Sports

Le tennis professionnel au bord du gouffre

Temps de lecture : 8 min

Plus puissants que jamais, les champions prennent le pouvoir face à la Fédération internationale.

Filet de sécurité entre l'ITF et l'ATP, qui jouent un match où il y a beaucoup à perdre ou à gagner. | sam bloom via Unsplash License by

Il y a 50 ans, le 22 avril 1968, le tennis professionnel naissait à Bournemouth, en Angleterre, où fut disputée la première épreuve qui permettait à ce sport d’entrer dans une nouvelle ère. Quelques semaines plus tard, au moment où les rues de Paris étaient remplies des manifestants de mai 1968, les Internationaux de France, à Roland-Garros, allaient devenir le premier rendez-vous de l’histoire du Grand Chelem débarrassé de sa vieille peau de l’amateurisme. Une (autre) révolution: jusque-là, les professionnels –la plupart des meilleurs joueurs donc– n’avaient tout simplement pas le droit de participer aux tournois du Grand Chelem.

Il y a 30 ans, le 30 août 1988, sur un parking du stade de Flushing Meadows, en marge de l’US Open, un groupe de joueurs, emmenés, entre autres, par Mats Wilander, Yannick Noah, Brian Gottfried et Tim Mayotte, s’opposaient spectaculairement à la Fédération internationale de tennis (ITF), en menaçant de créer leur propre circuit à travers ce happening très médiatisé qui leur permettait de reprendre la main. Créé en 1972, l’ATP, le «syndicat» ou l’association des joueurs professionnels, qui avait usé avec succès de l’arme du boycott lors de l’édition 1973 du tournoi de Wimbledon, avait fini par perdre de son influence. Et l’ITF, alors présidée par le Français Philippe Chatrier, en avait profité pour reprendre la conduite des opérations liées à l’organisation du jeu. Jusqu’à trop d’excès, comme l’avait souligné Jean Couvercelle, en septembre 1988, dans l’éditorial du mensuel Tennis Magazine suivant la manifestation du parking:

«Philippe Chatrier, pourtant très habile manœuvrier et fin politique (il a mis la plupart des journalistes “dans sa poche”), a été trop loin dans son désir de contrôler le plus possible le jeu et les joueurs. Conséquence: aujourd’hui, l’ATP dit non. Non au calendrier surchargé. […] Non à un circuit qui ne s’arrête jamais. Non à la mainmise de la Fédération internationale et du pouvoir qui échappe complètement aux joueurs. Non à ces droits de télévision que se partagent les grosses fédérations sans en reverser la moindre partie aux principaux intéressés.»

Les joueurs avaient été jusqu’au bout de leur démarche aux dépens de l’ITF. Le 1er janvier 1990, l’ATP Tour, leur circuit, avait vu le jour et vingt-huit ans plus tard, il continue de prospérer, en toute indépendance, sous l’appellation d’ATP World Tour. 1990, cette année où, en guise de revanche, l’ITF, très amère, avait lancé une compétition extravagante baptisée Coupe du Grand Chelem censée concurrencer le Masters, le tournoi de fin d’année de l’ATP Tour. Pour cela, elle avait mis six millions de dollars sur la table, une somme alors délirante, dont deux millions pour le seul vainqueur. Deux millions, soit plus que l’intégralité, à l’époque, des prix alloués aux 128 participants de l’Open d’Australie, autant que la dotation du simple messieurs à Roland-Garros, et tellement plus que les sommes perçues par les quatre vainqueurs du Grand Chelem réunis. Mais le piège, imaginé pour diviser les joueurs, n’avait pas fonctionné. Les participants n’avaient pas donné plus d’importance à cette compétition que s’il avait été question d’une exhibition, en l’occurrence vertigineusement rétribuée. La Coupe du Grand Chelem était morte en 1999 dans l’indifférence générale. L’ATP avait gagné.

Une réforme qui violerait l'esprit de la Coupe Davis

Depuis cette guerre fratricide, l’ITF et l’ATP se regardaient en chiens de faïence car, entre eux, plus rien n’a jamais été comme avant. Pendant longtemps, il s’est agi d’une coexistence pacifique: l’ATP s’occupait de son circuit, l’ITF de sa compétition phare, la Coupe Davis, à distance des tournois du Grand Chelem qui vivaient leur propre existence. Hélas, depuis environ trois ans, les couteaux sont à nouveau sortis et un certain point de non-retour vient d’être atteint à cause de la réforme de la Coupe Davis qui pourrait intervenir à partir de 2019.

