Parents & enfants

Malgré vos efforts, vos méthodes éducatives sont probablement inefficaces

Temps de lecture : 17 min

Tous les parents sont terrifiés à l'idée de faire des bourdes en élevant leurs enfants. Rassurez-vous: selon la science, nous n'avons probablement que très peu d'influence sur eux.

Nous ne sommes pas vraiment les «marionnettistes» du développement de nos enfants. | ThomasWolter via Pixabay CC0 License by

Voici comment j’ai peut-être foutu en l’air la vie de ma toute petite fille: j’ai laissé passer beaucoup trop de temps avant de lui proposer de la nourriture solide. Lors de la visite de contrôle des quatre mois, notre pédiatre a suggéré qu’il était temps de changer son régime alimentaire. «Vous pourriez même essayer un petit morceau de steak», a-t-elle affirmé.

Cela nous a semblé aller un petit peu trop loin. Nous avions prévu de commencer avec de la purée de petits pois, des carottes ou peut-être du porridge de blé; l’idée de lui fourrer du rôti de bœuf dans le gosier nous en a ôté l’envie pendant des mois.

Tous les soirs, l’un de nous deux hasardait un timide «C’est peut-être le moment de passer aux aliments solides?», et tous les soirs nous tombions d’accord pour repousser l’échéance. Cela paraissait vraiment demander énormément d’efforts, de faire cuire des carottes ou un autre truc du genre à la fin d’une longue journée. Et si elle s’étranglait avec un bout de carotte bouillie?

Parfois, nous nous demandions si nous n’étions pas des parents indignes –tellement effrayés à l’idée de faire tout de travers, et tellement opposés à l’idée de changer nos habitudes que nous avions privé notre petite fille de steak.

Anti-principe d’éducation

Puis, un soir, je suis tombée dans une rêverie. Ce jour-là, nous avions de nouveau échoué à donner à notre fille des aliments solides et j’avais commencé à égrener mon chapelet d’auto-récriminations coutumier: arriverions-nous jamais à sevrer notre fille? Si nous repoussions l’échéance jusqu’en octobre, pensais-je, nous raterions l’occasion de lui donner du gâteau pour son premier anniversaire.

Alors j’ai essayé d’imaginer ce qui se passerait si nous attendions encore plus longtemps. Je l’ai imaginée en maternelle, en train de boire au biberon pendant que les autres enfants mangeraient des morceaux de fromage, puis en élémentaire sous les traits de «Celle Qui N’a Jamais Appris À Mastiquer», puis en femme d’affaires sur la brèche, fourrant un thermos plein de lait maternel dans son sac à main.

Plus ces scenarios devenaient ineptes, plus je les trouvais réconfortants –et plus il me semblait que rien de ce que nous faisions en tant que parents ne ferait de différence au final. Bien sûr que notre fille finirait un jour par goûter une purée de petits pois. Bien sûr qu’elle mangerait un bout de steak entre sa visite de contrôle des six mois et son seizième anniversaire. Et cette étape serait franchie même si on renâclait aujourd’hui, demain et même toute la semaine prochaine.

Tout finira par s’arranger. Ou peut-être pas, d’ailleurs. Mais même dans ce cas, est-ce que ce sera vraiment de notre faute?

Mes inquiétudes s’évanouirent: nous n’étions pas des parents indignes –juste un tantinet non-interventionnistes, mais ce n’était pas grave. Je n’ai pas tardé à me surprendre à appliquer la même logique à décharge à nombre d’autres tâches propres à l’éducation d’un très jeune enfant.

-«Dan, tu crois qu’on devrait commencer à la mettre sur le pot?
- Mais pourquoi se faire suer? De toute façon, elle ne fera pas caca dans sa culotte le jour du bac, hein.»

Bon, je redoute parfois que cette idée ait une trop grande emprise sur mon raisonnement. À chaque nouveau casse-tête –que faire pour la maternelle, par exemple, ou comment gérer les caprices d’un tout-petit, je suis enclin à me reposer sur ma logique fourre-tout, mon anti-principe d’éducation, et je me dis: ce n’est pas comme si elle allait faire ça toute sa vie. Tout finira par s’arranger. Ou peut-être pas, d’ailleurs. Mais même dans ce cas, est-ce que ce sera vraiment de notre faute?

