Politique

Mouvement social: les deux France

Temps de lecture : 7 min

Les multiples réformes lancées par l’exécutif ayant aiguillonné la contestation, la grève interprofessionnelle du jeudi 22 mars était le premier test social du quinquennat Macron. L’attention portée par Twitter à cette journée illustre les oppositions qui traversent le pays.

Manifestation lors des grandes grèves de décembre 1995. Wikimedia Commons.
Manifestation lors des grandes grèves de décembre 1995. Wikimedia Commons.

Contenu Partenaire - Les grèves et manifestations du jeudi 22 mars de la fonction publique et de la SNCF résument assez bien la collision de deux France. Celle qui se considère menacée par les réformes et celle qui estime que les services publics «à la française» sont devenus un boulet pour l'économie. Depuis 1995, les anciens l'ont toujours emporté sur les modernes. Emmanuel Macron peut-il changer cela? Les twittos ont avant tout cherché une réponse à cette question dans les symboles et les références historiques.

La concomitance du mouvement social et du cinquantenaire de Mai 1968 a été immédiatement soulignée. «La France a connu en mai 1968, la #grève générale la plus massive de son histoire. Les prémisses du mouvement ont commencé il y a cinquante ans, un 22 mars». De là à imaginer un large printemps social, il n’y a qu’un pas que les syndicats de cheminots espèrent franchir.

Round d'observation à la SNCF

Car la fronde contre les orientations du gouvernement a eu beau réunir nombre de fonctionnaires issus de divers services publics (ainsi que des étudiants ou des retraités), ce sont les personnels de la SNCF qui sont en pointe. Une tradition qui fait partie de l'identité de cette entreprise, encore l'histoire, et un abcès de fixation voulu à la fois par les pouvoirs publics et les syndicats sur la réforme de cette même entreprise. Sa direction annonce d'ailleurs une assez forte mobilisation: «#Grève22mars SNCF: 35,4% de grévistes au niveau national» à comparer aux 14% de la fonction publique.

Il y a même eu des rumeurs sur le comportement de la direction de la SNCF visant à réduire les cortèges: «Sud Rail région PACA: la direction de la #SNCF supprime prioritairement les trains devant acheminer les manifestants à Paris pour « affaiblir une mobilisation qui s’annonce exceptionnelle». Difficile de confirmer, mais le ton est donné. Le conflit sur la réforme de la SNCF s'annonce long et dur. Le choix d’une grève perlée d’avril jusqu’en juin, à raison de deux jours de grève tous les cinq jours, démontre la détermination des syndicats et augure des difficultés à venir pour le président Guillaume Pepy et pour les usagers: «SNCF voici les 36 jours de #grève prévus jusqu’en juin #grevesncf #SNCF».

L'enjeu pour la CGT est considérable et sa stratégie élaborée: «les jours sans grève, les cheminots #CGT mettront quand même la pagaille si l’on en croit ce mail: « la désorganisation du travail devra se faire également sur les jours ouvrés mais je ne vous en dis pas plus sur ce mail, je pense que vous avez compris où l’on veut en venir». La bataille de communication a déjà commencé.

«Si Guillaume Pepy ne décolère pas après la révélation d’un mail de la CGT incitant à paralyser le trafic #RTLMatin», le secrétaire général de la CGT, Philippe Martinez s’insurge: «polémique autour d’un mail envoyé par un cheminot membre de la CGT «Monsieur Pepy met de l’huile sur le feu. Accuser les cheminots de vouloir saboter leur entreprise, c’est très grave». Philippe Martinez l’affirme: «les jours de non-grève, il n’y aura pas grève»».

L'issue du conflit qui s'annonce se jouera notamment dans l'opinion publique et son soutien ou non aux grévistes. Les syndicats de cheminots et leurs appuis tentent donc d’expliquer et de convaincre que les hommes du rails ne se battent pas pour le maintien de leurs seuls avantages corporatistes mais dans l’intérêt général: «#22mars #SNCF la défense du service public ferroviaire est une question d’intérêt général! «Les cheminots ne se battent pas pour eux mais pour nous tous!» @AQuatennens».

Des arguments contestés. «270 000 retraités pour 150 000 actifs, une dette abyssale, des avantages complètement hors-sol (retraite à 52 ans, billets gratuits pour toute la famille y compris les ascendants). Il est temps que les cheminots se mettent au service du public et pas l’inverse #SansMoiJeudi».

A gauche et dans le mouvement syndical, on mesure bien le danger de la division public-privé, «privilégiés» et salariés «ordinaires». Pour Jean-Luc Mélenchon: «il faut arrêter de regarder ceux qui gagnent deux centimes de plus que vous avec jalousie. Parce qu’à la fin, on est toujours le privilégié de quelqu’un d’autre. #BourdinDirect #RMC #BFMTV #Greve22mars». Et plus directement: «nous sommes dans un monde où ceux qui gagnent 100 000euros/mois persuadent ceux qui gagnent 1700 euros que c’est la faute de ceux qui en gagne 500 si le pays va mal. Et ça marche… #Grève22mars».

Convergence ou hétérogénéité?

Le mot d'ordre du 22 mars était d'ailleurs et avant tout celui de la convergence des luttes en mettant notamment l'accent sur les problèmes de moyens des personnels hospitaliers, des EHPAD ou de l’Education Nationale. «#Grève, il y a des causes plus nobles, comme la situation des écoles ou des hôpitaux, que le statut des cheminots @marieannesoubre #GGRMC».

