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Facebook: un test à la con et soudain la démocratie s'effondre

Temps de lecture : 5 min

On savait que nos données étaient siphonnées par nos réseaux sociaux préférés. On ne savait pas qu'on pouvait s'en servir pour nous manipuler au point de mettre en péril la démocratie.

Tout va bien! | geralt via Pixabay License by
Tout va bien! | geralt via Pixabay License by

Écrire au sujet d’internet est un excellent moyen de déprimer. Là, par exemple, je m’apprête à vous parler de Facebook et de Cambridge Analytica et je sais que certains vont souffler d'ennui alors qu'il s’agit de comprendre comment en répondant à des tests psychologiques à la con sur Facebook, du genre «quel Télétubbies êtes-vous?», vous pouvez ébranler la démocratie.

En vrai, le test en question ne s’appelait pas «kelteletubbiesvousetes» mais «thisisyourdigitallife». Ces tests, qu’on voit passer par dizaines sur Facebook, ne sont pas mis au point par l’entreprise. Ils sont proposés par des applications tierces. Et quand on les fait, on accepte certaines conditions. Ici, on acceptait que l’appli accède à certaines de nos données soi-disant à des fins de recherches universitaires. (C’était un mensonge mais en même temps, comme personne ne lit les conditions exactes avant de cliquer sur «accepter» c’est un mensonge que peu de gens avaient vu…).

Cette appli ne se contentait pas d’enregistrer vos réponses et vos données, elle siphonnait également celles de vos amis. 270.000 électeurs américains ont fait ce test. L’entreprise en question a récupéré les données de cinquante millions de personnes. (Beauté de la connexion des humains entre eux.) C’est particulièrement pervers parce que même si vous vous méfiez de ces tests et que vous ne les faites pas, il suffit qu’une seule personne parmi vos amis le fasse pour qu’une partie de vos datas soit aspirée.

Internet is the new «Monde du silence»

Ensuite, le créateur de cette app a transmis ces données à Cambridge Analytica sans prévenir Facebook – d’après ce que dit Facebook. Quand le réseau social a appris cette «fuite», il n'a même pas prévenu les utilisateurs. (Internet is the new Monde du silence de Cousteau.)

Finalement, de quoi est accusé Facebook? Pas d’avoir manipulé le scrutin. Le paradoxe c’est que Facebook se retrouve impliqué dans cette affaire qui aurait aidé à l’élection de Donald Trump alors que Mark Zuckerberg est démocrate. Et je veux bien croire qu’il est lui-même troublé d’avoir créé une machine qui sert les intérêts de ses adversaires. (L’enquête de Wired traduite sur l’Obs est super.)

On reproche à Facebook de mal protéger les données des utilisateurs parce que c’est précisément grâce à elles que le réseau gagne de l’argent. Mais il a l’obligation de contrôler ce que font les applications tierces. «With great power comes great responsability»: autrement dit, quand on crée une plate-forme centralisatrice qui permet ce genre de détournements, on porte la responsabilité des dérives possibles.

Que s’est-il passé ensuite? Cambridge Analytica fonctionne comme une agence de pub pour les politiques. Un candidat les engage pour se faire élire. L'entreprise analyse l’électorat et cible le plus finement possible les électeurs pour donner le bon message à la bonne personne et qu’elle mette le bon bulletin dans la bonne urne. (Leur vidéo de présentation ressemble à s'y méprendre à mes pires cauchemars numériques.)

C’est comme la publicité ciblée. On peut se dire «bah oui, quitte à se coltiner de la pub, autant qu’elle soit pertinente en me proposant un produit qui peut m’intéresser.»
Le problème n’est pas nouveau. Obama a utilisé le même genre de méthodes dans ses campagnes électorales, en profitant d’une législation encore floue à l’époque. Ses équipes avaient réalisé un maillage et un profilage très fin des électeurs. Ils pouvaient venir sonner à votre porte en sachant qu’un membre de votre famille était atteint d’un cancer –et évidemment vous vanter les bienfaits de l’Obamacare.

Le problème c’est qu’un président, ce n’est pas un tube de dentifrice. En délivrant un message politique différent à chaque catégorie d’électrices et d'électeurs, un message répété à l’infini, un message qui joue sur des émotions, on se situe exactement dans l’inverse du débat d’idées. Une membre de l’équipe numérique de campagne de Donald Trump a expliqué qu’une mère de famille intéressée par la garde d’enfant ne voudrait pas voir une pub pleine de guerre et de violence. L’équipe de Trump lui montrait alors un spot doux et chaleureux: «Il nous arrivait assez souvent de produire trente-cinq ou quarante-cinq mille itérations de ce type de pub au quotidien.»

D'anciens agents des services secrets britanniques et israéliens recrutés

On est dans une forme de manipulation psychologique et émotionnelle. Cambridge Analytica explique que le vote se joue sur deux émotions: la peur et l’espoir. Et que les gens ne savent pas que quelque chose leur fait peur tant qu’on ne leur a pas montré. Évidemment, à Athènes, des orateurs pouvaient user de démagogie, mais ils le faisaient face à l'ensemble des citoyens en même temps. Ils n'allaient pas chez les votants la nuit pour les harceler avec leurs pires craintes. Cette manipulation est très efficacement renforcée par l’usage des fake news. (L’un des principaux investisseurs de Cambridge Analytica est également un des fondateurs de Breitbart News, site d'extrême droite soupçonné de fake news.)

Cambridge Analytica ne s’arrête pas là. Dans un court et incroyable reportage (en anglais mais je vous le conseille), Channel 4 a filmé un dirigeant de l’entreprise en train d’expliquer qu’ils font appel à des sous-traitants qui recrutent des anciens agents des services secrets britanniques et israéliens: «On a employé une organisation différente pour un projet très réussi dans un pays d’Europe de l’Est, personne ne savait qu’ils étaient là, ils sont venus, ils ont fait le boulot, ils sont partis, et ils nous ont fourni du très bon matériel.»

Cambridge Analytica est payé pour pratiquer une forme de «highjacking» de la démocratie. Savoir à quel point il fonctionne est impossible. Si vous avez une opinion désastreuse de Donald Trump, vous aurez tendance à penser que sa victoire est la preuve de la réussite de ces techniques de manipulation. Si vous détestez Obama, vous pourrez en tirer la même conclusion. On ne sait pas ce qui se passe dans la tête d'un électeur ou d'une électrice au moment de choisir un bulletin. Mais peu importe leur efficacité réelle, leur véritable impact sur nos vies démocratiques, ces pratiques sont condamnables. Il s'agit d'un détournement du modèle démocratique dans son fonctionnement même. Cambridge Analytica affirme l’avoir fait aux États-Unis, au Mexique, en Malaisie, avoir travaillé pour la campagne pro-Brexit, et bosser en ce moment au Brésil et en Chine.

Tout cela est rendu possible par notre utilisation plus ou moins volontairement aveugle d’une plate-forme centralisée et privée à laquelle on n'a pas suffisamment demandé de compte.

Ce texte est paru dans la newsletter hebdomadaire de Titiou Lecoq. Pour vous abonner c'est ici. Pour la lire en entier:

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