Parents & enfants / Culture

«Les dents, pipi et au lit»: hommes irresponsables, femmes qui culpabilisent

Temps de lecture : 9 min

Le film d'Emmanuel Gillibert n'est que le dernier exemple en date de la tendance de la comédie made in France à glorifier des personnages masculins odieux et inconscients.

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Arnaud Ducret dans «Les dents, pipi et au lit» / Vincent Elbaz dans «Daddy cool» | Captures d'écran via YouTube

Attention: cet article dévoile des scènes-clés des comédies Daddy Cool et Les Dents, pipi et au lit.

C'est l'histoire d'un type qui ne pense qu'à lui. Séducteur invétéré / gros radin / maître ès immaturité (rayez les mentions inutiles), il est soudain contraint de cohabiter avec des enfants –généralement les siens. D'abord complètement dépassé, notre héros va finir par grandir grâce à ces chères petites têtes blondes, qui vont lui en apprendre bien plus qu'il n'aurait pu l'imaginer. Par la même occasion, il parviendra à (re)conquérir cette femme bien plus adulte et responsable que lui, c'est-à-dire un peu chiante.

Ça vous rappelle quelque chose? Normal, il s'agit du résumé condensé d'un nombre ahurissant de comédies françaises qui continuent à déferler très régulièrement sur nos écrans. Les deux derniers exemples en date se nomment Daddy Cool, sorti le 1er novembre dernier, et Les Dents, pipi et au lit, en salle depuis le 28 mars.

Dans le premier, Vincent Elbaz incarne un grand gamin de 40 ans squattant l'appart dont il est propriétaire à 8% juste pour emmerder son ex (Laurence Arné), qui possède les 92% restants et aimerait bien refaire sa vie. Idée de génie (?) pour s'incruster encore plus longtemps et semer la zizanie: ouvrir une crèche à domicile.

Dans le second, Arnaud Ducret est un célibataire endurci qui se voit imposer une nouvelle colocataire (Louise Bourgoin), flanquée de deux enfants de 5 et 8 ans. Pas facile quand on aime coucher avec tout ce qui bouge et organiser des apéros inopinés.

Des héros contre des coincées

Les exemples sont légion: qu'ils soient ou non les géniteurs des enfants qui débarquent dans leur vie (dans les deux exemples cités, les personnages ne le sont pas), ces hommes continuent à se comporter comme des ados attardés, laissant les femmes se dépatouiller avec leurs responsabilités de femmes ou de mères.

Le problème de ces films, c'est avant tout leur accumulation. En matière de représentation et de stéréotypes de genre, voir de grands ahuris se comporter comme des gamins irresponsables avant d'être réhabilités en deux coups de cuillère à pot et de finir avec la fille (généralement canon) est extrêmement gênant.

Qu'un film soit immoral n'est pas un problème en soi. Ce qui est gênant en revanche, c'est que de très nombreuses comédies françaises franchissent la ligne continue toujours de la même façon: en présentant les uns comme des héros et les autres comme des coincées.

Daddy Cool est particulièrement représentatif de ce mal. Assez bien mis en scène, impeccablement interprété par Arné et Elbaz, le film serait un divertissement assez chouette si le fond n'était pas aussi nauséabond. Récapitulons: c'est donc l'histoire d'un couple qui s'aime depuis de longues années mais qui finit par se séparer. Motif: s'il est resté le jeune chien fou dont elle est tombée amoureuse il y a longtemps, elle a mûri, est devenue plus responsable, a évolué professionnellement et aspire à «upgrader» sa vie personnelle.

Incapable de se reloger car sans ressources, Adrien (Elbaz) s'installe durablement sur le canapé du salon, tandis que Maude prend la chambre avec son nouveau mec, un type à costard. On traduit: pendant que notre héros loser (mais tellement marrant) joue les pique-assiettes, elle s'enferme peu à peu dans une vie étriquée et sans folie.

On passe cet instant si mémorable au cours duquel Adrien menace Maude de publier leur sextape afin de la contraindre à accepter qu'il ouvre sa crèche dans leur appartement. Au cas où vous l'ignoreriez, cela s'appelle du revenge porn, et c'est passible de deux ans de prison. Vous n'y croyez pas? Pas la peine de regarder le film en entier, c'est dans la bande-annonce.

Adrien, qui (spoiler de fin de film) n'a jamais eu de diplôme de puériculture malgré le morceau de papier très ressemblant qu'il exhibe au moment opportun, finit donc par garder une demi-douzaine de gosses entre quatre murs. Ce qui donne lieu à une kyrielle de gags, dont certains, soyons honnêtes, font mouche.

