Société / Tech & internet

Le lien entre réseaux sociaux et suicide n'est peut-être pas celui que vous croyez

Temps de lecture : 7 min

Deux sociologues postulent que les nouveaux outils de communication expliquent en partie un phénomène massif, spectaculaire et sans précédent: la baisse constante des taux de suicide à travers le monde.

Fiat lux | Andrew Guan via Unsplash License by
Fiat lux | Andrew Guan via Unsplash License by

Les «c’était mieux avant» vont devoir changer de disque et regarder autrement les réseaux sociaux, les smartphones et ceux qui les utilisent.

Christian Baudelot et Roger Establet sont deux professeurs émérites de sociologie qui se passionnent depuis peu pour ce sujet. Auteurs prolifiques, ils ont laissé leurs noms dans différents champs de leur discipline, à commencer par celui de l’éducation.

En 2006, ils signaient un ouvrage remarqué, Suicide. L’envers de notre monde. Douze ans plus tard, ils publient une nouvelle édition, actualisée, qui met en lumière et confirme un phénomène majeur, rarement évoqué: la baisse nette, régulière et de grande ampleur des taux de suicide, à l’échelon planétaire ou presque –un phénomène qui coïncide avec la croissance nette, régulière et de grande ampleur des nouveaux outils de communication. Et quand bien même corrélation n’est pas démonstration, cette contemporanéité ne peut manquer d’interpeller.

Tendance globale

En France, le taux de suicide est passé en trente ans de son niveau maximum au plus faible connu depuis le début du XXe siècle:

«Le taux de suicide s’établissait au cours des années 1985 et 1986 à 22,5 pour 100.000 habitants, soit un niveau voisin des années précédant la Première Guerre mondiale, très proche du maximum jamais enregistré dans notre pays (25 en 1908). Il est tombé en 2013 à 15,1 et à 13,8 en 2014, soit un niveau identique ou légèrement inférieur à celui que la France a connu dans les années 1950, dans l’immédiat après-guerre et au tout début des années de forte croissance: l’un des plus faibles qui ait jamais été enregistré au cours du XXe siècle, à l’exception des années de guerre.»

Il ne s’agit pas, selon les deux sociologues, d’un «effet de structure», d'un phénomène dû à l’effondrement des effectifs des catégories «particulièrement suicidaires», comme les agriculteurs ou les ouvriers.

Ce mouvement à la baisse n’est pas non plus le fait d’une catégorie particulière de la population. Il affecte, à des degrés divers, l’ensemble des composantes de la population: les hommes et les femmes, les jeunes et les vieux, les agriculteurs, les employés, les ouvriers et les cadres. C’est parmi les personnes de plus de 60 ans que la baisse est la plus accentuée, soit dans la classe d'âge où les suicides sont les plus nombreux –d’où cette baisse importante du taux de suicide global.

Les grandes tendances observées en France le sont également dans une très grande partie du monde, à l’exception des pays pauvres d’Afrique et chez les hommes des États les moins développés de la Méditerranée orientale.

Si le constat est clair, l’expliquer n’est pas simple, d’autant plus que le chômage demeure à un niveau élevé, que les fermetures d’entreprise vont bon train, que les salaires stagnent et que des régions entières sont frappées par la désindustrialisation.

«Le cercle de la précarité s’est élargi, affectant désormais tous les secteurs d’activité et même la fonction publique, écrivent les deux sociologues. Et pourtant, le suicide baisse, même si autour de la crise de 2008, une relation positive entre chômage et suicide a pu être observée chez les hommes en âge de travailler.»

Diffusion des antidépresseurs

La première hypothèse envisagée par Baudelot et Establet n’est pas de nature socio-économique, mais bien médicale. Existerait-il un lien entre ces baisses exceptionnelles et mondialisées du suicide et les débuts de la diffusion massive –elle aussi mondialisée– d’une nouvelle classe de médicaments, les antidépresseurs?

«La consommation d’antidépresseurs a considérablement augmenté dans la plupart des pays de l’OCDE depuis le milieu des années 1980, et surtout depuis 2000. Toutefois, la consommation d’antidépresseurs est très variable d’un pays à l’autre. Elle dépend de la prévalence de la dépression dans chaque pays et de la manière dont elle est diagnostiquée et traitée, mais aussi de la disponibilité d’autres thérapies, des recommandations locales et des habitudes de prescription. [...]

En dehors des psychiatres qui affirment que “bien prescrits, les antidépresseurs ont un effet anti-suicidaire évident", un argument fort milite pour leur attribuer une part importante dans la baisse du suicide au cours des trente dernières années: cette baisse généralisée n’a pas substantiellement modifié la hiérarchie des pays. En effet, malgré la baisse notable qu’ils ont connue, les pays de l’ancien bloc de l’Est se distinguent toujours des autres par des taux de suicide très supérieurs, l’Italie et l’Espagne par des taux très inférieurs à ceux de leurs voisins européens. Elle n’a pas non plus affecté les grandes tendances observées au cours des périodes précédentes: les hommes se suicident toujours plus que les femmes, les vieux plus que les jeunes, les pauvres plus que les riches, etc. En somme, l’usage des antidépresseurs aurait agi sur le niveau du suicide en le faisant sensiblement baisser, sans modifier qualitativement les facteurs sociaux qui le produisent.»

