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Derrière le féminisme espagnol, les franc-maçonnes

Temps de lecture : 5 min

Dans l'Espagne de la fin du XIXe siècle, les loges maçonniques ont constitué un terreau fertile pour l'émergence de grandes personnalités féministes.

De gauche à droite: Rosario de Acuña, Concepción Arenal et Emilia Pardo Bazán, toutes trois franc-maçonnes et féministes | Via Wikimedia Commons, montage Slate
De gauche à droite: Rosario de Acuña, Concepción Arenal et Emilia Pardo Bazán, toutes trois franc-maçonnes et féministes | Via Wikimedia Commons, montage Slate

L’histoire du féminisme en Espagne est étroitement liée à celle de la franc-maçonnerie. Cet ordre est apparu dans la péninsule ibérique en 1728, sous l’influence de francs-maçons initiés à l’étranger. Il s’est rapidement développé, malgré des périodes de persécution extrêmement sévères.

Seul le règne de Charles III, despote éclairé, avait permis la création du Grand Orient d’Espagne, en 1780. La puissance de l’Église bâillonna le mouvement et le roi absolutiste Ferdinand VII le rendit illégal.

La révolution de 1868 suivie du Sexenio Democrático («sexennat démocratique») entraînèrent des réformes libérales telles que la liberté de culte, d’enseignement et d’association, qui firent surgir un climat de liberté citoyenne permettant le développement et la consolidation de loges maçonniques. Elles réunissaient aussi bien des républicains que des spiritistes ou des anarchistes.

Rejet de la femme comme «ange du foyer»

Les loges sont au départ masculines, mais certains membres, en vertu du principe d’égalité au cœur du code éthique du mouvement, étaient favorables à l’intégration de femmes pour réaliser ensemble le projet déclaré du Grand Orient d’Espagne: éradiquer l’analphabétisme en éduquant, dans des écoles uniques et laïques éloignées de l’influence de l’Église, toutes les couches de la société –et notamment les enfants, dont les droits fondamentaux se devaient d’être respectés.

Il n’existe pas de statut réglementé sur la présence des femmes dans les loges. La diffusion d’idéologies telles que le krausisme [du nom du philosophe allemand Karl Christian Friedrich Krause, ndlr] et le fouriérisme [du nom du philosophe français Charles Fourier, ndlr] œuvre néanmoins pour la reconnaissance de leur condition.

Les femmes intègrent peu à peu des loges masculines et y assument les mêmes tâches que les hommes. Lorsqu’il y a un nombre jugé suffisant de femmes dans une loge masculine, elles rejoignent une loge d’adoption constituée uniquement de femmes et parrainée par une loge masculine.

Entre 1868 et 1900, 400 femmes rejoignent ainsi la franc-maçonnerie en Espagne et s’engagent dans la vie publique, avec l’intention de rejeter les stéréotypes de genre faisant de la femme un «ange du foyer» associé irrémédiablement à la douceur, la discrétion et la soumission.

Les franc-maçonnes veulent pour la femme, quelle que soit sa situation sociale, le respect de sa dignité et de son droit à être indépendante. L’instruction pour tous étant une priorité, deux franc-maçonnes, Ana Maria Ronda Pérez et Matilde Muñoz, dirigent la Liga de educación y enseñanza (LEYE, «Ligue pour l’éducation et l’enseignement»), créée par plusieurs loges.

Les franc-maçonnes espagnoles du XIXe siècle sont anticléricales, féministes laïques, libres penseuses et très actives: elles animent des meetings, publient des articles et des tribunes dans la presse libérale. Elles créent des associations, organisent des manifestations.

Engagement radical dans la cause féministe

À l’intérieur du mouvement, toutes n’ont pas la même sensibilité: si beaucoup sont favorables à une totale émancipation de la femme, une minorité d’entre elles –comme Mercedes Vargas de Cambó, une écrivaine catalane ayant rejoint une loge en 1883– persiste à lier intrinsèquement la femme, principale influence de l’espace privé et éducatrice de sa famille, et la maternité.

D’autres vont plus loin dans la cause féministe. Ainsi Concepción Arenal publie-t-elle en 1869 son essai La mujer del porvenirLa femme du futur»), qui présente la femme comme un individu autonome qui doit être intégré dans la société et le monde du travail.