Non, à moins que nous ne nous comportions comme des ogres, par exemple si nous empêchions vraiment notre fille de manger des aliments solides pendant des années ou si nous la forcions à porter des couches pour aller passer son bac. Mais à part ça, je n’arrive pas à me débarrasser de l’intuition que tous les choix que nous faisons –ou que nous ne faisons pas– en tant que parents n’auront pas d’importance sur le long terme.

Règle des parents tordus

Je suis heureux de dire que ma fille mange beaucoup de bouillie ces jours-ci, et qu’elle a mis un frein à sa consommation de lait. C’était inéluctable, tout comme il est inéluctable qu’elle finisse par faire caca aux toilettes, quelle que soit la méthode que nous décidions d’adopter pour le lui apprendre –que ce soit l’approche Brazelton, le programme en trois jours ou toute autre méthode d’apprentissage de la propreté dont je n’ai pas encore entendu parler.

D’autres aspects plus fondamentaux de sa vie –je veux parler du caractère de notre fille, de ses passions et de sa santé à long terme– peuvent être bien moins certains à ce stade. Mais pour être honnête, ces aspects-là semblent tout aussi peu influencés par l’éducation que nous lui donnons. Je trouve ça réconfortant, quelque part, mais aussi un peu triste.

Parlons de la règle des parents tordus. C’est un principe que je viens juste d’inventer. Voilà l’idée: tant que vous avez les moyens de répondre aux besoins de base de votre enfant et que vous ne lui infligez pas de mauvais traitements, la seule manière de vraiment changer le cours de sa vie –de transformer sa nature, pour le meilleur ou pour le pire, c’est de faire quelque chose de complètement, de monstrueusement tordu.

Je ne sais pas exactement ce que cela pourrait être, j’imagine par exemple prétendre que votre bébé américain est français, le priver de jouets, ou le coller dans une cage accrochée dans le vide –pour être honnête, même ça, ce n’est peut-être pas assez tordu pour faire une différence à long terme. Mais sinon, faute de trucs complètement tordus, la règle stipule que tant que vous aimez vos enfants à peu près comme des parents normaux et que vous faites de votre mieux pour être bienveillants, le reste de ce que vous faites n’a quasiment aucune importance.

Peut-être avez-vous adhéré à une parentalité de l’attachement extrême et peut-être votre bébé ne vous quitte-t-il jamais: ce n’est pas assez bizarre pour entrer dans la catégorie des parents tordus.

En général, les parents comprennent cette règle, mais ils ont aussi tendance à penser qu’ils sont des exceptions. Ils peuvent avoir peur à l’idée d’être tordus par accident, et que ça fiche leur gamin en l’air de plein de petites manières subreptices. Ou alors, ils peuvent tirer fierté d’être tordus de manière si exceptionnelle que cela ne peut que rendre leur enfant absolument fantastique.

À mon avis, ce sont là des fantasmes, dans un cas comme dans l’autre. Vous n’êtes probablement pas un parent barré. Peut-être avez-vous adhéré à une parentalité de l’attachement extrême et peut-être votre bébé ne vous quitte-t-il jamais: ce n’est pas assez bizarre pour entrer dans la catégorie des parents tordus. Peut-être avez-vous appris à votre enfant à faire ses nuits avant même qu’il ait l’âge de tenir sa tête: pas tordu non plus. Les couches en tissu? Désolé, c’est assez normal. Vous avez arrêté l’allaitement maternel plus tôt que votre voisine parfaite? Ça n’a pas vraiment d’importance. Pas le moindre écran avant 5 ans? Un peu étrange, j’imagine, mais pas si tordu que ça!