Couches remplies de caca, cellophane et (mal)bouffe: la façon dont Adrien s'occupe des enfants dont il a la charge est absolument scandaleuse, mais comme c'est la licence comique du film, on peut se contenter d'en rire –ou en tout cas d'essayer.

Une culpabilisation permanente des femmes

La façon dont Adrien va reconquérir Maude est nettement moins digeste. D'un bout à l'autre du film, il est présenté comme raide dingue de cette femme, qu'il a pourtant tout fait pour faire fuir.

C'est pourtant Maude qui va finir par se remettre en question: serait-elle devenue trop coincée? Aurait-elle dû rester fantasque et insouciante au lieu de bûcher pour faire évoluer sa carrière de dessinatrice de BD façon Margaux Motin? La voilà qui se force à emprunter à nouveau les chemins du dévergondage, alors qu'elle n'en a franchement pas envie. De son côté, le traîne-savates s'attache de plus en plus aux enfants qu'il garde, ce qui ne signifie pas qu'il devienne plus compétent.

Bilan: après avoir fait quelques efforts et montré qu'il était attaché à «ses» enfants, Adrien finit le film avec Maude, qui a cravaché pour parvenir ENFIN à concilier ses aspirations d'adulte et à renouer avec son fun d'antan. Le tout se traduisant par une nouvelle BD promise au triomphe, et pour cause: son héros est un type hilarant qui décide de monter une crèche à domicile. De part en part, le réalisateur Maxime Govare aura glorifié un connard absolu en le faisant passer pour un loser magnifique.

Les Dents, pipi et au lit emprunte d'autres rebondissements pour livrer un discours finalement similaire. Inférieur à Daddy Cool en matière de réalisation, de rythme et d'écriture (c'est dire), le film d'Emmanuel Gillibert –frère du producteur de Mustang, Laurence Anyways, Eden et tant d'autres– ne s'interdit aucune incohérence scénaristique.

Mais il serait un peu facile de tout mettre sur le compte du manque de talent de Gillibert et de sa co-auteure. Il y a dans Les Dents... quelques motifs insupportables et malheureusement assez représentatifs, eux aussi, de ce que le cinéma français nous apporte régulièrement en matière de comédie.

Pour faire simple, le héros du film de Charles Gillibert est un gros con qui ferait passer le personnage de Vincent Elbaz pour un féministe absolu. Passons sur le fait que ce type n'aspire qu'à faire la fête, se taper des meufs à la chaîne et se mettre la tête à l'envers avec sa bande de potes: faire de sa vie un dancefloor géant peut être un projet de vie tout à fait acceptable. Mais Antoine (Arnaud Ducret) considère réellement les femmes comme de la viande, à l'image du traitement qu'il ne va pas tarder à infliger à sa coloc Jeanne (Louise Bourgoin).

Les enfants et les escstas

Parmi les événements les plus marquants du film, il y a ce que l'on nommera l'«épisode des ecstas». Le lendemain d'une after homérique, organisée dans son salon alors que Jeanne et ses enfants essayent de dormir dans la pièce voisine, Antoine reçoit un SMS d'un de ses amis, qui lui apprend qu'il a égaré des cachets d'ecstasy chez lui.

Face au comportement très étrange de Théo et Lou, les enfants de Jeanne, qui sont justement en train de s'empiffrer de bonbons, Antoine en déduit qu'ils ont gobé les ecstas, et décide de leur faire seulement boire un peu d'eau afin d'accélérer la fin de leur trip. Mais ouf, tout ça n'était qu'un quiproquo, les enfants faisaient juste les débiles parce que ce sont des enfants, et notre héros a eu peur pour rien.

Pourrait-on rire de ce comportement irresponsable? Peut-être, si la scène avait été réellement drôle. Mais Arnaud Ducret n'est pas Will Ferrell, et Emmanuel Gillibert n'est clairement pas Adam McKay, le réalisateur fétiche de Ferrell. L'épisode des ecstas sonne comme une simple évocation rigolarde de l'irresponsabilité totale du héros, qui n'a jamais peur pour la santé de Théo et Lou et craint juste de se faire engueuler si quelqu'un apprend que des enfants ont pris des drogues dures par sa faute.

Mais revenons sur Jeanne. Fraîchement séparée du père de ses enfants (un beau crétin, lui aussi), elle tente tant bien que mal de continuer à élever sa marmaille, de leur offrir de beaux moments, d'assurer leur éducation et de composer avec le tempérament d'Antoine, les remarques de sa mère et les pressions que la société inflige à toutes les mères.

