Médias / Monde

Certains médias publics américains vont-ils devenir des outils de propagande pro-Trump?

Temps de lecture : 7 min

Deux proches de Steve Bannon comploteraient pour prendre la direction du Broadcasting Board of Governors, qui gère notamment le média Voice of America.

Programme favori | Capture d'écran via YouTube / Live Satellite News
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Connaissez vous le BBG? Non, il ne s'agit pas d'un vaccin, mais du Broadcasting Board of Governors, l’organisme qui chapeaute les médias américains émettant à destination de l’étranger et subventionnés par le gouvernement –comme Voice of America. Depuis quelques temps, il est en proie à des luttes de pouvoir avec, en toile de fond, l’ombre du sulfureux Steve Bannon.

Les employés du BBG sonnent le tocsin face à ce qu’ils considèrent comme une «tentative de putsch» qui se déroulerait à l’abri des regards, afin d’installer à sa tête de nouveaux dirigeants proches de Steve Bannon –activiste d’extrême droite et ancien stratège de la Maison-Blanche.

Plan pour dégager l'actuelle direction

Selon quatre anciens ou actuels membre du BBG, André Mendes, vieux briscard de la maison, et Jeffrey Shapiro, ancien contributeur de Breitbart devenu conseiller du BBG, complotent pour dégager l’actuelle direction. Le plan, disent-ils, consiste à recruter –pour la remplacer– des idéologues sur la même ligne que le président des États-Unis et à dissoudre le conseil actuel du BBG, avec l’idée que Donald Trump nommerait alors Mendes président de la structure. Un porte-parole de la Maison-Blanche a déclaré qu’il ne ferait pas de commentaire sur des questions de personnes, et qu’il n’avait rien à annoncer dans l’immédiat.

Les employés du BBG craignent, si ce mouvement se confirme, qu'il ait des conséquences désastreuses sur les méthodes de vérification des informations au sein des médias supervisés par le BBG, comme Voice of America (VOA), Radio Free Europe/Radio Liberty (RFE/RL), l’Office of Cuba Broadcasting (OCB), Radio Free Asia et les Middle East Broadcasting Networks. «Ce qu’ils ont en tête, c’est clairement la prise du pouvoir», dit un représentant du BBG.

André Mendes, dans une interview à Foreign Policy, a formellement contesté cette version des faits. Il affirme que les employés mentent et tentent de diffuser une «culture de la peur» pour obtenir son renvoi.

Mendes, qui doit quitter le BBG pour un travail au Département du Commerce, sait que la Maison-Blanche pourrait bien être en train de concocter des plans pour le nommer président du BBG, mais il insiste sur le fait qu’elle ne l’a jamais annoncé formellement, contrairement à ce qu’affirment d’autres employés. Il dit que les accusations selon lesquelles il comploterait avec Shapiro dans le but de renvoyer les principaux dirigeants du BBG sont «totalement et complètement fausses», et ajoute que les employés du BBG qui ont parlé à Foreign Policy tentent «d’instaurer un climat de peur… dans le but de protéger leurs prérogatives».

Deux élus démocrates montés au front

Comme si cette cacophonie entre les déclarations des uns et des autres ne suffisait pas, les législateurs démocrates ont décidé d’entrer dans la danse. Le sénateur Bob Menendez, qui siège au sein de la Commission sénatoriale aux Affaires étrangères, a déclaré mardi 20 mars: «Nous n’en sommes qu’au début des révélations sur les efforts entrepris pour purger le Broadcasting Board of Governors afin d’imposer une voix partisane dans les médias américains à destination de l’étranger.»

Le député Eliot Engel, un Démocrate siégeant au sein de la Commission des affaires étrangères de la Chambre des représentants, a publié le mercredi 21 mars une lettre dans laquelle il protestait contre une telle initiative, en déclarant que selon la loi, seul le conseil d'administration du BBG est en droit de nommer son nouveau président par intérim –et non le président des États-Unis.

«Cette action serait en violation de la loi actuelle et signifierait ce que les lanceurs d’alerte ont décrit comme un “putsch au sein du BBG”, avec l’objectif probable de faire pencher le journalisme du BBG dans une direction plus favorable à Donald Trump, écrit-il dans cette lettre. Je considère cette possibilité comme crédible et un tel scénario comme aussi abject qu’inacceptable.»

Ces commentaires font partie de «cette campagne visant à instiller la peur», répond Mendes par e-mail. «Je n’ai jamais entendu quoi que ce soit qui concernerait un changement éditorial au sein du BBG. Je n’ai jamais participé à une conversation qui ordonnerait une quelconque déviation de l’obligatoire objectivité journalistique.»

«Héritage de Bannon»

Le réseau du BBG s’adresse à un public de 278 millions de personnes autour du globe, dans soixante-et-une langues et dans plus de cent pays, selon les chiffres du BBG lui-même. Ses employés décrivent son président actuel, John Lansing, comme un homme respecté mais parlent de frictions entre lui, Mendes et Shapiro.

Ce dépoussiérage politique au sommet du BBG semble avoir débuté lors d’une réunion à huis clos entre Mendes et le conseil d'administration, au cours de laquelle Mendes a déclaré avoir évoqué ses griefs à l’encontre de la direction actuelle du BBG. Au cours de son exposé, il explique avoir dit au bureau que «des erreurs incroyables ont été commise par la direction» et qu’il était de son devoir de «dénoncer le gaspillage, les fraudes et les abus» commis, circonstance aggravante, avec l’argent du contribuable.