Non, quand je parle de «trucs tordus», je parle de choses qu’il ne vous viendrait jamais à l’esprit de faire. Cela pourrait partir des meilleures intentions du monde, en tout cas selon un genre de logique dérangée, mais ce serait aussi très, très loin de la norme. Cela impliquerait par exemple que vous exigiez de votre môme qu’il ne fasse caca qu’à certaines heures, ou qu’il n’entende jamais le moindre mot qui commence par la lettre P. Ce qui serait tordu, ce serait de le priver de chanson, ou de lui dire que vous êtes des fantômes.

Je suis plutôt sûr de mon coup quand j’affirme qu’il y a de grandes chances pour que l’éducation que vous donnez à votre enfant s’inscrive dans la normalité –et cette éducation plutôt normale, au final, ne changera pas grand-chose à son avenir.

Beaucoup d'ADN, un peu de hasard

Je ne suis pas peu fier d’annoncer que la parentologie soutient ma règle des parents tordus. Quand les experts en génétique comportementale étudient des jumeaux monozygotes et dizygotes qui ont grandi ensemble ou séparément et qu’ils évaluent leurs différences une fois adultes, ils trouvent en général que ce qu’ils appellent «l’environnement partagé» de ces fratries n’a que très peu d’impact. Il s’agit de l’ensemble des facteurs englobant les aspects de leurs vies que ces enfants sont susceptibles d’avoir en commun, s’ils ont vécu sous le même toit: des choses comme leur quartier, leur école ou la personnalité de leurs parents, leur classe sociale et leurs stratégies d’éducation.

Si ces facteurs ne sont pas pertinents, alors qu’est-ce qui affecte l’avenir d’un enfant? Les études sur les jumeaux révèlent qu’une grande partie des différences entre les capacités cognitives des enfants, leurs personnalités et leurs risques de contracter des maladies mentales –entre autres problèmes à long terme– peuvent s’expliquer uniquement par leur ADN. Et qu’une grande partie du reste semble relever du pur hasard, de bizarreries physiologiques ou d’expériences de la vie spécifiques qui n’ont rien à voir avec leurs parents: les professeurs qu’ils ont eus ou les amis qu’ils se sont faits au cours de la vie.

Ce résultat s’est toujours confirmé, et il a été étayé ces dernières années par un recueil d'analyses de presque 3.000 études portant sur des jumeaux, conduites entre 1958 et 2012. Il a parfois été utilisé pour faire des assertions aussi audacieuses que peu réjouissantes sur ce qu’élever des enfants signifie.

Un «culte de la parentalité contemporain» s’était mis en place, comme le disait le journaliste Malcolm Gladwell à l’époque, mais tout d’un coup, voilà qu’il apparaissait que cela ne servait pas à grand-chose.

Il y a vingt ans, une panique parentale a déferlé dans les médias lorsque Judith Rich Harris, une psychologue, a publié son livre Pourquoi nos enfants deviennent ce qu’ils sont, où elle revendiquait que l’idée qu’il existe un rapport entre les actes des parents et ce que deviennent leurs enfants n'avait que peu de fondement scientifique.

Une tripotée d’essais s'est ensuivie, au sujet de ce qui semblait être sa provocation centrale: «Est-ce que les parents servent à quelque chose Un «culte de la parentalité contemporain» s’était mis en place, comme le disait le journaliste Malcolm Gladwell à l’époque, mais tout d’un coup, voilà qu’il apparaissait que cela ne servait pas à grand-chose.

Si cela avait été le cas, les grands changements dans les méthodes d’éducation –la manie de filer des médailles à tout bout de champ et tout le reste– n’auraient-ils pas eu des effets significatifs? Pour Harris, les preuves étaient tout à fait nettes: les méthodes d’éducation changeaient, pas les enfants.

Environnement et comportements extrêmes écartés

Cette façon de penser fait florès dans certains cercles universitaires, alors même qu’elle contredit violemment notre conviction que l’éducation de nos enfants est le travail le plus important de notre vie –et qu’elle sape l’industrie gigantesque des conseils en parentalité.

