Égalités

«On me reproche de dire que je suis bi juste pour faire mon intéressante»

Temps de lecture : 4 min

[C'est compliqué] Cette semaine, Lucile conseille Cassie, une jeune femme de 19 ans qui a du mal à vivre et assumer sa bisexualité.

Thora Birch et Scarlett Johansson dans «Ghost World» de Terry Zwigoff (2001) | Capture d'écran via YouTube
Thora Birch et Scarlett Johansson dans «Ghost World» de Terry Zwigoff (2001) | Capture d'écran via YouTube

«C’est compliqué» est une sorte de courrier du cœur moderne dans lequel vous racontez vos histoires –dans toute leur complexité– et où une chroniqueuse vous répond. Cette chroniqueuse, c’est Lucile Bellan. Elle est journaliste: ni psy, ni médecin, ni gourou. Elle avait simplement envie de parler de vos problèmes. Si vous voulez lui envoyer vos histoires, vous pouvez écrire à cette adresse: [email protected]

Vous pouvez aussi laisser votre message sur notre boîte vocale en appelant au 07 61 76 74 01 ou par Whatsapp au même numéro. Lucile vous répondra prochainement dans «C'est compliqué, le podcast», dont le premier épisode est à écouter ici.

Et pour retrouver les chroniques précédentes, c’est par là.

Chère Lucile,

Je m’appelle Cassie, j’ai 19 ans. Je suis bi. Je n’ai pas de préférence: quand quelqu’un m’attire, c’est en tant que personne, indépendamment du genre.

Je suis un peu timide et je ne sais pas trop comment rencontrer des gens qui me plaisent, amicalement ou romantiquement. J’ai pas mal fréquenté de soirées gay et lesbiennes, mais je trouve que les personnes bisexuelles s’y font souvent mépriser.

Vous n’imaginez pas le nombre de remarques que j’ai eues, comme quoi je ne serais pas sérieuse, que j’ai le cul entre deux chaises, qu’il faut choisir, que j’ai deux fois plus de risques de tromper mon ou ma partenaire, que je suis avide, nympho, que je ne suis pas vraiment queer, etc.

Du côté de mon groupe d’amis, plutôt composé de personnes hétérosexuelles, les réactions sont aussi un peu lassantes: j’ai l’impression que lorsque je sors avec une fille, c’est toujours «pas sérieux», que mes amies aiment bien flirter –mais pas sérieusement– avec moi pour se faire peur, pour tester leur pouvoir de séduction sur une fille et exciter les mecs. On me reproche de dire que je suis bi juste pour faire mon intéressante –alors que je ne suis pas une personne qui aime attirer l’attention.

Il est arrivé à plusieurs reprises –de la part d’homos comme d’hétéros, d’amis comme d’inconnus– qu'en ma présence, on demande à mon copain ou ma copine: «Et toi, du coup, ça ne te dérange pas que Cassie aime aussi les femmes/les hommes?» Quel manque de sensibilité! On dirait que je suis une menace...

J’ai l’impression que quoi que je fasse, je ne suis jamais valide, que ma sexualité fait de moi un drôle d’objet. Une ex m’a quittée en me disant que finalement, elle ne pourrait sortir qu’avec une vraie lesbienne. Ensuite, parce que c’était plus facile, j’ai plutôt fréquenté des mecs, mais je me suis sentie comme une imposteure –ou une mauvaise LGBT.

Je suis une personne assez timide, je n’ose pas aller aborder des gens dans les bars, ni m’inscrire sur internet. Je me sens parfois assez isolée. Comment rencontrer des gens qui me correspondent? Je me sens déjà lassée des relations et de la drague, alors que je n’ai que 19 ans.

Cassie

Chère Cassie,

C’est un problème récurrent chez les personnes bisexuelles. On ne se sent pas comprises, pas vraiment appartenir à une communauté. Et on souffre parfois du rejet des autres. Je suis concernée, et je compatis.

Ce que vous êtes, vous pouvez le spécifier sur les sites de rencontre, vous pouvez l’afficher sur votre compte Twitter (si vous y êtes), vous pouvez porter un badge aux couleurs du drapeau de la fierté bisexuelle, mais la biphobie reste une réalité.

C’est triste, je sais; c’est même profondément injuste. Mais je peux vous dire d’expérience que dans la vie, vous aurez l’occasion de croiser par hasard des tonnes de gens prêts à vous accepter et à vous aimer.

Il y aura toujours ces personnes qui pensent que les relations entre femmes ne peuvent pas être sérieuses, celles qui estiment que vous ne serez jamais tout à fait satisfaite sexuellement et que vous serez donc plus prompte à l’adultère. Vous avez le droit de les détromper si vous en avez le courage, d’expliquer qui vous êtes et pourquoi ce n’est pas particulièrement bizarre d’aimer les gens plutôt que leur genre.

Vous avez aussi le droit de vous taire et de rester fière, parce que c’est le plus important, au fond: de rester fière de vous et de qui vous êtes. Si vous êtes en couple avec un homme, vous êtes bisexuelle. Si vous êtes en couple avec une femme, vous êtes bisexuelle. Célibataire, vous restez bisexuelle. Vous n’êtes pas une traître à la cause parce que votre compagnon a un pénis –même si vous avez le droit aussi de faire le choix exclusif des femmes pour des raisons politiques.

Vous n’êtes pas seule, et cette orientation sexuelle n’est ni étrange, ni opportuniste. Elle est méconnue, malmenée, mal-aimée même; c’est pour cette raison qu’il ne faut pas en avoir honte et ne pas hésiter à l’afficher et à l’assumer. Bisexuelle, c’est ce que vous êtes, et vous pouvez en être fière.

Sur le réseau social Facebook, l’association Bi’cause est particulièrement active; elle organise des événements, dont un apéritif mensuel ouvert à toutes et à tous à Paris. Il existe sans doute une antenne locale associative centrée sur la bisexualité près de chez vous. Cela peut être un moyen de rencontrer des gens, de discuter et de se sentir comprise.

Il ne faut pas baisser les bras, Cassie. Se faire accepter semble être une lourde tâche à 19 ans, mais je vous promets qu’être ce que vous êtes est aussi un bon moyen de faire le tri entre les bonnes personnes et celles qui ne valent pas la peine qu’on continue à leur parler.

Lucile Bellan Journaliste

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