Parents & enfants / Politique

La meilleure école pour votre enfant n'est peut-être pas celle que vous imaginez

Temps de lecture : 8 min

A priori, tout parent veut, légitimement, le meilleur pour son enfant. Mais les idées reçues sur les écoles privées, les écoles publiques de beau quartier ou celles des zones défavorisées les induisent en erreur –et tirent justement l'école, et ses élèves, vers le bas.

Trop inquiets et pas assez informés: l'idée que les Français se font d'une bonne école est floue. Et c'est un danger pour l'avenir de nos enfants. | Celia Ortega via Unsplash License by

En considérant comme évident qu’une école n’est que le reflet de la composition sociale du public qui la fréquente, nous finissons par faire comme si l’échec et la réussite scolaire dépendaient mécaniquement et uniquement de l’origine sociale. Comme si l’école, en tant qu’institution, ne remplissait pas sa fonction d’ascenseur social républicain. Et on oublie, aussi, que l’éducation est avant tout un sujet politique.

Malgré les nombreux classement qui la battent en brèche, une idée reçue résiste: une bonne école, ce serait une école des beaux quartiers.

«Le meilleur pour son enfant»

Une idée reçue qui influence considérablement les choix scolaires. Nul besoin d’être journaliste spécialisée dans l’éducation ou sociologue pour le constater. Sans verser dans l’enquête sauvage, c’est une discussion que j’ai très souvent, lors d'échanges avec des amies et amis, ou encore quand je croise des parents. J’en parlais d'ailleurs il y a quelques jours avec Youssef, chauffeur livreur, qui vit à Sevran: il n'imagine pas scolariser son fils dans un établissement public car, dit-il, il veut «le meilleur pour son enfant». Il n’a pas gardé un bon souvenir de sa scolarité. Le privé lui semble mieux «tenu», et y inscrire son enfant lui coûterait moins cher que de déménager dans un quartier huppé dans l'espoir de dépendre d'une école publique mieux cotée.

Guillaume, lui, travaille dans la communication et vit dans le XXe arrondissement. Son fils entre en CP l’année prochaine. Ce qui lui vaut un conflit avec son ex-compagne au sujet de la future école de leur marmot. Il veut déménager pour un quartier où l’école serait meilleure. Son ex ne jure que par le privé. Aucun des deux ne semble envisager un instant que l’école de leur quartier puisse convenir à leur fils: «Tu comprends, il y a beaucoup d’élèves qui ne parlent pas français.»

D’où vient cette mauvaise image de l’école des quartiers populaires?

En 2017, La journaliste Delphine Saltel s’est penchée sur le sujet dans la série de podcasts Y’a deux écoles. On y retrouve cette idée un peu curieuse: les parents issus des catégories favorisées vivant dans un quartier populaire ou mixte qui choisissent d'inscrire leurs enfants dans l'établissement public le plus proche sont forcément des militants –cohérents, mais prenant un certain risque. Des comportements qui, là encore, alimentent l’idée que la mauvaise école, c’est celle des catégories populaires.

Le raccourci est dangereux. Dire aux plus défavorisés que leurs écoles sont nulles et déconseiller aux riches de se mélanger revient, en creux, à affirmer que l'Éducation nationale ne peut rien. Un message désespérant, mais pas étonnant. La France est le pays où l'on est le plus inquiet quant à l’avenir de nos enfants, comme le montre la récente enquête publiée par la fondation Varkey, qui décerne chaque année le prix du meilleur enseignant du monde:

«Les parents français sont les plus pessimistes en Europe en termes d’éducation et d’avenir, 44% déclarant que l’école de leurs enfants ne les préparait pas bien au monde de 2030 et au-delà. C’est le chiffre le plus élevé du monde; seulement 21% des parents britanniques pensent la même chose. Et 23% des parents français sont pessimistes concernant l'avenir de leurs enfants, ce qui est aussi le résultat le plus élevé obtenu dans le cadre de l’étude.»

D’où vient cette mauvaise image de l’école des quartiers populaires? Pourquoi le niveau scolaire y est-il supposé trop bas et les classes mal tenues? Préjugés et classisme? Certaines données incontestables, comme les taux de réussite au brevet des collèges, des cas de problème de désordre et parfois des faits anciens, entretiennent les mauvaises réputations. Tout comme cette mauvaise habitude de l’Éducation Nationale de n’envoyer quasiment que des enseignants débutants dans les écoles de l’éducation prioritaire, le manque de profs dans certaines académies défavorisées et le mauvais entretien des locaux.

Mais y a-t-il une fatalité à manquer de remplaçants? À occuper des locaux dégradés? À manquer de surveillants ? Non.

Si l’école publique ne va pas bien, c’est qu’on ne s’en n'est pas assez occupé

On sait par exemple que l’enseignement prioritaire ne l’a pas été suffisamment, et pendant longtemps (ce fut régulièrement dénoncé). Voici ce qu’écrivait Nathalie Mons, présidente du Conseil national de l’évaluation du système scolaire (Cnesco) en s’appuyant sur un travail sur les inégalités socio-scolaires réalisé en 2016 par vingt-deux chercheurs:

«Avec des orientations politiques peu efficaces et reconduites dans le temps, faute d’évaluation [...] la France est restée fidèle aux politiques de compensation (l’éducation prioritaire depuis 1982) et aux dispositifs multiformes d’aide individualisée, posés aux côtés des heures disciplinaires (depuis 1977). [...] Si elles sont à court terme nécessaires dans des contextes scolaires dégradés, les politiques de compensation créent, du fait des labels (éducation prioritaire) des effets pervers importants dans la durée (fuite des élèves plus favorisés de ces établissements, manque d’attractivité pour les enseignants…), qui expliquent la dégradation des résultats français sur les quinze dernières années.»