Dans deux récents essais rédigés pour le site internet Quillette, Brian Boutwell, spécialiste de la génétique comportementale à l'Université de Saint-Louis, abonde dans le sens de Harris. En s’appuyant sur des citations tirées de son livre et sur cette grande analyse de plusieurs milliers d’études sur les jumeaux, il affirme qu’il existe peu de raisons de penser que nous pouvons contribuer à déterminer l’intelligence, la personnalité ou la santé mentale de nos enfants. Nous ne sommes pas vraiment les «marionnettistes» du développement de nos enfants, explique-t-il, mais quelque chose de plus important: leurs gardiens et leurs amis.

Boutwell concède –comme tous ceux qui adhèrent à cette théorie– que les parents peuvent être cruels ou gentils, et qu’il existe évidemment moult façons de foutre en l’air la vie d’un bambin. Les études affirment par exemple qu’échouer dans un orphelinat roumain aura un impact négatif sur la personnalité d’un enfant. Tout comme n’importe quelle approche «éducative» qui tomberait dans la catégorie des violences physiques, sexuelles ou émotionnelles. Ma règle des parents tordus se base sur une enfance où ces trois postulats sont écartés d’office; elle part du principe qu’un parent ne fait preuve ni de méchanceté, ni de malveillance.

D’un autre côté, cette règle ne s’applique qu’aux parents relativement privilégiés. Un fossé immense et redoutable existe, bien entendu, entre les familles les plus riches et les plus pauvres aux États-Unis, ce qui a d’évidentes conséquences sur la santé des enfants.

Leur développement pâtit forcément lorsqu’il y a du plomb dans l’eau qu’ils boivent ou qu’ils sont exposés à une prolifération de légionnelles, à une pollution atmosphérique galopante, à des écoles dysfonctionnelles et au racisme. Il se peut que les effets généraux d’environnements néfastes soient minimisés dans les études sur les jumeaux, dont les échantillons sont parfois issus de groupes manquant de diversité.

Les recherches effectuées dans un État providence comme la Norvège ou parmi des familles de la classe moyenne du Minnesota ne captent que des variations réduites de ces mesures. Elles ont tendance à ne pas prendre en compte les enfants qui ne bénéficient pas d’un minimum en termes de santé et de sécurité.

[Les études] affirment que les parents ne sont pas si importants que ça en partant du principe que leur comportement s’inscrit dans les limites standards de leur communauté.

Ces recherches ne montrent en général pas non plus ce qui se produit lorsqu’un parent se conduit de façon tordue –si cet environnement se révèle extrêmement néfaste ou particulièrement bénéfique. Lorsqu’il s’agit de savoir comment exactement les gens choisissent d’élever leurs enfants –quels jouets ils achètent, quelles règles ils établissent, comment ils les élèvent et communiquent, les tests de ces études ne recherchent que des différences ordinaires dans un ensemble de familles donné, plutôt que sur la gamme complète des décisions et des comportements possibles.

Quand les études nous disent que le style de parentalité de quelqu’un n’a pas vraiment d’importance, elles se réfèrent à des gradations des trucs tordus mais principalement normaux que font les parents. Elles affirment que les parents ne sont pas si importants que ça en partant du principe que leur comportement s’inscrit dans les limites standards de leur communauté. Mais s’ils font quelque chose de très différent –je veux dire, s’ils dépassent les bornes, en tant que parents? Alors c’est vraiment difficile à dire.

Approche laissez-faire

Plus je pense à ces recherches scientifiques, et plus je me dis que les parents ont le devoir d’intervenir. Peut-être que si ma femme et moi étions suffisamment tordus, nous pourrions déplacer le curseur de notre fille –même un tout petit peu– pour en faire une femme plus heureuse, plus épanouie. Et ça, c’est juste pour le long terme, mais notre manière de nous comporter à la maison aurait aussi un effet sur elle pendant qu’elle est encore une enfant.

Si les études nous disent que la génétique l’emporte au final pour un grand nombre de caractéristiques et de problématiques, elles disent aussi que son influence est la plus faible –et la nôtre la plus forte– lorsque notre enfant est encore jeune et moins apte à contrôler son environnement. C’est particulièrement vrai en ce qui concerne l'intelligence.