Des mâles alphas portés aux nues

Un soir, Jeanne décide de se lâcher. Lors d'une soirée de nouvel an organisée par Antoine sans son accord, elle boit trop et vomit sur plusieurs personnes –dont notre «héros». Après une phase de nettoyage de fringues, et une fois les dents de Jeanne bien brossées, Antoine accepte un bref baiser de la part de la séduisante jeune femme, dont l'alcoolémie est loin d'être revenue à zéro –rappelons à toutes fins utiles que vomir ne permet pas de purger l'alcool qu'on a dans le sang. Antoine se dit que c'est le bon moment pour embrasser Jeanne à son tour, et pour coucher avec elle. On applaudit bien fort.

Le lendemain, une fois le malaise du réveil dissipé, le film et ses personnages sont quasiment au diapason: voilà, c'est bon, Antoine va pouvoir se taper Jeanne chaque soir, une fois les enfants couchés –malgré le fait qu'elle semble d'abord réticente. Il n'y aura dissension que parce qu'Ariane veut annoncer aux enfants qu'elle est en couple avec Antoine, lequel trouve que les choses vont trop loin, puisqu'il veut juste continuer à tirer son coup.

La fin est abominable: décoratrice d'intérieur, Jeanne décroche un gros contrat à Marseille (le film se passe à Paris). Antoine va parvenir in extremis à la reconquérir: il monte dans l'avion où elle s'est installée avec ses enfants, et décide de ne pas en bouger tant qu'elle n'aura pas cédé. Louise Bourgoin est vraiment une bonne actrice, mais le regard de Jeanne lorsqu'elle décide d'accéder à la demande d'Antoine ressemble moins à celui d'une héroïne de comédie romantique qu'à celui d'une énième victime de pervers narcissique.

Au passage, le fait que Jeanne plante son boulot par amour ne choque personne. Le type est monté dans l'avion, donc tout lui est dû.

Cette tendance systématique de la comédie française à mettre sur un piédestal tout ce qui ressemble de près ou de loin à un mâle alpha est plus que fâcheuse. Si les exemples du genre sont hélas très nombreux (il y aurait un livre à écrire sur les personnages incarnés par Franck Dubosc et/ou Gérard Lanvin), on peine hélas à trouver des contre-exemples.

Récemment, on peut néanmoins citer Demain tout commence de Hugo Gélin, dans lequel Omar Sy découvre qu'il est papa quelques mois après la naissance de sa fille et doit soudain composer avec celle-ci.

Le film, s'il est plein de tendresse, n'est pas franchement une comédie: on y voit deux parents se déchirer autour de la garde de leur fille, ce qui incite moyennement à la gaudriole.

La comédie de «mauvaises mères»

La tendance de la comédie (française, mais pas seulement) à faire des quadragénaires masculins des ados attardés, incapables de changer une couche ou de faire la vaisselle, tout en leur donnant le beau rôle, est à rapprocher d'un genre assez en vogue aux États-Unis, que l'on pourrait appeler la comédie «de mauvaises mères».

De Bad moms (et sa suite) à Fun Mom Dinner (disponible sur Netflix), un nombre croissant de mères américaines finit par taper du poing sur la table et réclamer le droit de ne pas toujours être une mère modèle, d'aller boire des verres entre copines, de laisser enfin les hommes se débrouiller avec les enfants et le ménage sans (trop) culpabiliser.

Les deux tendances donnent une image assez nette de l'état de notre société: les femmes aimeraient ne pas être cantonnées à un statut de mères et de ménagères, tandis que les hommes continuent à penser qu'ils doivent recevoir la Légion d'honneur s'ils sont parvenus à s'occuper d'un foyer pendant quelques heures sans avoir mis le feu à la maison.

L'occasion pour ces messieurs de passer enfin pour ce qu'ils sont: des géniteurs incompétents, désorientés au moindre imprévu et réalisant un peu tard qu'ils sont incapables de gérer leur progéniture en toute autonomie. Pas terrible pour des prétendus chefs de famille.

S'ils étaient sortis il y a quarante ans, on considèrerait ces films en haussant simplement les sourcils, parce qu'il est difficile de reprocher à des scénaristes des années 1970 de ne pas avoir su prendre en considération des thématiques centrales des années 2010. On fera cependant remarquer que dans des films comme Le Jouet ou Les Fugitifs, Francis Veber –qui n'est pourtant pas le plus progressiste des cinéastes– posait un œil concerné et responsable sur des paternités défaillantes.

En 2018, il n'est plus possible d'ignorer le sens du mot consentement, de faire comme si la charge mentale des femmes n'existait pas, de glorifier les comportements dégueulasses de certains héros masculins. Il est réellement temps que les choses changent et que les cinéastes, comiques ou non, prennent réellement leurs responsabilités.

Thomas Messias Prof de maths et journaliste

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