Pour ce qui est du futur, il faudra voir si la mesure du CP à douze élèves mise en place par l’actuel ministre Jean-Michel Blanquer portera ses fruits, y compris en termes de choix scolaire. Cette décision, aujourd’hui déjà partiellement appliquée, réduit à douze le nombre d’élèves de classe de CP en REP+ (réseaux prioritaires renforcés). Étendue aux REP à la rentrée 2018, elle devra aussi concerner les CE1.

Mais on peut déjà dire sans trop s’aventurer que notre politique d’éducation prioritaire obtient des résultats plutôt mesurés: la France demeure un pays très performant pour… reproduire les inégalités sociales à l’école. Si l'on en croit la fameuse étude PISA réalisée par l’OCDE et publiée en 2016, la France est même championne en la matière, comme c’était déjà le cas dans les résultats de l'étude précédente, en 2013.

Un nouvel indicateur: la capacité à faire progresser

La formule «bonne école=école de riches/école de pauvres=mauvaise école» renvoie à l’idée que l’école ne ferait que gérer son public, et que chercher à la rendre moins inégalitaire serait un travail de Sisyphe. Or, comme le montre l’étude Pisa, cela n’a rien d’une malédiction: d’autres pays ont pu changer cela, comme la Finlande ou l'Allemagne, qui ont progressé dans le classement.

Fustiger les écoles des quartiers populaires sur de simples a priori revient tout simplement à ignorer le travail de milliers d’enseignants.

C’est pour contrer ce présupposé que l’Éducation nationale publie désormais un indicateur des lycées qui tient compte de la capacité des établissements à faire progresser les élèves, une nouvelle façon d’évaluer ce qu’on pourrait définir comme la performance réelle d'une école. Tous les ans, le service des statistiques du ministère, la Depp, fournit aux journalistes et au public des éléments de sa méthodologie et promeut son indicateur comme le mieux à même de décrire ce qu’est vraiment un bon lycée:

«Les résultats d’un établissement sont une réalité complexe. La question est de savoir ce qu'un lycée a “ajouté” au niveau initial de ses élèves. Si un lycée présente une valeur élevée pour un indicateur, c’est peut-être dû au fait:

-Qu'il a reçu de bons élèves, dotés de bonnes méthodes de travail, qui ont pu obtenir le baccalauréat sans effort particulier de sa part.

-Ou qu'il a su développer chez des élèves, peut-être moins bien dotés au départ, les connaissances et les capacités qui ont permis leur succès.»

Comprendre: ce ne sont donc pas forcément les établissements de centre-ville qui squattent le haut du classement. Le ministère souhaite donc transformer le regard biaisé des familles sur les établissements. Une initiative heureuse.

Car fustiger les écoles des quartiers populaires sur de simples a priori revient tout simplement à ignorer le travail de milliers d’enseignants. Ces enseignants, j’en rencontre souvent, qui s'évertuent à imaginer des manières de faire cours, à mettre en place des projets pédagogiques, qui prennent le temps de réexpliquer encore et encore pour que leurs élèves avancent, apprennent et trouvent de l’intérêt à leur scolarité. C’est le travail des classes médias par exemple, celui des classes théâtre ou, tout simplement, celui des professeurs rigoureux, investis, tout au long de l'année.

Changer l'école plutôt que de se contenter de changer d'école

Enfin, ce serait aussi ignorer le travail des parents d’élèves qui essaient d’améliorer l’école de leurs enfants en se mobilisant pour que des classes ne ferment pas. De ceux qui pensent que l'on peut changer l’école plutôt que de se contenter de changer d’école, comme la sociologue Agnès Van Zanten l’écrit dans Choisir son école. Stratégies familiales et médiations locales. Et ces parents investis, militants, peuvent aussi porter une vision de l’éducation. Comme Alexandra Nizak, chargée de communication interne au ministère de la culture et membre du collectif Apprendre ensemble, qui réunit «parents citoyens attachés à la mixité sociale dans les établissements scolaires pour favoriser la réussite de tous»:

«Oui, pour évaluer la qualité d’un établissement, il faut tenir compte des progrès réels des élèves, mais on ne peut pas penser qu’en indicateur chiffrés! Et si une bonne école serait cette école qui ne se limitait pas à cette vision étriqué de l’élève: un enfant discipliné avec de bons résultats? En tant que parent, on oublie trop souvent son enfant, sa personnalité propre, au prix d’un idéal abstrait de bon élève qui ne lui correspond pas forcément. Et l’idée qu’on peut agir pour améliorer les choses autour de soi devrait être importante en éducation.»

Plus qu'une posture, vouloir réviser le concept de bonne école permettra d'éviter de s’enfermer dans un ensemble de comportements délétères pour l’institution en général et dans de fausses représentations de la bonne scolarité. Une école de l’entre-soi privilégié n’est pas souhaitable. Et considérer que les écoles populaires ne sont que des garderies améliorées sans ambitions scolaires est une idée politiquement scandaleuse, un paresseux cliché.

Louise Tourret Journaliste

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