Elle affirme ensuite, dans l’ouvrage La mujer de su casaLa femme en son foyer»), publié en 1883, que vouloir pour la femme la perfection au sein de son foyer n’est pas source de progrès social mais qu’au contraire, la femme est maintenue par cette attitude dans la subordination et l’ignorance –elle n’a pas d’indépendance financière et son éducation est défaillante.

Concepción Arenal était soutenue par Emilia Pardo Bazán, autre écrivaine franc-maçonne qui rejetait l’assujettissement des femmes et réussit malgré de très fortes oppositions à obtenir une chaire de littérature néo-latine à l’Université centrale de Madrid.

De son côté, lorsqu’elle intègre la franc-maçonnerie en 1886, Rosario de Acuña est déjà une écrivaine engagée qui affirme que les femmes sont les véritables moteurs des changements de la société. Il s'agit de l’une des rares franc-maçonnes aristocrates, mais son discours souvent radical sur l’émancipation des femmes; son comportement, qui rejette parfois les règles strictes des loges d’adoption, font d’elle un électron libre parfois décrié.

En 1891, elle monte El Padre Juan («Le père Jean»), une pièce de théâtre anticléricale qui fait scandale. Elle crée également une exploitation avicole, qui fournit toute l’Espagne en œufs d’une qualité exceptionnelle. Pour elle, la régénération sociale n’est possible qu’à partir d’une vie en contact avec la nature, loin de la consommation à outrance, des diktats de la mode et du rythme effréné de la ville.

Dans ses discours et ses articles, elle appelle les femmes à avoir conscience de leur valeur et de leur capacité à améliorer l’espèce humaine. Malgré un harcèlement continu l’obligeant à s’exiler au Portugal, elle continue son combat sans relâche.

D’autres franc-maçonnes connaissent les mêmes persécutions, telle Ángeles López de Ayala: issue d’une famille bourgeoise libérale dont certains membres sont eux-mêmes francs-maçons, elle intègre rapidement une loge et s’engage en faveur de l’autonomie des femmes en publiant de nombreux articles dans la presse libérale. Elle anime même une colonne fixe dans Las Dominicales del Libre Pensamiento («Les dominicales de la libre pensée»).

Elle déclare ouvertement que la femme doit se libérer aussi bien de l’emprise de l’Église que de la domination masculine, et elle rejette la monarchie. Ces idées sont si radicales que sa maison est incendiée et qu’elle fait l’objet de deux tentatives d’assassinat. Malgré plusieurs séjours en prison, elle continue de défendre publiquement la franc-maçonnerie.

Nous pouvons citer également les sœurs Amalia et Ana Carvia, qui intègrent une loge en 1887 et créent à Huelva une fondation, la Fundación de Huelva, qui œuvre à libérer la femme de la moralité chrétienne.

Lutte pour la libération de toutes les femmes

Afin d’obtenir plus de visibilité et d’écoute, des pactes se nouent entre franc-maçonnes, tel celui unissant en 1889 Ángeles López de Ayala à Amalia Domingo Soler (romancière et spiritiste) et à Teresa Claramunt (ouvrière anarchiste), qui mene à la création de la Sociedad Autónoma de Mujeres («Société autonome de femmes») à Barcelone. L’objectif avoué est de motiver les femmes de toutes conditions à participer aux débats politiques et culturels.

Les revendications des franc-maçonnes évoluent et finalement, elles ont été bien plus loin que ce que les hommes attendaient d’elles: leur engagement pour un monde meilleur et plus égalitaire, mais dans le respect des schémas traditionnels, est devenu une lutte pour la libération de toutes les femmes, à tous les niveaux de la société.

À l’instar de Belén Sarragá, l’une des premières femmes médecins en Espagne, intégrée à une loge en 1896 et favorable à la séparation de l’Église et de l’État, les franc-maçonnes féministes de la toute fin du XIXe siècle refusent de plus en plus la bureaucratie et la hiérarchisation des membres et œuvrent à l’intégration des femmes ouvrières dans les loges. Une nécessité, selon elles, dans la lutte commune qui s’annonçait à l’aube du XXe siècle: obtenir l’égalité des droits politiques et le suffrage des femmes.

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

The Conversation

Christelle Schreiber-Di Cesare Docteure en études romanes et maîtresse de conférences à l'Université de Lorraine

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