Sociéte

Le jogging est le nouveau jean

Temps de lecture : 6 min

Encore un coup de Kanye West et des insupportables millennials.

Présentation de la collection Yeezy Season 3 de Kanye West, le 11 février 2016 à New York (États-Unis) | Jamie McCarthy / Getty Images North America / AFP
Présentation de la collection Yeezy Season 3 de Kanye West, le 11 février 2016 à New York (États-Unis) | Jamie McCarthy / Getty Images North America / AFP

Parfois gris, souvent noir, un peu mou, street ou couture, mais toujours confort. Difficile de ne pas le remarquer, il est sur toutes les fesses –celles des cailleras comme celles des bourgeoises. Lui, c’est le jogging.

Hier synonyme de laisser-aller, d'absence totale de style, voire même de délinquance juvénile, le bas de survêt’ s’est mué en uniforme branché. S’afficher «sweatpants» (littéralement «pantalon pour transpirer» en V.O), notamment sur les réseaux sociaux, est devenu le dernier chic. Le mannequin Gigi Hadid, Kim Kardashian et Rihanna sont toutes en jog’ –et pas seulement pour traîner en savates à la maison.

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Yep, then I made myself a smoothie

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Version luxe

Outre les équipementiers sportifs traditionnels (Nike, Adidas, Lacoste, Reebok, Puma…), les marques haut de gamme s’intéressent aussi de près à cette tendance. Vuitton, Gucci et Balenciaga, entre autres, en proposent des versions luxe, à destination des modeux d’un monde globalisé et gender-free (le jogging est mixte).

Pas question cependant de porter ce pantalon –qu’on dit inventé dans les années 1920 par le fondateur de Le Coq Sportif– avec un sweat et des baskets. Chez les «influenceuses», le bon vieux jog se marie avec sac griffé, bijoux bling et talons.

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La blogueuse beauté brésilienne Camila Coelho, en Vuitton

C’est Karl Lagerfeld qui risque de ne pas être content, lui qui avait déclaré: «Les pantalons de jogging sont un signe de défaite. Vous avez perdu le contrôle de votre vie, donc vous sortez en jogging». Apparemment, le vieux kaiser fan de jeans slim griffés Dior a un peu perdu de vue la mode de la street.

Stars du rap

Un coup d’œil rapide à la sortie des lycées parisiens le confirme: le jogging est le nouvel uniforme de la jeunesse, même dans les beaux quartiers. Plutôt fitté, porté près du corps avec le bas resserré, le survêt logotypé PSG ou FC Barcelone est un hit –même chez les non-fans de foot. Les modèles de chez Sweet Pants semblent aussi particulièrement appréciés.

CHOOSE YOUR COLOR www.sweet-pants.com #sweetpants1982 #sweetpants #chooseyourfit #chooseyourcolor

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Cette marque tricolore a fait du jogging sa spécialité, dans une esthétique très eighties mâtinée de Abercrombie & Fitch. Lancée en 2012, elle espère franchir la barre des vingt millions d'euros de chiffre d'affaires cette année.

Luigi, 18 ans et fan de mode, en terminale dans la capitale, ne jure que par le «jogos». Son style? Celui d’un «connaisseur». Et d’ajouter: «je me trouve stylé, j’avoue». S’il plébiscite des marques branchées comme Off-White ou Supreme, on trouve surtout dans son placard «des joggings Nike, Lacoste ou Adidas, les modèles resserrés en bas. Mais attention, faut pas que ce soit trop court», précise-t-il.

Pour Luigi, cette mode a démarré il y a trois ans: «à cause des stars du rap qui s’habillent comme ça, comme 13 Block ou PNL». Sur Instagram, des comptes dédiés au look sportswear du duo de la cité des Taterêts fleurissent.

J'prends la couronne, la pose sur la tête du p'tit frère

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Mais pour Luigi comme pour les experts, «le number one, c’est Kanye West».

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Marc Beaugé, éminent journaliste style pour «Quotidien» (TMC) ou M Le magazine du Monde, confirme que c’est par le mari de Kim Kardashian que tout est arrivé. «En 2015, la star du hip-hop a lancé sa collaboration avec Adidas, avec une première collection baptisée Yeezy Season 1. On y trouvait notamment une basket, la Yeezy Boost, et des vêtements qui puisaient leur inspiration dans les basiques du sporstwear.»