Après avoir été longtemps et âprement discuté au sein de la communauté psychiatrique –certains soulignent des risques accrus de passage à l’acte suicidaire chez les jeunes– l’effet bénéfique de l’usage des antidépresseurs sur la baisse du suicide semble désormais très largement reconnu les professionnels. Dans la quasi-totalité des pays européens, le suicide diminue à mesure que s’accroît la consommation d’antidépresseurs.

Meilleure perception des maladies mentales

Pour autant, Baudelot et Establet ne se bornent pas à cette corrélation.

«L’effet positif des antidépresseurs sur la baisse du suicide est aujourd’hui un fait avéré, mais le recours généralisé à ces médicaments n’a pas surgi du néant, comme par un coup de baguette magique. Il est lui-même un effet des transformations notables intervenues en amont, à la fois dans la prise en charge médicale des maladies mentales et dans la perception sociale de la dépression et du suicide. En France comme dans beaucoup de pays européens, toute une organisation sociale s’est progressivement mise en place pour prendre en charge les souffrances psychiques des individus. Les effectifs de “psys” au sens large (psychiatres, psychanalystes, psychologues, infirmières en psychiatrie) se sont étoffés et se sont répartis sur le territoire grâce à la sectorisation.»

Aussi faut-il voir dans la baisse du taux de suicide une conséquence du changement radical intervenu dans la perception sociale des maladies mentales: le suicide a progressivement cessé d'être tabou.

«Dans une France plus instruite où les professions supérieures sont aussi nombreuses, les maladies mentales ne sont plus associées à la folie ni perçues comme des tares irrémédiables condamnant nécessairement ses victimes à l’asile. Dans la conversation courante et dans tous les milieux, le terme de “déprime” a acquis droit de cité. C’est un mal répandu, dont on mesure les risques mais dont on parle sans honte et dont on peut sortir, si on le prend à temps, et parfois en meilleure forme qu’avant. Le recours fréquent aux antidépresseurs est ainsi rendu possible et favorisé par cette mutation culturelle. La transformation médicale de la prise en charge de la déprime et du suicide ne se borne donc pas à la prescription d’antidépresseurs, même si celle-ci l’accompagne.»

Nouvelles formes de lien et d'intégration sociale

Il faut pourtant ajouter une autre dimension à cette analyse: l’émergence et la diffusion massive des nouvelles communications interhumaines, via internet. «On a beaucoup trop insisté jusqu’ici sur la dimension négative de ces nouveaux outils, à commencer par leur potentiel addictif», a déclaré à Slate.fr Christian Baudelot.

L’accent médiatique est mis sur les phénomènes de harcèlement et de «bashing» auxquels ils ont pu donner lieu, ou sur les jeux pouvant inciter au passage à l’acte suicidaire chez des enfants ou adolescents. Il faut aussi compter avec les dangers des expositions prolongées et trop précoces des tout-petits aux écrans.

Mais en rester là serait oublier tout un pan, éminemment positif, apporté par les téléphones portables, les écrans, les mails, les SMS et l’ensemble des réseaux sociaux: ils offrent une nouvelle façon d’être en rapport avec les autres, un nouvel environnement, une nouvelle ouverture au monde. Et nous disposons d’éléments laissant penser que cette évolution peut expliquer la baisse des taux de suicides.

«Les nouveaux moyens de communication favorisent la création de nouvelles formes de lien social. L’addiction manifeste à son portable n’est pas nécessairement une forme d’aliénation. Elle permet de maintenir et de développer les contacts avec autrui. De nouvelles formes d’intégration sociale propres à combattre l’isolement se sont progressivement mises en place, grâce à ces nouvelles technologies et aux réseaux sociaux qu’ils ont rendu possibles.»

Perspectives préventives

Les outils numériques ouvrent aussi de nouvelles perspectives de prévention des passages à l’acte suicidaire, comme le démontrent les expériences pratiques de différents psychiatres hospitaliers français à Montpellier, Lille ou Paris: ces médecins proposent de rester en contact avec leurs patients à risque via mail ou SMS. Les réseaux sociaux peuvent également aider au repérage des personnes exprimant des idées suicidaires, comme en témoigne une initiative de Facebook.

«Nous ne pouvons pas encore, malheureusement, apporter de résultats permettant d’affirmer un lien de causalité entre intensification de l’usage des réseaux sociaux et baisse spectaculaire des taux de suicide. Nous n’en sommes qu’au stade de la corrélation, reconnaît Christian Baudelot. Pour ma part, je suis convaincu de l’impact positif de ces nouvelles formes de sociabilité et de l’élargissement des possibilités de communication –élargissement facilité par les algorithmes des outils utilisés. Dans le même temps, je regrette profondément de ne plus pouvoir diriger les travaux de jeunes sociologues dans ce nouveau champ d’études. Je suis malheureusement bien obligé de constater que, plus de deux siècles après Émile Durkheim, la sociologie d’aujourd’hui n’a pas encore pris la mesure de ce profond bouleversement.»

Jean-Yves Nau Journaliste

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