Santé / Monde

OxyContin: l’incroyable saga de l’antidouleur qui décime les Américains

Temps de lecture : 9 min

Aux États-Unis, la crise des opiacés fait rage. En 2017, elle a tué 64.000 personnes, devenant la première cause de mortalité accidentelle. Une famille –les Sackler– a construit sa fortune sur la vente du plus populaire de ces antidouleurs: l’OxyContin...

Deux pilules de vingt milligrammes d'OxyCotin. | 
Handout / US Drug Enforcement Administration / AFP
Deux pilules de vingt milligrammes d'OxyCotin. | Handout / US Drug Enforcement Administration / AFP

La Mortimer Sackler est une rose appréciée des horticulteurs pour l’élégance de sa corolle, son parfum entêtant et sa résistance aux maladies… Elle a été baptisée ainsi en 2010 pour honorer la mémoire du médecin éponyme, peu connu du grand public, mais père de l’un des antidouleurs les plus puissants au monde: l’OxyContin. Un médicament aujourd’hui accusé d’avoir déclenché une grave crise sanitaire aux États-Unis, où l’espérance de vie est en baisse –une première depuis cinquante ans. Ce recul s’explique en partie par les overdoses mortelles d’opiacés, qui tuent chaque jour 175 personnes, soit l’équivalent d’un Boeing 747 qui s'écraserait chaque semaine… Une situation dramatique, qualifiée «d’urgence nationale» par le président Trump.

À côté des antidouleurs pointés du doigt, comme le Fentanyl et le Percocet, un nom revient souvent, celui de l’OxyContin. Dérivé de l’oxycodone, un analgésique puissant classé comme stupéfiant par l’OMS, il est commercialisé depuis 1995 par le laboratoire pharmaceutique Purdue Pharma, fondé par les frères Sackler.

Dès sa mise sur le marché, cet antidouleur est considéré comme révolutionnaire. À la différence des formules existantes, l’OxyContin promet de soulager la douleur «en continu», sur une période de douze heures. Une particularité dont il tire d’ailleurs son nom, formé à partir de continuous.

En France, le recours à l’OxyContin est très réglementé. Il reste essentiellement prescrit dans le cas de douleurs cancéreuses. A contrario, depuis les années 2000, son usage s’est massivement répandu en Amérique du Nord, où il est désormais employé pour apaiser fibromyalgies, blessures sportives ou encore les douleurs liées à l’arthrose. Six ans après son lancement, l’OxyContin générait déjà près d’un milliard de dollars de bénéfice sur le sol américain.

Le plus court chemin vers l’héroïne?

Pourtant, dès la fin des années 1990, on soupçonne ce médicament «miracle» de présenter un grand risque addictif. Il est facile de réduire un comprimé d’OxyContin à l’état de poudre, pour la sniffer ou se l’injecter –ce qui procure un effet proche de l’héroïne. Face aux critiques, Purdue Pharma sort une nouvelle formule en 2010, plus difficile à écraser. Une bonne idée, qui va pourtant se révéler désastreuse… Les accros à l’ancienne version vont mal vivre ce sevrage forcé et se tourneront vers des alternatives moins chères et plus dangereuses. Établi avec certitude, ce lien entre OxyContin et drogues dures, a fait l'objet de nombreux travaux de recherches.

On citera, entre autres, l’étude de trois économistes de l’Indiana parue en 2017 et intitulée «How the Reformulation of OxyContin Ignited the Heroin Epidemic» (Comme la nouvelle formule de l'OxyContin a initié l'explosion de consommation d'héroïne). Celle-ci montre qu'un tiers des consommateurs de cet antidouleur se sont ensuite tournés vers d’autres drogues –l’héroïne pour 70% d’entre eux. D’après l’American Society of Addiction Medicine, quatre consommateurs d’héroïne sur cinq auraient d’ailleurs commencé avec des opiacés sur ordonnance. Aujourd’hui, un véritable marché noir s’est mis en place. À New York, par exemple, un cachet «d’Oxy» se négocie aux alentours de quatre-vingt dollars.

Sous le feu des critiques, Purdue Pharma doit répondre aux accusations de la presse américaine, qui reproche au laboratoire pharmaceutique d'avoir sciemment sous-évalué le risque addictif de l’OxyContin, vendu à grand renfort de publicité…

Secrets, mensonges et séduction

Révolutionnaire, l’OxyContin? Le Los Angeles Times en doute. En 2016, le journal révèle les conclusions confidentielles des tests cliniques réalisés par le laboratoire avant commercialisation. Résultat: sur les douze heures d’actions vantées, l'OxyContin ne procure un réel apaisement que de sept à huit heures.

