Monde

Aux premières loges des attentats de Kaboul

Slate.fr, mis à jour le 18.01.2010 à 19 h 05

Un écrivain, présent dans la capitale afghane ce 18 janvier, raconte l'attaque des talibans.

Peu après 9h30 ce lundi à Kaboul, une grosse explosion a eu lieu juste sous les fenêtres de mon bureau. Les vitres, recouvertes d'un film plastique n'ont pas été brisées mais le nuage de poussières traduisait bien la puissance du souffle. Nous avons couru à la fenêtre. Au jugé, nous avons localisé le bruit à la banque centrale d'Afghanistan. En quelques secondes, la foule de voitures et de piétons sur la Place de Pachtounistan s'était évanouie.

Les policiers commençaient à courir dans tous les sens. Des coups de feu éclataient de-ci de-là. En moins de trois minutes, les sirènes des voitures de la police nationale afghane se faisaient entendre. Pensant à une attaque suicide, nous avons repris place derrière nos bureaux. Après tout, il n'y avait rien d'extraordinaire. Mais, très vite, le bruit à changé de volume et de fréquence. Apparemment les armes de gros calibre étaient entrées en scène. Certains collègues se sont rués vers le couloir. Nous sommes restés quelques inconscients pour regarder par la fenêtre. Des coups de feu étaient tirés depuis un centre commercial de cinq étages, le premier qui fût jamais construit dans le pays.

J'ai activé la fonction «radio» de mon téléphone. Le journaliste de Radio Liberté (station américaine créée pendant la guerre froide pour dispenser la bonne parole de la démocratie de l'autre côté du rideau de fer et qui fait un excellent travail d'information en Afghanistan) était déjà sur place et donnait les premiers détails. Pendant ce temps-là, à moins de trois cents mètres à vol d'oiseau, se tenait le Conseil des ministres où les quatorze ministres approuvés par le parlement prêtaient serment.

Les affrontements ont duré plus de trois heures. La couverture journalistique de l'événement donnait envie de croire dans le professionnalisme des médias afghans. Vers 12h, les hélicoptères tout récemment obtenus par la police nationale commençaient à faire des rondes dans le ciel. Voir et entendre ces engins à la télévision et au même moment percevoir le bruit des rotors par la fenêtre avait quelque chose d'irréel.

Le centre commercial où l'attaque a débuté est maintenant complètement calciné. Les marchands des environs n'avaient pas tous eu le temps de fermer leurs échoppes. Encore une fois, la police a fait preuve d'une belle efficacité: aucun cas de pillage n'a été rapporté.

Le porte-parole des Talibans, Zabihollah Modjâhed, avait annoncé à la presse dès avant 10h que vingt de leurs combattants «martyrisants» avaient investi le cœur de la Capitale.

Nous nous attendions à un véritable carnage. Un grand centre commercial, l'hôtel Kaboul Serena, la banque centrale, la banque nationale, une agence de la banque privée Kabulbank, le ministère de la Justice, le ministère des Finances, le ministère des Mines, le Cinéma Ariana se trouvent à moins de deux cents mètres de l'épicentre et abritent des milliers de personnes. Ajoutez à cela la foule ordinaire dans les rues de Kaboul à une heure de pointe.

Le bilan final, officiellement cinq morts dont un civil et quelques dizaines de blessés, est extraordinairement léger. On dit qu'en réalité ce bilan serait un peu plus lourd, mais si les talibans ont voulu montrer leur force en organisant une telle opération, il semble bien qu'ils aient échoué. La réaction de la police nationale afghane est, quant à elle, un signe très positif de l'efficacité croissante des forces de sécurité du pays.

Vivre à Kaboul vous rend cynique ou philosophe, comme il vous plaira de dire. Entendre une explosion, regarder, s'assurer qu'il s'agit d'un attentat suicide et retourner à son poste de travail comme tous les jours n'est pas un comportement exceptionnel. On s'habitue à tout, même au pire. Admirer la dextérité du terroriste juché sur le toit et dont la balle atterrit à deux doigts du soldat qui avance à découvert et rire de la cadence au rythme aléatoire de la mitraille relève sans doute d'un mécanisme de défense psychologique.

Mais voir une ville reprendre une vie normal à peine deux heures après un tel enfer a de quoi vous rendre optimiste: ce pays n'est pas à genoux!

Najib Manalai (écrivain, poète, traducteur, analyste politique).

Image de une: attaque talibane à Kaboul, 18 janvier, Reuters/ Ahmad Masood

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