Si la basket fait fureur, il faudra attendre un peu pour que la gamme Yeezy ne décolle. Ces jours-ci, Kanye lance la saison 7 –et c’est évidemment l’émeute. Preuve supplémentaire de son influence: son bras droit Virgil Abloh vient d’être nommé directeur artistique des collections masculines de Louis Vuitton.

Vêtement transgressif

Entre temps, le sportswear est devenu le Saint Graal de la mode. Les marques du secteur explosent, s’offrant au passage un bain de jouvence grâce à de jeunes créateurs, comme la Hollandaise Daniëlle Cathari, qui a récemment revisité le mythique jogging trois bandes de Adidas.

Les autres montent dans le train. En 2012 déjà, The Kooples –dont l’ADN se nourrit plutôt du look des rockeurs, des mecs pas franchement portés sur le gymnase– sortait sa gamme sport et faisait un carton. En 2016, c’est Beyoncé qui lançait avec Topshop Ivy Park, une marque de vêtements dans la mouvance athleisure –en gros, des fringues de yoga portées à la ville.

A modern monochrome. #IVYPARK

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En quelques années, le bon vieux survêt’ est donc devenu in, et le moche est devenu le nouveau beau.

Marc Beaugé analyse: «Nous sommes globalement dans une ère dans laquelle le critère du beau opère peu. Aujourd’hui, l’attrait du WTF what the fuck» en VO, ou «n’importe quoi», ndlr] l’emporte sur les critères classiques de l’élégance».

Par quel tour de passe-passe l’attribut des «cailleras» des années 1990, soit une classe sociale défavorisée et méprisée, est-il devenu le summum de la fashion? Pour se renouveler, la mode pioche depuis toujours dans les marges. Et aujourd’hui, une nouvelle génération a pris le pouvoir: les millennials. Nés dans les années 2000, nourris à la culture internet, ces nouveaux jeunes sont ultra-consommateurs et nostalgiques des années 1990 –l’âge d’or du streetwear et du hip-hop.

NYC I’M BACK! I LOVE NYC!!!!

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«Pour eux, le jogging est une madeleine, mais surtout un statement mode. C’est un vêtement transgressif, parce qu’il a longtemps été considéré comme totalement importable», explique Marc Beaugé.

Le jean à la peine

Le jogging, uniforme des rebelles 2.0? En tous cas, le bon vieux jean a du souci à se faire. Le cinq poches des pionniers n’a plus la faveur des jeunes. Les chiffres le prouvent: selon Kantar Worldpanel, s’il s’est encore écoulé soixante-dix millions de jeans en France en 2016, pour un chiffre d’affaires de 1,9 milliard d’euros, les volumes de vente stagnent.

Les clients ont vieilli –les consommateurs ont de plus de 35 ans. Du coup, les marques historiques sont à la peine. Levi’s tente de résister en multipliant les collaborations avec les créateurs branchés du moment, comme Vetements ou le Russe Gosha Rubchinskiy.

www.net-a-porter.com @netaporter

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Le chiffre d’affaires du pionner du jean est pourtant à la peine, avec une croissance de seulement 1% en 2016.

Pour Marc Beaugé, il s'agit d'un effet de balancier prévisible: «dans les années 1960 et 1970, les baby-boomers se sont emparés du jean, symbole de la rébellion adolescente. Aujourd’hui, leurs petits-enfants, les millennials, rejettent ces codes. Bien qu’il soit simple à porter, le jean reste contraignant: il faut “faire” la toile rigide, qui se détend au fil du temps, alors que le jogging est hyper confort et polyvalent. On peut peut dormir dedans, squatter avec chez soi. D’une certaine façon, c’est le vêtement par excellence de la génération Netflix et Deliveroo, qui ne sort pas de chez elle, qui se fait livrer sa bouffe et à qui tous les biens culturels arrivent via internet».

Pauvres baby-boomers: on leur a déjà enlevé Johnny et la Harley-Davidson, en crise, voilà que c’est la fin du mythique jean. Tout fout le camp!

Séverine Pierron Journaliste

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