Cette présentation a choqué les employés informés de cette réunion; ils y ont vu une tentative de Mendes de se placer dans le peloton de tête des possibles remplaçants de l’actuel président. Plusieurs membres du conseil d'administration présents durant cette réunion n’ont pas souhaité répondre aux questions de Foreign Policy. «C’est tellement étrange, dit un des employés du BBG. Il a dit à des gens qu’il allait organiser un putsch avant même qu’il ait lieu!»

Depuis plus d'un an, les employés pensent que la Maison-Blanche de Trump a pour projet d’orchestrer un changement radical dans les médias gouvernementaux, et craignent que Shapiro et Mendes n'aient l'intention d'en faire un outil de propagande pour l'administration –une préoccupation que certains experts extérieurs qualifient d'alarmiste.

Mais Shapiro divise au sein du BBG. L’an dernier, il aurait déclaré à des collègues qu’il avait l’intention de transformer cette agence en un «héritage de Bannon». En octobre 2017, le Daily Beast rapportait que Shapiro était convaincu que certains membre de la direction du BBG collaboraient secrètement avec le régime de Raúl Castro à Cuba et avait fait part de ses soupçons au FBI –des accusation que la plupart des représentants du BBG réfutent. Shapiro n’a pas répondu aux demandes de Foreign Policy sur ce point.

Mendes, quant à lui, rejette l’information selon laquelle Shapiro aurait fait part de ses préoccupations au sujet d'une éventuelle collaboration avec le régime castriste. L'histoire a été «montée de toutes pièces» par Voice of America et la direction de l'Office of Cuba Broadcasting pour discréditer Shapiro, dit-il.

Lorsqu'on lui demande s'il croit que l'OCB a collaboré secrètement avec le régime de Castro, Mendes répond: «Je n'ai aucune preuve de cela, mais j'ai en tête plusieurs situations durant lesquelles les décisions qui ont été prises m'ont posé question.»

Influence incertaine

Thomas Hill, un expert de la Brookings Institution et ancien fonctionnaire du Congrès qui a travaillé sur la réforme législative sous la présidence d’Ed Royce à la Commission des Affaires étrangères de la Chambre des représentants, rejette l’idée que le BBG ou les réseaux qui en dépendent puissent se transformer en un outil de propagande pro-Trump.

«C'est grotesque», dit Hill. Il ajoute que le poste de président du BBG ne permet aucune supervision éditoriale. Même si le but de l'administration était de redéfinir la ligne de Voice of America et des médias qui lui sont associés, explique-t-il, le BBG est une organisation trop grande et qui compte trop de journalistes et de rédacteurs en chef traditionnels pour se transformer du jour au lendemain en une agence de propagande au service du Président: «Ce serait un peu comme dire: “Oh, Jeff Bezos a acheté le Washington Post, donc toute la production du Washington Post consiste à faire de la pub pour Amazon”.»

Les employés redoutent pourtant qu’un nouveau président tente d’influencer les médias sous l'égide du BBG, à un moment où l'agence s'attaque à des réformes internes indispensables en matière de personnel, de programmation et de stratégie à long terme.

Plusieurs employés affirment craindre qu’un président nommé par Trump ne coupe le robinet de Current Time, un média en langue russe rattaché à Radio Free Europe/Radio Liberty et à Voice of America visant à contrer la désinformation russe en Russie et en Europe. Les employés pensent que ce média est un moyen utile de contrer les efforts de médias subventionnés par le gouvernement russe comme Russia Today et Sputnik, qui proposent un subtil mélange de vraies nouvelles et de propagande.

Mendes déclare que s’il devenait un jour PDG du BBG –un rôle qu’il a occupé par intérim sous la présidence de Barack Obama, il renforcerait Current Time au lieu de le fermer. Lansing, l'actuel PDG, «n’est pas le dernier pour s’attribuer la réussite de Current Time, dit Mendes, mais c’est moi qui en ait eu l’idée». «En l’espèce, si j’étais aux affaires, je renforcerais les moyens de Current Time au lieu de fermer la chaîne», ajoute-t-il.

Réforme en attente de promulgation

Les membres du conseil d'administration du BBG s'attendent de toutes les manières à disparaître –cette disparition est inscrite dans la loi américaine. Dans un recoin de la section 1288 du National Defense Authorization Act de 2017, adopté sous Obama, est prévue la création d’un nouveau poste de PDG qui augmente l'autorité du BBG, la dissolution du conseil d’administration existant et son remplacement par un nouveau conseil, au rôle purement consultatif.

Au moment de son vote, le projet de loi a reçu un large appui bipartite, dit Hill, car il permettait de rationaliser et de corriger les modalités actuelles de direction et de prise de décision au sein du BBG. Mais si la loi a été adoptée, elle doit encore être promulguée –Trump n'a pas officiellement nommé de nouveau PDG, et une telle nomination nécessite l'approbation du Sénat. D'ici là, seul le conseil d'administration peut nommer un nouveau PDG par intérim, précise Engel dans sa lettre.

Dans la soirée du mardi 20 mars, alors que le combat semblait faire rage au sommet du BBG, Lansing a envoyé un courriel, que Foreign Policy a pu consulter, dans lequel il annonce aux employés du BBG que Mendes quittait l’agence pour occuper un nouvel emploi au ministère du Commerce.

Le message se terminait par ces mots: «Je vous demande de vous joindre à moi pour remercier André pour son travail incessant et pour le dévouement dont il a fait preuve dans sa mission au sein du BBG, ainsi que pour lui souhaiter le meilleur dans la suite de sa brillante carrière.» Dernier acte de la tragédie? Rien n’est moins sûr.

Robbie Gramer

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