Un «petit» mensonge aux lourdes conséquences, puisqu’il pousse à la surconsommation et peut entraîner le patient dans une spirale addictive. Quant au changement de formule en 2010, qui aurait pu être pris pour une reconnaissance de responsabilité, il n’aurait été engagé par Purdue Pharma qu’à des fins commerciales. Le brevet de l’OxyContin arrivant à terme, l’entreprise se serait ainsi assuré la mainmise sur le médicament, empêchant la création de génériques par des concurrents.

En 2007, lors d’un procès pour publicité mensongère, Purdue Pharma a plaidé coupable, reconnaissant «avoir exploité les idées reçues du corps médical»,
en laissant croire, à tort, que l’OxyContin était moins puissant que la morphine.
Une tromperie qui aurait fait partie d’un plan de communication à plus grande échelle, comme l’a révélé le New Yorker en octobre 2017. Le laboratoire s’est attiré les bonnes grâces de médecins éminents, à coups de séminaires et de campagnes d’information.

Lorsqu’il se retrouve inquiété par la justice, Perdue Pharma préfère négocier de coûteux arrangements plutôt que risquer un procès. Ce fut notamment le cas en 2015, où, accusé d’être responsable de l’épidémie de consommation d'opiacés, le laboratoire s’est engagé à payer vingt-quatre millions de dollars à l’état du Kentucky.

Philantropes et bienfaiteurs de l'art

Mais le plus grand coup de génie des Sackler reste d’avoir parfaitement dissocié leur patronyme du produit qu’ils commercialisent. Ni leur labo, ni leurs médicaments n’en font mention. Il existe pourtant un monde où leur nom est bien connu: celui des amateurs d’art et de musées. On trouve ainsi une aile Sackler au Metropolitan Museum et au Guggenheim de New York, à la Tate Modern de Londres, ainsi qu’un un escalier «Sackler» au Musée Juif de Berlin. Depuis 1971, la famille a même droit à un morceau d'espace, puisqu'un astéroïde porte son nom.

Ce «philantrophywashing» n’épargne pas la France, où on inaugura en 1997, en grande pompe, «l’aile Sackler des Antiquités Orientales» au Musée du Louvre. En 2013, Raymond Sackler, l’un des trois frères fondateurs, est même promu officier de la Légion d’honneur. Dans son discours de cérémonie, le diplomate François Delattre salue «l’un des médecins les plus remarquables de la psychiatrie, [...] prospère homme d’affaires, grand ami de la France et individu exceptionnel».

À défaut de l’écrire sur les boîtes de leurs médicaments, les Sackler ont aussi gravé leur nom aux frontons de grandes universités, parmi les plus prestigieuses, de Tel-Aviv à Leiden en passant par Cambridge, Harvard ou encore Yale, où les enfants de Raymond Sackler, Richard et Jonathan, ont ouvert une chaire de médecine. La nouvelle génération n’a pas attendu la mort du dernier des frères Sackler, en 2017, pour reprendre le flambeau. Marissa, la fille de Mortimer, dirige Beespace, une organisation à but non lucratif qui lève des fonds pour des organismes humanitaires, tels que le Fonds Malala pour le droit à l’éducation des filles.

Une dynastie de self-made (wo)men

Aujourd’hui à la tête d’un empire financier établi à quatorze milliards de dollars par le magazine Forbes, les Sackler comptent parmi les familles les plus riches d’Amérique, devant les Rockefeller et juste derrière les Busch, fondateurs de Budweiser, la bière leader sur le marché américain.

En bonne compagnie parmi ces géants de l’industrie U.S., les Sackler illustrent un pan du rêve américain. Descendant d’une famille juive originaire d’Europe de l’Est, arrivée à Brooklyn dans les années 1920, la fratrie composée d’Arthur, de Raymond et de Mortimer entre très tôt dans les affaires. En 1952, les trois frères se portent acquéreurs de la Purdue Frederick Company, un modeste fabricant de médicaments du Greenwich Village. À l’époque, on est encore bien loin de l’empire Purdue Pharma, et les frères font tourner la boutique grâce à la vente de spray pour les oreilles, de laxatifs ou de Bétadine.

Il faudra attendre une décennie pour voir les Sackler réussir leur premier coup. Arthur Sackler est contacté par le laboratoire Hoffmann-La Roche, concepteur du Librium et du Valium, pour mettre au point une stratégie de développement destinée à vendre ces composés aux propriétés anxiolytiques. Le coup de maître d'Arthur est d'avoir élargi les prescriptions de ces produits à de très nombreuses indications. Le Valium connaîtra un succès sans précédent, devenant le médicament le plus vendu aux États-Unis. Arthur Sackler a réussi à le marketer pour le vendre à une population sans troubles psychiatriques, notamment aux étudiants stressés. Le journaliste Patrick Radden Keefe dit de l’aîné de la fratrie: «Dès qu’il s’agissait de l’alchimie du marketing, Arthur faisait preuve d’une intuition digne de Don Draper [le héros de la série télévisée Mad Men, ndlr].»