Selon ce projet, piloté par Kosmos, un fonds d’investissement représenté par le footballeur barcelonais Gerard Piqué qui s’est entendu avec l’ITF, les rencontres du groupe mondial de Coupe Davis, jusque-là scindées en quatre week-ends du premier tour à la finale, seraient concentrées sur une semaine en novembre, dans un lieu unique, possiblement Singapour, avec dix-huit pays se partageant une colossale dotation de vingt millions de dollars –l’équivalent grosso modo de celle du simple messieurs de Roland-Garros en 2018. Quelle carotte pour quelques matches regroupés en sept jours, d’autant que l’ITF recevrait également beaucoup d’argent pour développer le tennis à travers le monde!

L’essence même de la formule de la Coupe Davis, avec ses matches à domicile ou ses déplacements chez l’adversaire, serait, elle, passée par pertes et profits sans compter que chaque rencontre ne se résumerait plus qu’à deux simples et un double disputés au meilleur des trois manches. L’esprit de la Coupe Davis serait tout simplement violé si cette réforme passait.

L’ITF, qui a adoubé l’idée grâce à l’unanimité de son «board», auquel appartient Bernard Giudicelli, le président de la Fédération française de tennis (FFT) en faveur de ce virage radical, votera sur le sujet, en août prochain, lors de sa prochaine assemblée générale, en Floride, avec la nécessité de l’approbation des deux-tiers de ses membres. Pas évident tant les polémiques abondent.

«Comment un milliardaire peut-il débarquer et s’approprier l’un des plus importants événements sportifs?»

Les joueurs sont divisés sur cette épineuse question. Novak Djokovic et Rafael Nadal sont favorables à cette proposition en arguant que la Coupe Davis avait besoin d’un lifting et d’un nouvel élan. Quant à Roger Federer, il ne se prononce pas vraiment, ce qui n’est pas neutre tant il est perceptible qu’il est loin d’être emballé. Nombre de joueurs français sont résolument contre. Ils connaissent leur histoire. Le tennis tricolore doit tout à la Coupe Davis sans qui le stade de Roland-Garros n’aurait pas été construit pour accueillir la finale de 1928. À la tête de la rébellion du camp du «non», Lleyton Hewitt, ancien numéro un mondial australien et véritable icône de la Coupe Davis qui lui a offert quelques moments de gloire, s’est lâché, le 22 mars, dans les colonnes du quotidien The Australian: «Comment un milliardaire peut-il débarquer et s’approprier l’un des plus grands et l’un des plus importants événements sportifs?», s’est-il interrogé.

Retour, pour répondre à cette question, à la bataille ITF-ATP. Originellement, c’est à l’ATP que Kosmos avait proposé son concept d’épreuve dont le modèle n’est en fait que la reprise d’un tournoi ayant déjà existé sur le même circuit ATP: la Coupe du monde des nations qui s’est déroulée, en Allemagne, entre 1978 et 2012. L’ATP n’a pas fait affaire avec Kosmos, mais a bien l’intention de raviver la flamme de cette défunte World Team Cup, début janvier 2020, en Australie, soit quelques semaines après la Coupe Davis à la sauce Piqué. Une double confrontation qui serait mortifère pour le tennis en termes de crédibilité, avec le risque que les joueurs délaissent la Coupe Davis pour de bon.

Face aux champions de notre époque, l'ITF ne pèse pas lourd

Tout cela pourrait apparaître emberlificoté, voire ennuyeux, si cela ne concernait pas directement des clubs à Lons-le-Saunier, Montauban, Saint-Brieuc, bref n’importe quel tennis-club français qui risque d’être impacté par cette histoire. Car cette crise souligne la très grande faiblesse de la Fédération internationale –et donc des fédérations nationales la composant– qui ne sait plus défendre l’intérêt supérieur du jeu puisqu’elle vend littéralement la Coupe Davis à un promoteur. Elle ne dirige plus rien, ou pas grand chose, à commencer par les meilleurs joueurs qui ne lui donnent pas beaucoup de crédit, quand ils ne méprisent pas carrément ses dirigeants, souvent pas au niveau, il est vrai, à l’image du si sympathique, mais si faible Jean Gachassin, ancien vice président de l’ITF, dont la présidence à la tête de la FFT, entre 2009 et 2017, fut un véritable naufrage.