N’essayons pas d’en faire trop, nous nous en tirerons convenablement en nous contentant d’être des gens normaux qui adorent leur enfant.

Je sais aussi que tous les trucs tordus auxquels nous avons pensé pourraient également aggraver les choses. Nous pourrions suivre le conseil du livre Bébés made in France: les secrets de l’éducation à la française et faire comme si nous vivions à Bordeaux, en partant de l’idée que notre fille serait plus tard plus patiente, aventureuse et autonome. Mais que se passerait-il si la dernière tendance éducative était complètement à côté de la plaque? Et si elle était non seulement tordue, mais en plus vraiment nuisible? Et si nous avions choisi le mauvais bouquin sur Amazon et que nous nous retrouvions avec Bébés made in Roumania: le bon sens des orphelinats roumains appliqué à mon enfant?

Cette inquiétude pourrait suffire à me faire retourner à ma position anti-éducative: n’essayons pas d’en faire trop, nous nous en tirerons convenablement en nous contentant d’être des gens normaux qui adorent leur enfant. Mais bon, ce n’est valable que pour moi: je sais que les enjeux sont plus élevés pour ma femme.

C’est elle qui doit évaluer les bénéfices de l’allaitement au sein, puis trouver à quel moment arrêter. C’est à elle que l’on donne l’impression que les mères doivent toujours exploiter au maximum leur potentiel nourricier si elles veulent aimer leur enfant le mieux et le plus efficacement possible. Ce que je veux dire, c’est que mon approche laissez-faire de l’éducation ne dépend pas uniquement de ma classe sociale, mais aussi de mon sexe: c’est bien plus facile pour un papa de faire des déclarations du genre «ce n’est pas comme si elle allait faire caca dans sa culotte le jour du bac». Une enquête universitaire –qui n'est pas encore publiée– révèle que les mères ont généralement une meilleure intuition de la manière dont la génétique influence la personnalité, l’intelligence, la santé mentale et d’autres caractéristiques de quelqu’un.

Génétique appliquée aux parents

Peut-être que la décision de donner une éducation plus ou moins tordue devrait revenir à la mère plutôt qu’au père. Mais dans les deux cas, elle est fondée sur l’idée que c’est nous qui décidons du genre d’éducation tordue que nous dispensons. Elle tient pour acquis qu’il suffit de lire des livres, des articles et des conseils dans des groupes Facebook pour apprendre à changer les fondations de nos interactions, et que nous aurions la force de faire changer l’environnement partagé que nous appelons notre foyer. J’en suis arrivé à la conclusion que cela ne peut être vrai. Peut-être est-ce un corolaire de la règle des parents tordus: même si vous vous voulez être un parent plus extrême et plus efficace, il est fort probable que vous ne le pouvez pas.

Cela s’explique en partie parce que la génétique s’applique aussi aux parents. S’il est vrai que la personnalité de ma fille sera largement déterminée par son ADN, alors la même chose est valable pour moi et ma partenaire. En tant que personnes qui nous occupons d’elle, nos inclinations –le degré de chaleur que nous lui manifestons ou notre manière d’appliquer les trucs tordus que nous aurons lus sur internet– dépendra de notre hérédité à nous.

Une récente étude portant sur 22.000 Islandais révèle de fortes preuves de l’existence de ce que les chercheurs appellent les effets «genetic nurture», ou «acquis influencé génétiquement». En gros, les résultats scolaires de quelqu’un peuvent s’expliquer en partie par le patrimoine génétique de ses parents, même s’il n’a pas hérité des gènes parentaux en question.

Je suis également assez certain que la manière dont je traite ma fille au quotidien a davantage à voir avec qui elle est qu’avec celui que moi, j’aimerais être.

Mon approche de l’éducation sera aussi un produit de la culture dans laquelle j’ai grandi et une conséquence des comportements que j’ai observés et dont j’ai fait l’expérience lorsque j’étais très jeune. Certains de ces comportements peuvent être changés: j’ai par exemple reçu des fessées quand j’étais petit et que je faisais des bêtises; notre fille parfaite, si elle en fait un jour, ira au coin.