Moins porté sur les affaires, le cadet Mortimer finira, lui, par renoncer à sa citoyenneté américaine en 1974 (prétendument pour des raisons fiscales) et mènera grand train en Europe, sur les plages du Cap d’Antibes ou en compagnie du gotha suisse. Le petit dernier, Raymond, plus réservé et plus consciencieux, deviendra le patriarche de la dynastie Sackler. Se rendant régulièrement dans les bureaux de Purdue, il aimera se faire appeler «Dr. Sackler» jusqu’à sa mort en juillet 2017, respectivement sept et trente ans après celles de ses frères Raymond et Arthur.

Responsabilité individuelle

De plus en plus attaqué, Purdue Pharma sort de sa réserve habituelle pour se constituer une défense. L’entreprise refuse de porter seule la responsabilité de la crise des opiacés, rappelant qu’elle ne représente que 2% des parts du marché des antidouleurs. Pourtant, le pic de consommation est bien consécutif au lancement de l’OxyContin, qui bouleversa les politiques de vente.

Un kit anti-overdose, désormais vendu dans les pharmacies new-yorkaises sans ordonnance pour tenter de limiter le nombre de victimes de la crise des opiacés. | Spencer Platt/Getty Images/AFP

L’autre argument traditionnellement avancé par Pharma Purdue est celui de la responsabilité individuelle. Ce ne serait pas le produit ni la dose qui feraient le poison, mais le consommateur. J. David Haddox, directeur adjoint de la politique sanitaire du laboratoire, aurait un jour déclaré, avec un cynisme dont on vous laisse juge: «Si je vous donne une branche de céleri et que vous la mangez, c’est bon pour votre santé. Mais si vous décidez de la passer au blender et de vous l’injecter dans les veines, ça ne le sera pas…»

«La drogue la pure que j’ai jamais goûtée»

En janvier dernier, Bill de Blasio, le maire de New York annonçait que la ville avait décidé de poursuivre en justice les grands laboratoires pharmaceutiques pour leur rôle dans l’épidémie de consommation d'opiacés, chiffrant le préjudice à hauteur de 500 millions de dollars. Dans cette bataille, de Blasio a été rejoint par Elizabeth Sackler. Connue pour son féminisme et son action philanthropique, la fille d’Arthur s’est depuis longtemps désolidarisée de sa famille, estimant toutefois que son père, mort avant la sortie de l’OxyContin, ne pouvait en aucun cas être jugé responsable de la crise actuelle.

Une autre personnalité peut compter sur le soutien d’Elisabeth Sackler: la célèbre photographe américaine Nan Goldin. Elle a fait de la lutte contre les opiacés un combat personnel. C’est qu’elle connaît bien les affres de l’addiction, ayant été personnellement accro à l’OxyContin pendant plus de trois ans, après se l’être fait prescrire une première suite à une blessure au poignet. Sur son compte Instagram, une série de clichés documente sa descente aux enfers. On y aperçoit, entre autres, la chambre occupée par la photographe lors d’un séjour à Berlin où une tablette d’OxyContin gît au milieu d'autres objets.

Prescription OxyContin Berlin 2014 That’s how it started.

Une publication partagée par Nan Goldin (@nangoldinstudio) le

That's how it started... | nangoldinstudio / Instagram

Goldin raconte avoir pris le médicament comme indiqué, ce qui ne l’a pourtant pas empêchée de devenir accro en une nuit: «C’était la drogue la pure que j’ai jamais goûtée.» Rapidement, sa dose quotidienne passe de trois à dix-huit pilules. Prisonnière de l’addiction, la vie de Goldin ne gravite plus qu’autour des antidouleurs: «En trouver, en utiliser, comptant et recomptant les cachets.» Les écraser et les sniffer était devenu «un travail à temps plein». Après des mois sans quitter son domicile, si ce n’est pour retrouver son dealer, Nan Goldin fait une overdose de Fentanyl, un cousin de l’OxyContin, et se retrouve en cure de désintoxication.

Aujourd’hui libérée de cette drogue, la célèbre photographe, qui se présente comme «une survivante», a créé un groupe d’action intitulé P.A.I.N. (Prescription Addiction Intervention Now). Publiée sur Instagram, sa lettre ouverte aux Sackler les tient «pour responsables de l’épidémie» et les accuse d’avoir blanchi de l’argent sale auprès des musées et des universités.

Lettre ouverte. | nangoldinstudio / Instagram

Si elle ne demande pas aux bénéficiaires de rendre l’argent, Nan Goldin les enjoint à ne plus en accepter. Quant aux Sackler et à Purdue Pharma, elle voudrait qu’ils utilisent leur fortune pour financer la lutte contre l’addiction.

La photographe conclue sur ces mots: «Laissons derrière nous un monde meilleur que celui dont nous avons hérité.» Les mêmes que ceux qu'Arthur Sackler aurait dit à ses enfants peu avant de mourir en 1987.

Adrienne Rey Journaliste

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