Les champions de notre époque, Roger Federer, Rafael Nadal, Novak Djokovic et Andy Murray, ont pris le pouvoir et donnent tout leur poids à l’ATP qu’ils dirigent véritablement. Face à eux, l’ITF ne pèse pas très lourd. Roger Federer, la personnalité numéro un du tennis, sur le plan de la popularité, mais aussi sur le plan politique du jeu, ne s’est pas gêné, à titre personnel, avec Tony Godsick, son agent, pour créer sa propre compétition, la Laver Cup, une sorte de Ryder Cup du tennis, entretenant une confusion supplémentaire et une concurrence nouvelle pour la Coupe Davis.

Money, money, money

Une phrase prononcée par Roger Federer, le 14 mars, au tournoi d’Indian Wells, en Californie, est passée inaperçue. Mais elle est lourde de sens. Alors qu’il était interrogé sur l’avenir de la Laver Cup, dont la deuxième édition aura lieu à Chicago, en septembre prochain, il a répondu: «J’espère que c’est une épreuve qui durera pour toujours. Mais il n’y a pas de garantie, comme pour aucun autre tournoi à part peut-être Wimbledon À ses yeux, tous les tournois, en dépit de leur histoire et à l’exception d’un seul, sont donc vulnérables. Cette supposée fragilité concerne la Coupe Davis, mais aussi les trois autres piliers du Grand Chelem qui pourraient trembler un jour sur leurs fondations.

Le numéro un mondial connaît très bien son histoire et il sait que l’Open d’Australie et Roland-Garros étaient très affaiblis dans les années 1970 au point d’être carrément menacés au niveau de leur existence. Les plus anciens n’ont pas oublié que les Internationaux de France, un peu fauchés, s’étaient appelés Vanaos Open de France en 1972, en hommage à un sponsor spécialisé dans les produits solaires. Jusqu’au début des années 1990, l’Open d’Australie s’appelait Ford Australian Open pour pouvoir respirer sur le plan financier. Et ces mêmes mémoires du tennis se rappellent que certains des as des années 1970 préféraient jouer une compétition grassement dotée, les Intervilles, aux États-Unis, plutôt que de s’aligner à Roland-Garros. En 1977, Björn Borg avait ainsi renoncé à un nouveau succès qui lui tendait les bras en terre parisienne pour privilégier les billets verts de l’autre côté de l’Atlantique.

Révolte

Les plus naïfs sont ceux qui estimeraient que ce temps-là ne pourrait pas revenir à l’heure où Roland-Garros dégage plus de 100 millions d’euros de bénéfices par édition. Grosse erreur car les joueurs veulent une part plus importante de ce copieux gâteau. Aujourd’hui, la dotation de chaque tournoi du Grand Chelem, pour les hommes, équivaut à environ 7% des revenus engendrés par ces épreuves (autant pour les femmes). Certains joueurs voudraient la moitié pour tous les participants et ont clairement annoncé la couleur lors du dernier Open d’Australie en prenant exemple sur la NBA qui redistribue 50% de ses revenus à ses basketteurs professionnels. Novak Djokovic est l’un des meneurs de cette sourde révolte. Il est clair que si elle était ponctionnée de la sorte, la FFT –et donc Roland-Garros– aurait un avenir nettement moins riant. Mais comme les commandes sont entre les mains des joueurs, rien n’est à écarter – comme le suggère, en creux, Federer.

De surcroît, en envisageant de céder un bijou de famille de la valeur de la Coupe Davis au mieux offrant, l’ITF vient implicitement de donner raison aux joueurs: tout pour l’argent, au-dessus des valeurs les plus élémentaires qu’elle devrait défendre en premier lieu. C’est d’autant plus un boulevard pour les promoteurs de tout poil que l’ITF, en ne privilégiant plus qu’une semaine pour la Coupe Davis au lieu de quatre, libère, de fait, trois semaines dans le calendrier, qui vont être exploitées par l’ATP. La boîte de Pandore est ouverte. Les jeux sont faits, rien ne va plus…

Yannick Cochennec Journaliste

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