieux et le phénomène guerrier et les moyens propres au cinéma pour s’y confronter. Tourné sur place, parfois sur la ligne de front toujours active, Frost est un film de son temps, attentif à de multiples facettes d’un état du monde contemporain occultées par les scintillements du showbiz médiatique.

Au plus près de la guerre. | ©Rezo Films

Et Frost est un chemin de vie et de mort. Au fil des plans-séquences, le long des routes, dans la pénombre des checkpoints et des bivouacs, dans la vibration des voix de ceux qui racontent et le regard de ceux qui se taisent, se dessine un voyage intérieur qui redouble et contamine le trajet dans l’espace.

Un tel processus peut faire penser aux grands écrivains russes (Dostoïevski, Lermontov surtout) comme à Conrad. Son rythme de marche proche du somnambulisme et ses lumières de naufrageurs en font une œuvre d’une ambition inhabituelle.

Voir Frost est un vertige, aux confins du réalisme et du cauchemar. Mais c’est plus encore après, dans les longs effets d’émotion qu’il a suscités, que s’affirme la puissance quasi médiumnique du cinéma de Bartas.

Frost

de Sharunas Bartas, avec Mantas Janciauskas, Lyja Maknaviciute, Vanessa Paradis, Andrzej Chyra.

Durée: 2h. Sortie le 28 mars 2018

Séances

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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