Ainsi, «1097 classes vont fermer en zone rurale. Qui s’ajoutent aux fermetures de gares, bureaux de poste, hôpitaux… et à la dégradation continue du service public dans un pays où les entreprises du CAC40 engrangent 93 milliards de bénéfices #22mars #JaiManif». «En dix ans, les hôpitaux publics ont perdu sept milliards d’euros de budget. C’est 100 000 lits en moins, des gens qui dorment dans des couloirs, qui meurent faute de soins. Jeudi, disons stop! #22mars».

Même la justice, sous dotée de manière chronique, s’est jointe au mouvement par le biais des avocats qui redoutent le regroupement et la fermeture de tribunaux: «#Grève22mars #LeHavre déclaration de l’ordre des #avocats qui s’associent à cette journée».

Mais si les twittos soutiennent par exemple largement les personnels hospitaliers, ils contestent un certain nombre de revendications comme celles s'opposant à la sélection à l'université. «Demain des étudiants seront dans la rue avec comme idée le mythe d’une accession pour tous à l’enseignement supérieur qui permettrait l’égalité des chance. Or, l’égalité des chances, ce n’est pas de faire fi des capacités et appétences individuelles. #22mars #SansMoiJeudi».

Si l'hétérogénéité des cortèges gonfle le nombre de manifestants (323.000 dans toute la France selon le gouvernement et plus de 500.000 selon la CGT), elle ne crée pas une unité et un sentiment d'appartenance à un mouvement plus large et plus puissant.

Les anciens contre les modernes

Ce qui frappe dans cette grève, c’est surtout les clivages qu’elle illustre dans l’opinion publique. Deux mondes s’opposent, deux visions apparemment irréconciliables. Ici, «#22mars, «si le nouveau monde c’est l’individualisation des droits et le chacun pour soi, je suis très fier de notre ancien monde» lâche Pascal Pavageau, membre du bureau confédéral de FO». Là: «le #22mars sera le dernier sursaut du vieux monde, celui qui essaye de bloquer le pays pour garder ses privilèges injustifiés».

Pourtant, comme le pointe le politologue Thomas Guenolé, la grève a une longue histoire positive pour les salariés français: «je rappelle à tous ceux qui disent que ce n’est pas bien de faire #grève, que s’ils sont cohérents, il faut qu’ils rendent leurs congés payés car ils ont été obtenus grâce aux grandes grèves de 1936 @thomas_guenole #cadire».

Mais l'opinion n'est pas cohérente et n'a pas encore choisi son camp. Elle se plaint à la fois des nuisances, du corporatisme et de la mauvaise gestion de l'argent public et en même temps de la dégradation des services publics. «Ceux qui râlent contre les #fonctionnaires qui feront #grève le 22mars# sont étrangement les mêmes qui pleurent qu’il n’y ait pas assez de fonctionnaires pour les soigner, les aider en bureau, quand il neige, en école ou dans la sécurité publique en cas de problème. #hypocrisie ».

Ainsi, certains estiment qu’«une grève qui fait chier personne c’est une réunion Tupperware. Tous dans la rue le #22mars2018 ! #Grève22mars #22mars» et d’autres considèrent que «#JeudiSansMoi la #grève est un droit, le chantage syndical n’en est pas un…». En déclarant, «on n’a pas besoin de grève en France», Jean-Michel Blanquer, le Ministre de l'éducation nationale, a provoqué de nombreuses réactions, pas forcément hostiles. «Tout à fait d’accord avec @jmblanquer! La #grève est un procédé archaïque qui malmène le principe de continuité des services publics et qui contribue à fragiliser notre #économie. Je suis #fonctionnaire d’État, et jamais il ne me viendrait à l’idée de faire grève! #Grève22mars».

Certains sont bien plus radicaux dans la contestation de la logique syndicale et de son utilité pour le pays. «Il faut couper tous les crédits publics qui financent nos #syndicats, dixit Agnès Verdier-Molinié de l’@IFRAP #grève».

Les syndicats doivent-ils alors envisager d’autres types d’action que la grève pour faire basculer l'opinion? «La #grève est un moyen d’un autre temps qui est de plus en plus inefficace. Il faut trouver de nouveaux moyens de pression sur l’état pour les mécontents #GrèvesSncf #Grève22mars».

Deux légitimités

L'autre question de fond tient à l'opposition de deux légitimités. Celle des corps intermédiaires, des syndicats qui représentent les salariés et d'une partie de l'opposition qui les soutient et celle d'Emmanuel Macron élu il y a moins d’un an et qui applique sans surprise le programme qu'il avait annoncé. «#SansMoiJeudi car avant de voter pour Emmanuel Macron j’ai lu son programme, et je ne tombe pas des nues en voyant qu’il est appliqué». Dans la même veine: «j’ai voté @EmmanuelMacron, je lui ai donné ma confiance et je le soutiendrai pendant cinq ans. Sa politique globale peut porter ses fruits, il faut être patient et ce sera donc #SansMoiJeudi!».

En face, la stratégie de la France Insoumise consiste à tenter de récupérer tous les déçus précoces du macronisme en espérant la fameuse cristallisation derrière sa bannière. Jean-Luc Mélenchon propose «que nous fassions une grande marche contre la politique d’Emmanuel #Macron. Je la propose à tout le monde. Il faudrait la faire un dimanche afin que tout le monde puisse participer. #BourdinDirect #RMC #BFMTV #Grève22mars». A l'issue de la journée du 22 mars, la cristallisation reste un voeu pieu.

Slate.fr

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