Nos méthodes d’éducation sont peut-être meilleures et plus douces –en tout cas, elles sont la norme au sein de notre communauté, mais je ne crois pas pour autant que les fessées que j’ai reçues au début des années 1980, lorsque cette approche était ordinaire, ont fait de moi un adulte plus agressif ou malheureux –elles m’ont juste fait mal au popotin! Même si cela est le genre de chose que l’on peut, en tant que parents modernes, choisir de changer, je n’arrive pas à croire que cela va finalement transformer la vie de nombreux enfants.

Je suis également assez certain que la manière dont je traite ma fille au quotidien a davantage à voir avec qui elle est qu’avec celui que moi, j’aimerais être –ce ne sont pas seulement mes qualités et mes sensibilités innées qui la déterminent, mais aussi les siennes. Pour l’instant, tout porte à croire qu’elle est aussi douce qu’un agneau. Ce qui m’aide à être un parent décontracté: pas de cris, beaucoup de chatouilles. Mais que se passerait-il si elle était coquine ou vilaine? Il est fort probable que ma femme et moi agirions alors différemment –et pas parce que nous y aurions réfléchi, aurions lu des bouquins et aurions décidé de la conduite à tenir.

Renoncement à façonner la personnalité

Je sais que les longues conversations angoissées autour des aliments solides, des punitions et du pot sembleront vaines à long terme –voire bien avant. Mais l’immuabilité de l’éducation tordue suggère que celle-ci n’aura pas grande influence sur notre famille. Elle rend également difficile d’imaginer comment nous pourrions rendre nos méthodes éducatives encore plus tordues –ou moins– qu’elles ne le sont déjà, ou qu’elles ne le seraient si nous choisissions de ne pas nous y intéresser.

Dans ce sens, je ne crois pas que ce que nous faisons ait une quelconque importance tant que nous restons dans les limites normales d’un comportement aimant et dénué de toute cruauté. Comme pratiquement tous les autres parents du monde, nous allons continuer de nous assurer, du mieux que nous pouvons, que notre fille n’est pas sous-alimentée, empoisonnée au plomb, exposée à la violence, négligée ou victime de toute autre sorte de mauvais traitement ou de privation. Si nous parvenons à faire cela, alors il y a de fortes chances pour qu’elle soit elle-même et nous nous-mêmes, et il n’y a rien à ajouter.

Une fois abandonnée l’idée que je pouvais façonner sa personnalité, ou même que je pouvais faire grand-chose pour façonner la mienne, j’ai jeté sur les gens que j’aime un regard tout différent.

Je sais que cela donne l’impression que je ne crois pas au libre-arbitre, que je ne pense pas que des parents puissent être bons ou mauvais par choix. Je m’inquiète aussi à l’idée que ça me donne le feu vert pour ne pas faire en toute bonne conscience de petites choses auxquelles je devrais vraiment essayer de m’atteler, comme toujours poser mon téléphone quand je joue avec ma fille. Mais ce fatalisme ne doit pas inciter à baisser les bras. Après tout, si je veux lâcher mon téléphone, c’est pour rendre le temps que nous passons ensemble aussi riche et agréable que possible, pas pour faire de ma fille quelqu’un de meilleur quand elle sera grande.

Une fois abandonnée l’idée que je pouvais façonner sa personnalité, ou même que je pouvais faire grand-chose pour façonner la mienne, j’ai jeté sur les gens que j’aime un regard tout différent. J’ai réussi à mettre de côté l’abominable instrumentalisation qui imprègne la littérature parentale. J’ai pu élargir mon point de vue et viser des objectifs différents. «Une bonne relation, c’est lorsque chaque personne aime l’autre et ressent du bonheur en la rendant heureuse», a écrit Judith Rich Harris, la sceptique de l’éducation, en 2006.

Ça me paraît valable, comme idée.

Daniel Engber Journaliste

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